De la gnose

« Car c’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. » Éphésiens 2:8

Dans son encyclique « Humanum Genus » (1884), le pape Léon XIII écrivait que le genre humain « s’est partagé en deux camps ennemis, lesquels ne cessent pas de combattre, l’un pour la vérité et la vertu, l’autre pour tout ce qui est contraire à la vertu et à la vérité. » Dans cette encyclique, le pape Léon dénonçait tout particulièrement la franc-maçonnerie mais son propos peut s’étendre à la gnose dans son ensemble dont la franc-maçonnerie ne constitue que l’une des formes d’expression.

La gnose est traditionnellement définie comme une doctrine philosophico-religieuse selon laquelle une connaissance directe de vérités cachées concernant l’humanité, le monde et la divinité serait accessible par un enseignement ou une révélation, le plus souvent ésotériques, et un parcours, le plus souvent initiatique.

Dès les premiers temps du christianisme, des apôtres comme saint Paul et des Pères de l’Église comme Irénée de Lyon ont combattu cette gnose, en particulier la gnose dualiste qui postule l’existence d’un Dieu du Bien et d’un Dieu du Mal, et qui considère le corps et la vie terrestre comme des prisons dont l’homme doit se libérer pour pouvoir être sauvé. Les théologiens des premiers temps de l’Église ont également combattu la gnose « chrétienne » qui affirme que tout homme est capable de percevoir Dieu en lui, de recevoir sa lumière et d’obtenir la vie éternelle.

S’il est nécessaire de dénoncer à nouveau la gnose, c’est parce que cette dernière a fait son grand retour en Occident sous la forme de la franc-maçonnerie, qui promet à ses adeptes de découvrir des secrets et des mystères qui demeurent cachés aux « profanes », mais aussi sous celle du « New-Age » qui ne fait que reprendre, sous des formes plus actuelles, les anciennes hérésies des gnoses chrétiennes et dualistes.

En France, Étienne Couvert a consacré une œuvre colossale à l’étude cette gnose qui depuis des millénaires cherche à détourner les hommes de la parole de Dieu et de l’enseignement de l’Église.

Selon Étienne Couvert :

« La gnose est née en milieu judéo-chrétien, elle s’est nourrie d’une pensée spécifiquement juive, empruntée à tout un bagage littéraire tiré de l’Ancien Testament,, même si elle a pris son vocabulaire au grec et des formules d’apparence philosophique à l’Égypte et à l’Iran. […] La gnose n’est pas une philosophie : elle ne prétend pas démontrer à l’aide de la raison des vérités universelles accessibles à tous les hommes de réflexion. […] La gnose est une secte d’initiés, prétendant avoir reçu une révélation plus parfaite que celle de Jésus, réservée à des esprits d’élite qui vont être détournés de l’enseignement ordinaire de l’Église. »

Dès les premiers temps de l’Église, les gnostiques vont infiltrer les premières communautés chrétiennes où ils vont induire les fidèles en erreur, « en énonçant la foi commune par des formules équivoques » (Tertullien). Dès l’origine, l’identification des gnostiques est rendue difficile par le fait qu’ils ne signent pas leurs écrits et qu’ils poussent la tromperie jusqu’à s’attribuer des auteurs de l’Antiquité, récupérer tous les « grands initiés » du paganisme comme Orphée, Pythagore, Hermès, Zoroastre, ou de se donner de faux noms de saints via la diffusion d’écrits tels que « Le Livre secret de Jean », « la Sophia de Jésus », ou encore « l’Évangile de Thomas ». Ce dernier cas est représentatif de la grande subtilité de la manipulation des gnostiques. En effet, « l’évangile de Thomas » contient au trois quart des paroles de Jésus similaires aux Évangiles canoniques mais se distingue par un certain nombre de formules équivoques telles que « Connaissez-vous vous-même et ce qui est caché vous sera révélé », « Le royaume est au-dedans de vous. » ou encore « Lorsque vous ferez que les deux soient un, vous deviendrez fils de l’Homme »…

Dans « De la gnose à l’œcuménisme », Étienne Couvert a détaillé les principales croyances des gnostiques :

1) Le Dieu de l’Ancien Testament n’est pas le vrai Dieu, c’est une divinité inférieure avec au-dessus de Lui un être suprême qui est le principe unique de tout

Les gnostiques vont donc totalement inverser le récit de la Genèse en faisant de Yahvé, le Dieu Créateur, un dieu mauvais, le Démiurge, source de tous nos maux.

2) La matière, en soi, s’oppose à Dieu

Selon les gnostiques, la matière une création du démiurge qui s’oppose à la perfection de la puissance divine. Ainsi, la chute ne provient plus du péché d’Adam mais de celle du « mauvais dieu », Yahvé

3) Dieu se se déploie et se révèle graduellement par des puissances célestes et par des êtres divins

Selon cette doctrine de l’émanation, le monde serait un dieu-être-suprême en perpétuelle croissance. Tous les êtres engendrés par Dieu ne seraient que des parcelles de lui-même. Le travail des « grands initiés » sera alors de rappeler aux hommes qu’ils sont « prisonniers de la matière ».

Cette conception, purement moniste, s’oppose totalement au dualisme chrétien qui distingue un Créateur du monde créé. Notons au passage que cette conception gnostique d’un être divin en perpétuelle expansion correspond étrangement à la conception « scientifique » actuelle de l’univers…

4) La matière contient des étincelles divines et ces étincelles vont sortir de leur prison matérielle grâce au Christ par le biais de rituels magiques

Selon les gnostiques, le Christ est le plus grand des initiés. C’est lui qui va apprendre aux hommes à découvrir leur propre divinité. Dans cette conception, nul besoin de tendre vers la sainteté pour ressembler le plus possible à Dieu puisque nous le sommes déjà ! Ce n’est pas la grâce qui va nous sauver mais le fait de redécouvrir, par la connaissance, cette divinité intérieure. Cette croyance permet de mieux comprendre pourquoi le Christ nous dit que ce ne sont pas tous ceux qui disent « Seigneur, Seigneur » qui rentreront dans le Royaume des Cieux (Matthieu 7:21). Car de quel Christ parlent les gnostiques « chrétiens » ? Du Christ « grand initié » ou du Christ, fils du Père et tête de Son corps mystique qui est l’Église ?

5) L’action du Christ fut réelle mais son humanité n’est qu’une apparence : la passion et la résurrection ne sont que des symboles

Le Christ étant pour les gnostiques un envoyé divin, il n’a pas pu subir la dégradation d’un corps matériel. De même, il n’avait pas à mourir pour racheter le péché des hommes car le seul péché est celui de Yahvé, le « dieu mauvais ». De même, le Christ n’est pas venu pour montrer le chemin qui conduit à la sainteté mais pour révéler aux hommes qu’ils étaient Dieu depuis toujours !

6) L’âme humaine est une part du divin enchaîné dans la matière. Elle reste pure et n’est pas responsable des péchés commis par la chair

Pour les gnostiques, le corps est une prison et le chair ne peut produire que des actes mauvais. Ils vont donc décomposer l’homme en trois parties : le corps matériel , le soma ; un principe d’animation purement physiologique, la psyché, et l’âme spirituelle d’essence divine, le pneuma. Cette division ternaire va se retrouver dans l’occultisme et a pour conséquence d’ôter à l’homme la responsabilité de ses actes ! Comme le souligne Étienne Couvert, ne retrouve-t’on pas là tout le protestantisme de Luther qui affirme que l’homme est incapable de réaliser des actes bons, que les œuvres sont inutiles et que l’on est sauvé que par la foi ?

7) Les lois écrites et les lois naturelles ont été conçues par des dieux inférieurs et non par le vrai dieu

Les gnostiques refusent toute loi car l’être divin est lui-même sa propre fin. Selon eux, la loi naturelles est, une fois de plus, la création arbitraire et malveillante de ce  « mauvais dieu » que serait Yahvé. Inutile d’insister sur les dérives auxquelles ce mode de pensée peut rapidement conduire…

8) L’adoration du serpent

Les gnostiques adorent le serpent car selon eux, il a transmis à l’homme et à la femme la complète connaissance des mystères d’en-haut. Cette célébration du serpent constitue une fois encore une inversion du récit de la Genèse qui montre le serpent comme le tentateur entraînant la Chute d’Adam et Eve. A noter que cette figure du serpent, détenteur d’un savoir caché et « libérateur » de l’homme, peut se retrouver dans d’autres mythes comme celui de Prométhée.

Comme nous venons de le voir, sous des apparences chrétiennes, la gnose va totalement subvertir la métaphysique et la révélation chrétienne dont elle constitue une sorte de reflet inversé. Une réfutation de la gnose dépasserait le cadre de cet article aussi nous allons nous limiter à montrer en quelques points les principales erreurs et incohérences de la pensée gnostique.

D’abord, comme n’ont pas manqué de le souligner les pères de l’Église, la position des gnostiques concernant la matière est aussi absurde qu’ incohérente. Les gnostiques placent en effet la matière et la création hors de Dieu. Or, Dieu ne peut exister qu’à la condition d’être infini et tout puissant. Si le monde a été formé par des anges ou par un mauvais démiurge, soit ces derniers ont agi contre la volonté du Dieu suprême, soit d’après son commandement. Dans le premier cas, cela signifie que Dieu est impuissant ; dans le second, cela renvoie à la notion de chrétienne d’anges simples instruments de la volonté divine. Pour résoudre ce problème, les gnostiques vont inventer un dieu vide de tout pouvoir, le Plérôme, grand Tout indicible, inconnaissable, inconscient et non personnel. La création du monde matériel ne serait qu’une catastrophe maladroite d’une divinité inférieur, en l’occurrence Yahvé, qui aurait voulu manifester son indépendance. On voit ici sans trop de difficultés toute l’absurdité de la chose.

Ensuite, l’autre incohérence doctrine chez les gnostiques concerne le problème du mal. Selon eux, notre âme, notre « pneuma » serait pure car étincelle divine. Mais dans ce cas pourquoi le créateur a t’il voulu cette chute des âme dans la matière ? Les explications données par les gnostiques, nous dit Étienne Couvert, sont bien hésitantes : « maladresse, accident, catastrophe…et ne peuvent donc satisfaire un esprit quelque peu cohérent. »

Pour finir, les gnostiques affirment posséder la clé du salut. Dans ce cas, pourquoi un tel secret ? Pourquoi ne pas partager une connaissance aussi importante avec l’humanité entière ? Pourquoi la garder pour eux ? Le christianisme et l’Église sont convaincus de détenir la bonne nouvelle, l’Évangile, et en font leur devoir de le diffuser à la terre entière. Cette contradiction gnostique n’a pas échappé à l’humoriste Dieudonné qui la brocarde dans son célèbre sketch consacré à la franc-maçonnerie.

« La franc-maçonnerie est une association qui encourage ses membres à œuvrer pour le progrès de l’humanité. Formidable ! On touche à rien ! Mais dans ce cas, pourquoi cela doit-il rester secret ? »

La vraie raison de ce secret ne tient-elle pas plutôt dans le fait que les adeptes savent que leur doctrine serait rejetée par la plupart des hommes si elle présentait ouvertement son vrai visage ? De nombreux adeptes de la franc-maçonnerie ne se détournent-ils pas de cette secte quand ils découvrent que le « Grand Architecte de l’Univers » n’est nul autre que Lucifer ? Ne la quittent-ils pas quand ils découvrent la teneur de certains rituels nécessaires pour atteindre les grades supérieurs ? Y seraient-ils entrés s’ils l’avaient su dès le départ ?

Historiquement, la franc-maçonnerie a permis à la gnose de sortir des petits cercles d’initiés pour devenir un « parti de masse », la « congrégation militante de la gnose » pour reprendre l’excellente expression d’Étienne Couvert.

Dans « Morale et dogmes », le grand maître franc-maçon Albert Pike écrit :

« La franc-maçonnerie enseigne et a conservé dans toute sa pureté les principes fondamentaux de la vieille foi primitive qui sont les bases sur lesquelles s’appuie toute religion. » Dieu nous dit Albert Pike, est «  l’âme vivante, pensante, intelligente de l’Univers, le Permanent, l’Immuable de Simon le Magicien,, l’Un qui est de Platon etc. » Un peu plus loin, il ajoute : « Tandis que l’Indien nous dit que Parabrahama, Brahm et Paratma composaient la première Trinité, que l’Egyptien adore Amon-Ra, Neith et Phta (Thot ou Hermès) et que le pieux chrétien croit que le Verbe habita dans le corps mortel de Jésus le Nazaréen…la maçonnerie inculque sa vieille doctrine et rien de plus. »

Cette « vieille doctrine » n’est rien d’autre que la gnose et alors que celle-ci a la prétention de surplomber les autres croyances et de les englober, elle est en réalité marquée par son incohérence, ses dérives et son opposition frontale à la révélation et à la métaphysiques chrétiennes.

Si ces questions peuvent sembler abstraites à certains de nos lecteurs, soulignons que les idées et les croyances ont des conséquences dans leur monde réel par l’influence qu’elles exercent sur les psychologies individuelles et collectives.

L’idée que la matière est mauvaise conduisit par exemple la secte gnostique des cathares à condamner la sexualité reproductive car il n’était pas question de piéger de nouvelles pauvres âmes dans la matière. De la même manière, si la chair est mauvaise, si l’homme n’est pas responsable du péché et s’il contient en lui une « étincelle divine », ce qui le libère de tout respect de la loi naturelle, cela n’ouvre t’il pas la porte à toutes les dérives ? Le célèbre occultiste et pédocriminel Aleister Crowley avait fait sienne la devise de l’abbaye de Thélème de l’initié Rabelais : « Que fais ce que tu voudras soit toute la loi ».

Selon la même logique, la conviction de posséder des secrets inaccessibles au commun des mortels, voire de faire partie des « grands initiés » possédant en eux une parcelle de divinité, ne fait-elle pas courir le risque de développer une pensée suprémaciste accompagnée d’un mépris, voir d’un racisme pour les ignorants et les « profanes » ? Enfin, comme l’ont montré Sylvain Durain et Alain Pascal, à la suite de l’anthropologue René Girard, le monisme de la gnose, sa confusion de l’être de Dieu avec celui du monde, ne vient-il pas justifier les sacrifices rituels sanglants permettant de féconder une Nature représentant le corps de Dieu ?

Si la gnose est une inversion du christianisme et que son enseignement vise à saper tous les principaux points de la doctrine chrétienne, à commencer par le dualisme métaphysique, et l’existence du péché originel, n’est-il pas logique de conclure que cette doctrine vient du diable ? Dans l’épître de Jean, l’apôtre nous dit « qui est menteur, sinon celui qui nie que Jésus est le Christ? Celui-là est l’antéchrist, qui nie le Père et le Fils. » ( 1 Jean 2:22). Or, les gnostiques, en considérant « Yahvé/Dieu le Père » comme le « mauvais démiurge », ne rejettent-ils pas le Père et le Fils ? La Gnose ne serait-elle pas l’instrument de choix de ces faux Christ et de ces faux prophètes qui, nous dit l’Évangile, séduiront « mêmes les élus » ? (Matthieu 24:24) ?

Dès lors, il faut s’inquiéter de la diffusion de la pensée gnostique, sous couvert de « spiritualités New-Age », au sein des populations occidentales déchristianisées dont beaucoup d’adeptes ne font que reprendre à leur compte des hérésies gnostiques vieilles de plus de 2000 ans et réfutées de longue date par l’Église. Plus inquiétant encore est l’omniprésence de ce fond gnostique au sein d’une partie du clergé catholique et parmi certaines membres de la « résistance » au mondialisme. Comme nous l’écrivions dans le Volume IV de nos Essais, comment peut-on sérieusement combattre un ennemi dont on partage en réalité les croyances religieuses ainsi que toute la métaphysique ?

Pour éviter d’être détournés de la voie étroite qui mène au salut, fions-nous plutôt à l’enseignement des Pères de l’Église et rappelons que ce n’est ni l’intelligence, ni la connaissance qui sauvent mais bien la foi :

« Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. »

Pour aller plus loin :

Étienne Couvert, De la Gnose à l’œcuménisme

Étienne Couvert, la Gnose contre la foi

Alain Pascal, La trahison des Initiés

Alain Pascal, Les sources occultes de la philosophie moderne

De l’imposture guénonienne

Du catholicisme “blanc”

Extraits de l’article original d’E. M. Jones publié le 10 mars 2025 sous le titre « Guns and rosaries : The rise of white catholicism ». Traduit de l’anglais par Stanislas Berton.

En 2007, j’ai publié L’esprit juif révolutionnaire pour détacher la question juive de la question raciale de « l’antisémitisme » et replacer la discussion là où elle avait commencé, au pied de la Croix, et en tant que sujet d’ordre religieux. Ce livre a permis de lancer un débat sur la question juive qui se poursuit encore aujourd’hui et dont j’assume la paternité. A mon grand regret, cette discussion s’est transformée de façon inattendue en une glorification de la vision raciale que j’avais contestée. La question juive abordée sous l’angle théologique est devenue la question juive abordée sous l’angle racial des nazis. La discussion théologique dont j’avais posé les bases s’est faite pirater par un groupe de gens déterminés à faire replonger la question juive dans le marais d’où je l’avais extraite. Je veux parler des racistes en général et des défenseurs des nazis en particulier. Ils se manifestèrent après la publication de mon livre The Holocaust Narrative en affirmant que 1) Hitler était le seul homme dans l’histoire qui avait traité la question juive de manière efficace 2) il n’avait pu le faire qu’en plaçant l’Église catholique sous le contrôle de l’État, ce qu’il n’avait pu réaliser qu’en arrêtant des prêtres catholiques et en les enfermant à Dachau. Dans un discours désormais disponible sur Odyssée, Hitler déclare :

« Ce n’est pas la compassion ou la pitié pour les serviteurs persécutés de Dieu qui a attiré l’attention de citoyens démocratiques envers des prêtres allemands qui sont entrés en conflit avec la loi. Ils ne s’intéressent à eux qu’en tant qu’ennemis de l’État. Sur ce sujet, qu’ils prennent note de la chose suivante : nous protégerons le prêtre allemand en tant que serviteur de Dieu, mais nous détruirons le prêtre allemand qui est un ennemi politique du Reich allemand. »

Dans la version allemande originale du texte, Hitler utilise le terme « vernichten » qui signifie « exterminer ». Hitler a clairement déclaré qu’il allait « exterminer » tout prêtre qui s’engagerait dans ce qu’il appelait une activité « politique ». Comme le souligna le pape Pie XI dans l’encyclique Mit Brennender Sorge, la première encyclique de l’histoire de l’Église catholique à aborder le phénomène relativement nouveau du racisme, Hitler ignorait les termes du Concordat qu’il avait signé avec l’Église catholique. Ce Concordat garantissait aux prêtres catholiques le droit de prêcher l’Évangile comme ils l’entendaient. En vérité et pour tout ce qui concernait la loyauté des prêtres catholiques envers le IIIe Reich, Hitler et ses hommes de main étaient à la fois les juges, les jurés et les bourreaux. C’est pour cette raison que beaucoup de prêtres furent envoyés à Dachau et y moururent.

« L’arbre de la paix, que nous avons planté en terre allemande avec les intentions les plus pures, n’a pas porté les fruits favorables à votre peuple », parce que le IIIe Reich a négocié de mauvaise foi et s’est livré à des « intrigues qui, dès le départ, ne visaient qu’une guerre d’extermination. Dans les sillons où Nous avions essayé de semer la graine d’une paix sincère, d’autres hommes – cet « ennemi » dont parle l’Écriture sainte – ont resemé l’ivraie de la méfiance, de l’agitation, de la haine, de la calomnie, d’une hostilité résolue, tantôt ouverte et tantôt voilée, alimentée par de multiples sources et utilisant de multiples instruments contre le Christ et son Église. » Le IIIe Reich, « lui seul et ses complices, silencieux ou bruyants, porte la responsabilité si, au lieu de l’arc-en-ciel de la paix, c’est l’orage d’une guerre religieuse qui obscurcit aujourd’hui le ciel allemand. »

Malgré la bonne foi du Saint-Siège, « animée par la force contraignante des traités », les nazis « ont vidé les termes du Concordat de leur contenu, en ont dénaturé le sens et sont finalement arrivés à tenir pour une politique normale la violation plus ou moins officielle du concordat lui-même ». Malgré la campagne menée contre les écoles confessionnelles – garanties par le concordat – et la suppression du libre choix par lequel les catholiques ont le droit d’assurer à leurs enfants une éducation catholique, campagne qui constitue « un témoignage, dans un domaine aussi essentiel à la vie de l’Église, de la gravité extrême de la situation et de l’angoisse de toute conscience chrétienne », le Saint-Siège était prêt à « un retour à la fidélité aux traités et à tout arrangement qui pourrait être accepté par l’épiscopat », mais il continuerait à s’opposer « à la politique qui, par des moyens ouverts ou occultes, tend à étouffer des droits garantis par un traité ».

Les néo-nazis et les théoriciens racialistes qui ont attaqué The Holocaust Narrative ont ignoré à la fois les efforts du Vatican pour arriver à un modus vivendi et la détermination des nazis à ne jamais y parvenir. Ils ont ignoré la persécution hitlérienne de l’Église catholique et ont embrassé son idéologie raciale dans une réaction perverse à la culture médiatique juive américaine qui, pendant si longtemps, l’avait diabolisé comme l’incarnation même du mal. La réaction au succès de la propagande de la Seconde Guerre mondiale, combinée à la liberté nouvellement acquise d’examiner la « question juive » que mon livre avait rendue possible, a déclenché un débat sur la race et le rôle qu’elle jouait dans l’identité américaine. Après avoir tweeté le lien d’une vidéo expliquant comment les Italiens étaient devenus « blancs », j’ai obtenu près d’un demi-million de vues en moins de 24 heures, et la plupart des commentaires me vilipendaient en me traitant de boomer, de traître à la race, etc. L’une des réponses les plus sensées posait une série de questions :

« 1) Les Américains blancs et les Américains noirs appartiennent-ils à la même race ou à des races différentes ? 2) Existe-t-il des écarts raciaux en matière de capacités cognitives (QI, scores SAT, moyennes scolaires) entre les Noirs et les Blancs aux États-Unis ? 3) Les Noirs commettent-ils, par habitant, plus d’actes de violence et/ou plus de viols et de meurtres ? Cette violence est-elle ancrée dans la nature (génétique) ou dans l’éducation/l’environnement (culture) ? »

Ces questions touchaient au cœur de la manipulation qui se cache derrière toute discussion sur la race dans l’Amérique contemporaine. Le terme rhétorique pour « manipulation» est l’équivoque. Toute cette discussion tourne autour d’un usage équivoque du mot « race ». Si vous ne comprenez pas l’équivoque, vous ne comprendrez pas le tour de bonneteau connu sous le nom de « blanchité » . « Être équivoque » signifie employer un langage ambigu ou peu clair pour induire les gens en erreur. Par exemple : « Quand on lui a demandé directement sa position sur le désarmement, le candidat a été équivoque. » Utiliser le même mot avec deux sens différents pour manipuler est une caractéristique fondamentale du récit racial.

Nous devons comprendre cela avant de pouvoir répondre à la question n° 1. « Race » peut signifier ethnie, sens dans lequel il était très souvent employé à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Quand Mgr O’Connell disait à l’évêque John Ireland qu’il ne fallait pas présenter le conflit sur les titularisations à l’Université catholique comme une « question raciale », il faisait référence à un affrontement entre catholiques irlandais et catholiques allemands. Il ne parlait pas de Blancs ou de Noirs. L’emploi de ce terme a évolué au cours du XXe siècle et en est venu à désigner le phénotype. Ce sens-là ne pouvait pas s’appliquer au conflit de titularisation à l’Université catholique, puisque les deux groupes étaient phénotypiquement identiques.

Dans la question n° 1, le mot « race » est employé de manière descriptive pour distinguer l’apparence des personnes nées en Afrique de celle des personnes nées en Europe. Les différences sont évidentes. Elles constituent ce que j’appellerais une catégorie de la réalité. Une fois que j’ai accepté ces différences d’apparence, on me demande ensuite d’accepter la race comme une catégorie normative de l’esprit ou comme un impératif moral qui affirme désormais qu’une « race », c’est-à-dire un phénotype, est bonne et que l’autre est mauvaise. Les théoriciens de la race critique comme Noel Ignatiev disent que le blanc est mauvais, rejoignant ainsi sur le principe le Ku Klux Klan qui affirme que le blanc est bon et que le noir est mauvais. Les racistes bien élevés ne le disent plus ouvertement, bien que ce soit exactement ce qu’ils pensent. Ils utilisent plutôt des termes comme l’intelligence et passent aux discussions sur les tests de QI standardisés afin d’introduire subrepticement des jugements de valeur dans ce qui avait commencé par mon acceptation de caractéristiques physiques ou de phénotypes.

C’est précisément ce qui s’est produit lors du passage de la question n° 1 à la question n° 2. Une fois que j’ai accepté la réalité du phénotype, on attend de moi que j’accepte non seulement la validité des tests d’intelligence standardisés, mais aussi l’affirmation que les résultats de ces tests sont déterminés par un substrat biologique que tous les membres de ce phénotype partageraient. Si je m’y refuse, ou si je prétends que des facteurs environnementaux comme la structure familiale peuvent avoir un lien avec les résultats des tests, on m’accuse de nier la science – de la même manière que l’on accusait ceux qui refusaient d’être « vaccinés » pendant la crise du COVID.

Cette équivoque conduit ensuite à des affirmations absurdes comme « Le QI moyen des Haïtiens est de 75 », ce qui me conduit à demander quand un test de QI a été administré pour la dernière fois en Haïti et dans quelle langue. Existe-t-il un test de QI en créole haïtien ? Pour ceux qui veulent comprendre l’histoire des tests standardisés et les biais qui les sous-tendent, je recommande le livre de Nicholas Lemann The Big Test, qui, entre autres choses, explique comment les Juifs ont triché pour entrer à Harvard. Les écarts entre les scores des Noirs et des Blancs aux tests standardisés disparaissent dès qu’on intègre dans l’équation des critères comme la structure familiale intacte ou son absence. Les naissances hors mariage sont un problème important dans la communauté noire, mais le comportement sexuel relève de la volonté et non de l’ADN. Ceux qui pensent autrement devront prouver leur thèse au lieu d’introduire subrepticement leurs conclusions dans le débat par un tour de passe-passe. Il en va de même pour le comportement violent. Les naissances hors mariage expliquent beaucoup mieux pourquoi la criminalité est plus élevée chez les Noirs. Les enfants qui grandissent sans père manquent du sens abstrait du bien et du mal qui fonde le comportement social.

Le phénotype est une catégorie de la réalité ; ce n’est pas un impératif moral. Si je dis que la race est une construction sociale, on m’assaille de liens vers des articles sur les groupes haploïdes, des études en double aveugle et des techniques d’élevage canin, tout cela étant calculé pour réduire les sceptiques au silence. Je n’ai pourtant pas besoin d’un doctorat en génétique pour expliquer ce qu’est une construction sociale. Pour prendre un exemple que tout le monde connaît, l’ancien président Barack Obama est entré dans l’histoire comme le premier président noir des États-Unis, une affirmation qui assume le fait que son père était noir mais qui ignore que sa mère était blanche. Pourquoi Obama est-il donc noir alors qu’il est blanc à 50 % ? La seule réponse à cette question, c’est que la race est une construction sociale. Obama a été « rendu » noir pour des raisons politiques. Pour n’en citer qu’une : les démocrates s’étaient auto-proclamés le parti du Mouvement des droits civiques et voulaient s’attribuer la distinction d’avoir mis le premier président noir au pouvoir.

De la même manière, la distinction entre les esclaves celtes et les esclaves africains dans les plantations de tabac de Virginie a été transformée en « blancs » contre « noirs » pour des raisons économiques. Ces esclaves sont devenus respectivement blancs et noirs afin de diviser la force de travail en accordant des privilèges à l’un au détriment de l’autre et pour éviter une répétition de la rébellion de Bacon, au cours de laquelle Celtes et Africains s’étaient unis en tant que travailleurs contre les oligarques du tabac. Je n’ai pas besoin d’un doctorat en génétique pour avancer cette thèse, et personne titulaire d’un doctorat avancé en génétique ne peut la réfuter, car elle n’a rien à voir avec la biologie, mais beaucoup avec l’adoption par le Parti démocrate de la politique identitaire et les répercussions que cette décision a eues sur toute compréhension de l’identité américaine. Selon le tour de passe-passe que j’ai déjà décrit, le phénotype est utilisé comme base de la construction sociale appelée « race », laquelle possède désormais une signification normative.

Le virage des démocrates vers la politique identitaire a créé une crise identitaire. Ses principales victimes appartiennent à la génération des vingtenaires qui devraient se marier et fonder des familles, mais qui, au lieu de cela, ont été emprisonnés dans un monde en ligne fantasmé et fondé sur l’addiction à la pornographie, aux jeux vidéo et à l’identitarisme racial – par quoi j’entends la militarisation du phénotype blanc combinée à l’adulation d’Hitler et du IIIe Reich, qui est devenue une composante intégrale de groupes identitaires illusoires ne pouvant exister qu’à l’intérieur de l’environnement hors-sol de la culture internet.

[…]

Lorsque le pape Pie XI publia l’encyclique Mit brennender Sorge le 17 mars 1937, il dissipa ces illusions iréniques. Contrairement à Nick Fuentes, qui trouve Hitler « cool », le pape Pie XI vit dans le national-socialisme une idéologie païenne qui contredisait la foi catholique et qui conduisit à la persécution de nombreux prêtres catholiques, lesquels terminèrent à Dachau. Dans son encyclique Quadragesimo Anno de 1931, Pie XI avait affirmé que « personne ne peut être à la fois un bon catholique et un vrai socialiste ». Six ans plus tard, dans Mit brennender Sorge, Pie XI tint des propos analogues au sujet de la race, laquelle était incompatible avec le catholicisme pour des raisons différentes.

« Quiconque identifie, par une confusion panthéiste, Dieu et l’univers — soit en abaissant Dieu aux dimensions du monde, soit en élevant le monde aux dimensions de Dieu — n’est pas un croyant en Dieu. Quiconque suit cette prétendue conception germanique pré-chrétienne qui substitue au Dieu personnel un destin sombre et impersonnel, celui-là nie par là même la Sagesse et la Providence de Dieu qui « s’étend avec force d’une extrémité à l’autre et dispose toutes choses avec douceur » (Sagesse viii, 1). Lui non plus n’est pas un croyant en Dieu. »

Le pape plonge ensuite au cœur du sujet :

« Quiconque exalte la race, ou le peuple, ou l’État, ou une forme particulière d’État, ou les dépositaires du pouvoir, ou toute autre valeur fondamentale de la communauté humaine — quelle que soit la nécessité et l’honorabilité de leur fonction dans les choses de ce monde —, quiconque élève ces notions au-dessus de leur valeur normale et les divinise jusqu’au niveau idolâtrique, celui-là déforme et pervertit un ordre du monde voulu et créé par Dieu ; il est loin de la vraie foi en Dieu et de la conception de la vie que cette foi soutient. »

[…]

Tout comme les disciples de Jared Taylor, les nazis tentèrent de séduire les catholiques par l’usage équivoque de termes comme «race ». Confondre la race avec l’ethnie entretient une « confusion des concepts ou pire » car un état fondé sur la religion de la race et du sang est « l’antithèse d’une véritable communauté ethnique ». La religion de la race est un nouvel évangile. Ceux qui le prêchent, comme l’a déclaré Pie XI, à la suite de saint Paul « sont anathèmes » (épître aux Galates).

Si Nick Fuentes conduit l’Amérique à se perdre dans cette fausse religion de la race et du sang, la même malédiction s’applique à lui. Comme l’a dit Pie XI, « celui qui chante des hymnes de loyauté à sa patrie terrestre ne devrait pas, pour cette raison, devenir infidèle à Dieu et à son Église, ou un déserteur et un traître envers sa patrie céleste ». La conclusion est claire : personne ne peut être à la fois un bon catholique et un authentique racialiste. 

Pour aller plus loin :

Des sacrifices

C’est en effet, une opinion aussi ancienne que le monde, que le ciel irrité contre la chair et le sang ne pouvait être apaisé que par le sang et aucune nation n’a douté qu’il n’eût dans l’effusion de sang une vertu expiatoire ! Or, ni la raison ni la folie n’ont pu inventer cette idée, encore moins la faire adopter généralement. Elle a sa racine dans les dernières profondeurs de la nature humaine.”

Joseph de Maistre

Joseph de Maistre avait intuitivement compris la valeur universelle et expiatoire du sacrifice sanglant. Il faudra cependant attendre les travaux de l’anthropologue français René Girard pour que soient dévoilées “ces choses cachées depuis le commencement du monde”, à savoir le rôle joué par le sacrifice de la victime expiatoire, le fameux “bouc émissaire” dans la cohésion et la stabilité des groupes humains qui se déchargent ainsi des tensions liées aux processus de rivalité mimétique qui menacent de les détruire.

De tout temps, les hommes ont compris que le sacré était indissociable du sacrifice et que plus la victime sacrifiée était pure et innocente (enfants, vierges, jeunes animaux), plus ce sacrifice était puissant. Pendant des millénaires, l’humanité païenne a donc sacrifié des animaux et des êtres humains, jusqu’à des dizaines de milliers lors de certains festivals mayas, avant que ces pratiques ne soient abandonnées suite à à la conversion au christianisme des peuples qui les pratiquaient.

Si, comme l’a remarquablement démontré Monseigneur Gaume, la christianisation a pour conséquence l’abolition des sacrifices humains, la déchristianisation d’une société conduit inévitablement à leur retour. Croyant en apparence être sorties du sacré religieux et de sa logique sacrificielle, nos sociétés déchristianisées continuent pourtant d’obéir à cette loi universelle du sacrifice sanglant qui prend désormais de toutes autres formes.

La première d’entre elle est indiscutablement l’avortement. En France, ce sont 250 000 enfants à naître par an, plus de 10 millions depuis 1975, qui sont ainsi sacrifiés sur l’autel des “droits”, notamment celui de la femme à disposer de son corps, c’est à-dire de tuer l’enfant qu’elle porte en son sein avec la complicité du corps médical et la bénédiction de la loi.

Dans un autre registre, le “changement climatique” dont serait victime Gaïa notre “mère-la terre” par la faute des activités humaines exigerait également de sacrifier notre mode de vie, notre confort et notre économie pour apaiser son courroux, véritable résurgence de la logique primitive païenne sous couvert d’une “science” abondamment financée par des puissants réseaux mondialistes, promoteurs de l’eugénisme et de la dépopulation. Indirectement, cette pensée religieuse, mais non reconnue comme telle, conduit au retour des sacrifices humains car c’est désormais l’idée même d’avoir des enfants qui se trouve être sacrifiée, si cette offrande expiatoire peut permettre de “sauver la planète”.

Cette logique sacrificielle se retrouve également au cœur du phénomène transgenre qui reprend tous les codes anthropologiques traditionnellement associés à la figure du bouc émissaire: un individu membre de la communauté mais en même temps différent des autres (albinos, jumeaux, androgyne, difformité) qui sera fêté ou porté au pinacle, allant jusqu’à parfois être considéré comme une figure de roi ou d’homme-dieu, pour être ensuite sacrifié par le groupe. Dans ce cas précis, le transgenre sacrifie sa féminité ou sa masculinité ainsi que sa capacité à procréer, le tout accompagné de mutilations rituelles (ablation des seins ou des organes génitaux), processus qui se terminera malheureusement dans de nombreux cas par un sacrifice sanglant définitif, sous la forme du suicide.

En se croyant “moderne” et “progressiste”, notre époque ne fait donc que ressusciter sous une nouvelle forme les croyances primitives et les sacrifices païens et qui les accompagnent, mais sous une forme néanmoins appauvrie. En effet, là où les anciens acceptaient à la fois l’offrande faite à Dieu et la médiation du prêtre, notre époque, marquée par le refus de toute forme de médiation et de toute transcendance, conduit ses victimes à jouer à la fois le rôle du prêtre et de la victime dans un sacrifice d’eux-mêmes, pour eux-mêmes et au nom du droit à être eux-mêmes.

Poussée jusqu’à sa conclusion, cette logique sacrificielle, qui frappe essentiellement l’Occident autrefois chrétien, ne peut que conduire au sacrifice ultime de l’homme blanc et de sa civilisation, désormais accusés d’être coupables tous les péchés du monde. En effet, comme l’avait compris Joseph Bottum, dans ce post-christianisme sans le Christ, il n’y a plus de pardon ni de rédemption possibles. Pour sauver le monde, il faut donc que les blancs disparaissent.

Notre monde doit-il pour autant rejeter la logique sacrificielle et le sacré qui l’accompagne? Non, car le sacrifice est une loi universelle qui peut se révéler aussi bien salvatrice que féconde quand elle est accordée à la loi naturelle ainsi qu’au plan de Dieu.

Ce sacrifice, c’est celui des parents qui vont sacrifier leur confort, leur tranquillité et parfois leurs projets pour accueillir la vie et fonder une famille.

Ce sacrifice, c’est celui de l’homme ou de la femme qui va sacrifier ses relations potentielles avec d’autres personnes pour se consacrer exclusivement à son époux ou à son épouse.

Ce sacrifice, c’est celui de l’homme d’État qui va accepter de sacrifier ses intérêts particuliers, et parfois même sa vie, pour servir l’intérêt général.

Ce sacrifice, c’est celui des prêtres ou des religieux qui vont renoncer à fonder des familles ou à vivre dans le monde pour se consacrer exclusivement à Dieu.

Mais surtout, il y a le plus grand et le plus parfait sacrifice de tous: celui de Dieu lui-même qui, après s’être fait homme dans la personne de Jésus-Christ, accepta de mourir sur la Croix pour sauver le monde du péché. Victime parfaite car pure et sans tâche, le Christ, comme l’a montré René Girard, est celui dont la mort sur la Croix vient à la fois dévoiler la logique cachée derrière le sacrifice du bouc émissaire et rendre, par le sacrifice de Dieu lui-même, tous les autres sacrifices inutiles et caduques. À chaque messe, et plus particulièrement durant la Semaine Sainte, le prêtre catholique et les fidèles réactualisent et revivent ce sacrifice parfait du Christ, satisfaisant ainsi ce besoin de sacré sacrificiel et empêchant le retour des sacrifices sanglants.

Puisse notre époque comprendre, l’amour et la folie de ce sacrifice de Dieu lui-même pour les hommes qu’Il aime, et méditer sur cette phrase de Sylvain Durain : “Moins il y a de sacrifices divins, plus il y a de sacrifices humains.”

Pour aller plus loin:

Du Triomphe de la croix ( Vol II des Essais)

Des boucs émissaires (Vol I des Essais)

Ce sang qui nous lie -Sylvain Durain

Je vois Satan tomber comme l’éclair – René Girard

Mort au cléricalisme, le retour du sacrifice humain– Mgr Gaume

De l’imposture guénonienne

« Il viendra beaucoup de faux prophètes et ils séduiront beaucoup de gens » Matthieu 24:11

Le combat contre le mondialisme prend souvent la forme d’une lutte entre les adeptes du progressisme et les défenseurs de la Tradition. Parmi ces derniers, nombreux sont ceux trouvant leur inspiration dans une prétendue « Tradition Primordiale » dont l’un des grands penseurs fut le Français René Guénon (1886-1951).

Il faut donc être reconnaissant à Jean Vaquié d’avoir rédigé un livre aussi clair, accessible et percutant pour dénoncer l’imposture guénonienne et montrer la fausseté et l’insuffisance de nombre de ses postulats.

Commençons par rappeler, comme le fait Jean Vaquié, que René Guénon prétend qu’il existe une « Grande Tradition Immémoriale » qui se serait maintenue depuis les temps les plus reculés d’une manière cachée, c’’est-à-dire ésotérique et communiquée à une élite d’ « initiés ». Mais contrairement à d’autres courants ésotériques, le guénonisme, et c’est là toute son habileté, ne prétend pas s’opposer aux religions révélées comme le christianisme ou l’islam mais plutôt s’y « superposer ».

Pour dire les choses autrement, cette tradition primordiale ésotérique et sa métaphysique seraient réservées à une élite, tandis que les religions exotériques seraient réservées au peuple ou, du moins, aux non-initiés. La pensée de Guénon ménage même une place au pape et à son infaillibilité en la limitant, dans son système, à l’ordre religieux, et non métaphysique, et à la compétence doctrinale. On voit donc immédiatement ce que cette doctrine a de commode : elle permet en effet à une élite d’initiés de « surplomber » les religions établies sans s’opposer frontalement à celles-ci et d’offrir à notre époque relativiste une forme tout à fait acceptable d’œcuménisme en affirmant que toutes les religions, sous leurs formes traditionnelles, s’abreuvent en réalité à la même source qui serait cette fameuse Tradition Primordiale.

Or, comme le démontre avec brio Vaquié, cette thèse, aussi séduisante soit-elle, comporte son lot de problèmes et ne peut en aucun cas être satisfaisante pour l’esprit d’un catholique, voir même d’un chrétien correctement formé.

Le premier problème souligné par Vaquié est que, sur des points fondamentaux, cette doctrine reste extrêmement vague. En effet, selon Guénon, sa « voie métaphysique » a pour but de conduire au « principe universel ». Or, nous dit Vaquié :

« c’est précisément celui que l’on nous dit être non-humain. Malheureusement, cette désignation toute négative, ne révèle pas sa véritable identité. S’agit-il d’une force ou d’un esprit de type angélique ? S’agit-il d’un contact avec la quintessence cosmique ? S’agit-il seulement d’une révélation de l’homme à lui-même, une sorte d’auto-révélation ? Nous n’obtenons aucune réponse à ces questions. Guénon répétera inlassablement que l’inspiration du Vêda est non-humaine. […] Il nous aura seulement invités, si nous voulons en savoir davantage, à suivre nous-même la voie métaphysique en recevant l’initiation. »

Vaquié revient ensuite sur l’un des ouvrages les plus complexes de Guénon, inspiré par un dignitaire musulman, et intitulé « Le symbolisme de la Croix ». Guénon entend en effet restituer la « vraie symbolique » de la croix que les chrétiens lui auraient prétendument fait perdre. Guénon va donc opposer à la croix historique et, selon lui, « relative » de Notre-Seigneur Jésus-Christ, une croix « absolue » qu’il va transformer en système de coordonnées en trois dimensions. Nous passons ici sur l’analyse comparée et méthodique à laquelle se livre Jean Vaquié pour communiquer au lecteur une de ses conclusions frappées au coin du bon sens. En effet, nous dit Vaquié, le grand problème de la croix « absolue » de Guénon, c’est qu’il est impossible de clouer un être réel dessus ! Il s’agit donc là, en dépit des précautions prises par Guénon pour ménager le christianisme, d’une négation du mystère de l’Incarnation et donc du sacrifice rédempteur du Christ sur la Croix.

Pour finir, Jean Vaquié aborde le mythe de l’androgyne. Sur ce point encore, la « Tradition Primordiale » s’oppose à la tradition biblique qui, dans la Genèse, relate la création par Dieu d’un masculin et d’un féminin clairement distincts (“homme et femme, Il les créa” Gen 1:27), pour expliquer que l’humanité posséderait en elle la nostalgie d’une androgynie primordiale.

« L’état androgyne originel est l’état humain complet dans lequel les complémentaires, au lieu de s’opposer, s’équilibrent parfaitement. » (Le Symbolisme de la Croix – Chap III).

Là encore, Jean Vaquié s’attache à montrer avec une rigueur méthodique la fausseté et les incohérences qui entachent cette notion d’archétype universel que serait l’androgyne. De plus, comme l’a parfaitement compris Vaquié, « surpasser le Christ, s’interposer entre Dieu et Lui, telle est précisément la place que convoite Lucifer. » Sur ce point, ainsi que sur la valorisation de l’androgynie, les défenseurs de la « Tradition Primordiale » se retrouvent donc à défendre les mêmes conceptions que les kabbalistes ou les gnostiques mondialistes qu’ils prétendent pourtant combattre…

La lecture du livre de Jean Vaquié fait donc apparaître le guénonisme comme une doctrine habile, ambiguë, parfois incohérente qui, tout en ménageant en apparence une place au christianisme, s’oppose dans les faits sur de nombreux points à la théologie et à l’enseignement chrétiens, tout en valorisant diverses notions religieuses ou métaphysiques tirées de l’Islam ou des spiritualités orientales.

Or comme le démontre Jean Vaquié, tout cela ne sert qu’à occulter la véritable tradition, la tradition apostolique dont l’Église est la gardienne.

« Quand l’hindouisme dit : « L’Église a oublié la Tradition ; c’est nous qui l’avons conservée », il se trompe. C’est exactement le contraire en réalité. Toutes les religions païennes (et pas seulement l’hindouisme) ont quitté la ligne droite des jalons traditionnels avant Abraham et avant l’Écriture. Elles ne possèdent donc de la Tradition que la version babélienne dont, justement, Dieu n’a pas voulu. » (p.40)

Nous ne pouvons donc qu’inviter les guénoniens, ceux tentés par le guénonisme et les chrétiens soucieux de se former, à lire ce livre de Jean Vaquié ainsi qu’à méditer sur ce passage qui vient le clore :

« Nous touchons ici du doigt la différence essentielle entre la pensée chrétienne et la pensée gnostique. La pensée chrétienne médite la révélation qui lui a été donnée mais elle ne va pas au-delà ; quand elle se trouve devant un mystère, elle le contemple sans essayer de le percer. Telle est l’attitude réaliste. La pensée gnostique est guidée par une intention de connaissance à tout prix, elle n’admet pas de se laisser limiter par le mystère, elle veut comprendre même ce qui est au-dessus des forces de la raison humaine ; alors quand la Révélation ne fournit pas d’explications, elle les invente selon le « propre esprit » lorsque même elle ne se laisse pas inspirer par le « mauvais esprit », ce qui arrive fréquemment. » (p.155)

Ou comme l’a dit encore plus simplement le Christ :

« Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : Ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. » Luc 10, 21

Pour aller plus loin :

L’imposture guénonienne, Jean Vaquié

Les sources occultes de la philosophie moderne, Alain Pascal

De la gnose à l’œcuménisme, Étienne Couvert

De la laïcité

«L’empire est sacré, la religion est civile ; les deux puissances se confondent ; chacune emprunte de l’autre une partie de sa force, et, malgré les querelles qui ont divisé ces deux sœurs, elles ne peuvent vivre séparées. »

Joseph de Maistre

Aux yeux de nombreux Français, la laïcité apparaît comme l’un des joyaux de la couronne républicaine, une avancée qui aurait permis, après des siècles d’oppression et d’obscurantisme, de mettre fin à l’emprise de l’Église sur les consciences et d’ouvrir, pour la France, une nouvelle ère de « progrès » et de liberté religieuse. Or, cette division arbitraire entre « la cité catholique » et la « république laïque » oublie trop souvent de prendre en compte que la seconde ne peut exister que dans le cadre posé par la première.

En effet, le concept même de « laïcité », totalement étranger à la plupart des peuples du monde, n’a pu apparaître et se développer qu’au sein de l’Occident chrétien pour la simple et bonne raison qu’il trouve sa source dans une distinction opérée par le Christ lui même dans les Évangiles. Dans le célèbre passage, des pharisiens tentent de piéger le Christ en lui posant une question sur l’observation de la loi juive :

« Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César, l’empereur ? Devons-nous payer, oui ou non ? » Mais lui, sachant leur hypocrisie, leur dit : « Pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? Faites-moi voir une pièce d’argent. » Ils en apportèrent une, et Jésus leur dit : « Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ? – De César », répondent-ils. Jésus leur dit : « Ce qui est à César, rendez-le à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » (Marc 12:17)

Par cette réponse, le Christ évite le piège tendu par les Pharisiens mais surtout, il vient souligner la nécessité d’une séparation claire entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Cette séparation, qui apparaît évidente à nos esprits modernes, marque, à l’époque où elle est effectuée, une rupture profonde avec une société antique où les deux pouvoirs se trouvaient systématiquement confondus. Si les premiers chrétiens reconnaissent l’autorité civile et acceptent d’accomplir leurs devoirs de citoyens (Romains 13), ils refusent en revanche de rendre un culte à toute autre divinité que le Christ, décision qui va leur valoir de sérieux problèmes dans une société romaine où le pouvoir politique se trouve confondu avec le pouvoir religieux, notamment dans le cadre du culte rendu à l’empereur. Présentée aujourd’hui comme un moyen de protéger la société civile de l’ingérence du pouvoir spirituel, la laïcité est, à l’origine, un concept chrétien qui va venir séparer le spirituel, l’Église, du temporel, l’Empire. À terme, cette distinction évoluera en une séparation entre ceux qui font partie de l’Église, le clergé, et ceux qui y sont extérieurs, les laïcs, du latin laicus qui signifie « du peuple ».

Aujourd’hui, grâce aux travaux du philosophe René Girard sur les boucs émissaires, la violence et le sacré, nous comprenons que cette séparation du sacré et du profane permet également aux sociétés qui adoptent la foi chrétienne de sortir de la logique sacrificielle et des cycles de violence mimétique qui caractérisent toutes les sociétés non chrétiennes. En effet, comme l’ont montré René Girard et Monseigneur Gaume, là où il n’existe pas de laïcité chrétienne, les fonctions politiques et religieuses se trouvent confondues, le plus souvent sous la forme du roi-prêtre ou de l’empereur-dieu. Renforcée par ce que Girard appelle la rivalité mimétique, cette confusion va inévitablement conduire à une crise durant laquelle cette figure du roi-dieu sera sacrifiée comme bouc émissaire afin d’apaiser la colère des dieux et rétablir l’harmonie au sein de la communauté.

À l’inverse, le christianisme, par la mort du Christ sur la Croix et sa réactualisation régulière via l’Eucharistie, permet justement aux hommes d’échapper au cercle sans fin de la violence sacrificielle grâce au sacrifice ultime de Dieu lui-même qui vient rendre inutiles et insignifiants tous les autres sacrifices. Dans le même temps, cette séparation chrétienne entre clercs et laïcs permet également d’éviter le retour de cette confusion entre la figure du prêtre et celle du roi, logique que l’on retrouvera dès l’acte fondateur du royaume de France avec d’un côté le pouvoir temporel de Clovis, roi des Francs et de l’autre, l’autorité spirituelle de l’évêque catholique Saint Rémi. Si le roi de France tient son pouvoir de Dieu et prête serment de défendre l’Église et la foi catholique, son autorité se trouve néanmoins limitée à la sphère civile, l’autorité spirituelle demeurant la prérogative du pape.

Pour le plus grand malheur de la France et des Français, cet équilibre entre le pouvoir spirituel et temporel qui perdurera pendant plus de quinze siècle et fera de la France catholique le pays le plus puissant et respecté du monde se trouvera rompu par la Révolution Française. En faisant à nouveau couler le sang du roi, lieutenant de Dieu sur terre et bouc émissaire offert en sacrifice, les révolutionnaires aboliront le pacte millénaire entre la France et Dieu et réactiveront la logique sacrificielle abolie par le christianisme. Ainsi sera rouvert un cycle de violence mimétique dont le peuple français sera la première victime. Entre la Terreur, le génocide vendéen, les guerres napoléoniennes, les deux guerres mondiales et la généralisation de l’avortement (près de 200 000 avortements par an depuis 1975 soit 10 millions de français qui n’ont pas pu naître), jamais le sang des Français n’aura autant coulé que depuis que la France est entrée dans l’ère de la fraternité, de la raison et du progrès.

Non contents d’avoir persécutés les religieux, saccagé cathédrales, église et couvents et d’avoir largement prouvé par l’exemple le lien entre déchristianisation et retour des sacrifices humains, les révolutionnaires réussiront l’exploit de détruire, au nom de la liberté, la laïcité inventée par le christianisme ! En effet, par le décret du 12 juillet 1790, l’Assemblée Nationale va voter la constitution civile du clergé et instituer l’Église constitutionnelle. Dans ce système, l’Église se retrouve placée sous l’autorité du gouvernement et les religieux doivent jurer fidélité à la nation et non au au pape, soit un retour à la confusion pré-chrétienne du pouvoir temporel et spirituel par des révolutionnaires résolument inspirés par l’antiquité romaine. Au delà de son sens politique, « faire une révolution » signifie également « revenir à son point de départ »…

Quelques années plus tard, Napoléon, l’enfant terrible de la Révolution, persistera sur cette voie en se sacrant lui-même empereur- il prendra la couronne des mains du pape- avant d’enlever Pie VII qu’il tiendra en captivité à Savone puis à Fontainebleau. Ce processus de déchristianisation à marche forcée de la France catholique trouvera son aboutissement un siècle plus tard avec la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Sur le plan politique, cette loi rompt avec la logique concordataire pour considérer le catholicisme comme un culte parmi d’autres dont le libre exercice reste garanti. Mais surtout, elle confirme la propriété des biens religieux saisis en 1789 par l’État et organise le transfert des biens mobiliers ou immobiliers grevés d’une affectation charitable (comme les hôpitaux et les écoles) à des services ou établissements publics. Loin d’être une loi de liberté, cette loi consacre en réalité la déchristianisation de la France et organise un gigantesque transfert de propriété au détriment de l’Église et au bénéfice de l’État.

Où est le problème, nous dirons les défenseurs de la laïcité ? N’est-ce pas une bonne chose, conforme à la doctrine chrétienne elle-même, de reléguer la religion dans le domaine privé et de laisser l’État s’occuper de tout ce qui concerne l’intérêt général, indépendamment de toute influence religieuse ?

Pour répondre à cette question, il faut commencer par expliquer comment la laïcité républicaine a été « vendue » en deux temps aux Français. Tout d’abord, il a fallu les convaincre, et ce fut l’œuvre de tout le XVIIIe siècle, que l’Église était un instrument d’oppression, qu’elle jouissait de privilèges indus et que toute réduction de son influence sur la société ne pouvait être que positive. Ensuite, il fallu leur faire croire que la plupart des institutions dont elle s’occupait-hôpitaux, écoles, hospices- seraient bien mieux gérées par l’État, et surtout que la neutralité de ce dernier en matière religieuse serait le meilleur garant de la liberté des Français.

Disons les choses clairement, cette vision n’est rien de moins qu’un mensonge doublé d’une imposture. Dans les faits, la laïcité républicaine n’a en aucun cas permis de chasser la religion du domaine public mais uniquement de remplacer une religion d’État par une autre. Si la France n’est plus catholique, notre pays possède néanmoins une religion officielle qui est la religion républicaine de la Raison, des Droits de l’Homme et du Progrès. Depuis les Lumières, cette religion mène contre le catholicisme une guerre impitoyable dont la Révolution Française fut la première grande victoire et la loi de 1905, le triomphe définitif. À force de persévérance et de ruse, les enfants de Voltaire sont bel et bien parvenus à « écraser l’infâme ».

La plus grande ruse du Diable étant de faire croire qu’il n’existe pas, cette religion a tout fait pour dissimuler aux Français sa véritable nature et présenter ses dogmes, non pas comme des articles de foi, mais comme des évidences, fruits des lumières de la « raison » et du « progrès ». Après avoir été plongés pendant plus de deux siècles dans ce bain spirituel qui place l’Homme et la raison humaine au centre de toute chose, les Français ont fini par oublier que cette conception n’avait rien d’une évidence et que celle-ci a nécessité l’emploi de moyens considérables pour convertir les Français à cette nouvelle croyance.

Semblable à l’ancienne religion qu’elle a remplacée, cette nouvelle religion civile possède son clergé qu’elle a pris soin de placer dans les médias, la haute administration, la politique, la magistrature, l’éducation et même l’armée. Comme sous l’Ancien Régime, l’appartenance à ce mélange de noblesse et de clergé se révèle indispensable à l’exercice des plus hautes fonctions républicaines. Cette religion possède par ailleurs ses rituels, ses martyrs et ses fêtes, à commencer par le 14 juillet, venu remplacer la fête mariale et nationale historique du 15 août. Pour finir, cette religion a ses églises : les médias ; son catéchisme : les valeurs de la République et son séminaire, l’Éducation Nationale. Sur ce point, difficile de dire les choses plus clairement que l’ancien ministre Vincent Peillon dans son livre “La Révolution Française n’est pas terminée” :

La révolution française est l’irruption dans le temps de quelque chose qui n’appartient pas au temps, c’est un commencement absolu, c’est la présence et l’incarnation d’un sens, d’une régénération et d’une expiation du peuple français. 1789, l’année sans pareille, est celle de l’engendrement par un brusque saut de l’histoire d’un homme nouveau. La révolution est un événement métahistorique, c’est-à-dire un événement religieux. La révolution implique l’oubli total de ce qui précède la révolution. Et donc l’école a un rôle fondamental, puisque l’école doit dépouiller l’enfant de toutes ses attaches pré-républicaines pour l’élever jusqu’à devenir citoyen. Et c’est bien une nouvelle naissance, une transsubstantiation qui opère dans l’école et par l’école, cette nouvelle église avec son nouveau clergé, sa nouvelle liturgie, ses nouvelles tables de la loi. 

Pensant s’être libérés de la tutelle des curés, les Français se retrouvent désormais, sans même en avoir conscience, sous celle bien plus stricte et intolérante des grands prêtres de la religion républicaine. Rejetant deux mille ans d’histoire française et catholique, les apôtres de cette nouvelle religion prétendent, comme tous les fanatiques et tous les régimes totalitaires, faire du passé table rase pour créer un homme nouveau. Pire, en mettant l’homme et ses désirs au centre de toute chose, en faisant du bien et du mal des propositions relatives et en affirmant, à travers le dogme du « progrès », la croyance en la capacité de l’Homme à dépasser, voire à corriger la Nature, cette religion a montré son vrai visage qui n’est nul autre que celui de Satan.

Alors que le pouvoir de l’Église catholique était visible, celui de cette nouvelle église républicaine demeure caché. Si les dogmes de l’Église catholique étaient assumés, ceux de cette nouvelle église sont présentés comme des évidences et imposés à la population via la propagande éducative et les médias de masse. Si l’enseignement de l’Église catholique est fondé sur la Vérité, c’est à dire sur le Christ ; celui de cette nouvelle église est fondé sur le mensonge, c’est à dire sur le diable. Au nom de l’amour de la liberté, les Français ont soutenu la haine de l’Église et ont troqué une religion saine, sainte et visible pour une religion menteuse, occulte et cachée.

Dans ce cas, nous diront les grands esprits, il suffit de mettre en place une vraie laïcité qui garantirait à la fois la liberté religieuse et reconnaîtrait en même temps l’héritage chrétien de la France. Voilà tous nos problèmes résolus et les Français à nouveau bon amis !

Malheureusement, cette belle idée méconnaît la nature humaine et fait fi des leçons de l’expérience et de l’histoire. En effet, le rapide survol de l’histoire religieuse et politique des sociétés humaines prouve que la laïcité réelle, c’est à dire la neutralité religieuse pour la société et l’État, est en réalité impossible. Par décision de l’empereur Constantin, le christianisme chasse le polythéisme et devient la religion officielle de l’empire romain en 313. Dès que le christianisme s’effondre suite au travail de sape des Lumières et sous les coups de butoir de la Révolution, il est remplacé par la religion républicaine des droits de l’homme, de la raison et du progrès. Et au train où vont les choses, si l’Occident et la France ne redeviennent pas chrétiens, il y a de fortes chances que la religion républicaine finisse elle-même par être prochainement remplacée par l’Islam, religion sacrificielle où le spirituel et le temporel se trouvent confondus et où l’idée même de laïcité se révèle totalement impossible.

En dernière analyse, toute construction politique humaine se trouve toujours fondée sur une doctrine de nature religieuse et la grande erreur de l’homme occidental est d’avoir cru possible de fonder une société uniquement sur la raison humaine. Contrairement à ce qu’affirmait Charles Maurras, tout n’est pas politique mais religieux et le premier terme dépend tout entier du second.

Il faut qu’il y ait une religion de l’État comme une politique de l’État ; ou, plutôt, il faut que les dogmes religieux et politiques mêlés et confondus forment ensemble une raison universelle ou nationale assez forte pour réprimer les aberrations de la raison individuelle qui est, de sa nature, l’ennemie mortelle de toute association quelconque, parce qu’elle ne produit que des opinions divergentes. Tous les peuples connus ont été heureux et puissants à mesure qu’ils ont obéi plus fidèlement à cette raison nationale qui n’est autre chose que l’anéantissement des dogmes individuels et le règne absolu et général des dogmes nationaux, c’est-à-dire des préjugés utiles. (Joseph de Maistre)

Rappelons à ceux à qui cette conception apparaîtrait comme terriblement archaïque que les États-Unis d’Amérique sont a nation under God, que la nouvelle constitution russe fait désormais référence à Dieu, que les dirigeants chinois trouvent leur légitimité dans le « mandat du ciel » et que dans le monde islamique, du Guide Suprême au « commandeur des croyants », tous les dirigeants musulmans affirment tenir leur pouvoir de Dieu. Parmi les nations du monde, seul l’Occident a banni de son univers mental toute référence à un ordre surnaturel et divin et les conséquences de ce choix sonnent davantage comme un terrible avertissement qu’un exemple à suivre.

Le pouvoir vient-il de Dieu (sacre) ou des hommes (élections) ?

La connaissance vient-elle de la seule raison humaine ou peut-elle procéder d’une révélation ?

Existe t’il une vérité absolue ou une simple juxtaposition de perceptions subjectives ?

L’Homme est-il une fin ou un moyen ? La vie est-elle sacrée ou n’est-elle qu’une simple processus biologique et matériel ?

Répondre à ces questions, c’est comprendre que loin d’être religieusement neutres, nos sociétés modernes ont choisi l’Homme contre Dieu pour ensuite prétendre qu’il s’agissait là de la seule option possible. Or,que ce soit par la perte de la morale commune, la remise en cause de toute autorité, les folies du progressisme, la corruption généralisée, la montée en puissance de l’Islam et l’inversion proprement satanique de toutes les valeurs, la volonté de séparer l’Église de l’État, c’est à dire Dieu de la Cité par la laïcité républicaine apparaît comme une expérience ratée doublée d’un colossal échec. Dès lors, la question n’est plus de savoir s’il faut ou non défendre la laïcité mais définir quelle religion doit adopter la France et comment renouer le lien entre Dieu et les Français.

Le paganisme ? Ces croyances dépassées, intégrées et sanctifiées par le catholicisme et dont les principes fondamentaux conduisent inévitablement au retour de l’esclavage ainsi qu’à celui des sacrifices humains? L’Islam ? Cette religion restée prisonnière de la logique sacrificielle ainsi que du monisme primitif et combattue par nos ancêtres durant des siècles? Le bouddhisme ? Cette sagesse du néant dont le nihilisme et la résignation échappent souvent à ceux qui font désormais trôner des placides bouddhas sur leurs pelouses ou leurs tables basses? Le protestantisme, ce « dissolvant universel » qui en rejetant l’autorité du pape et en soumettant les textes sacrées au libre-examen des fidèles a ouvert la brèche dans laquelle se sont engouffrées toutes les erreurs de la modernité? Le judaïsme? Cette religion de l’ancienne Alliance qui refuse de reconnaître le Christ comme Messie malgré la présence de tous les signes annoncés par les prophètes? L’anglicanisme ? Cette religion qui « soit est fausse, soit prouve que Dieu s’est incarné pour les Anglais » (De Maistre)? L’Orthodoxie, ce christianisme schismatique qui rejette l’autorité de Rome et refuse de croire que l’Esprit-Saint procède du Père comme du Fils ? Le culte de la Terre-Mère? Ce retour à l’archaïsme du matriarcat sacrificiel primitif, sans parler de toutes les doctrines New-Age qui ne sont qu’un simple voile derrière lequel se cache Satan?

Après plus de trois siècles de propagande anti-catholique, les Français sont prêts à considérer toutes les options sauf celle qui les conduit à retrouver et pratiquer la foi de leurs pères. Dans un texte fondamental, traduit dans le Volume II de nos essais, Nassim Nicholas Taleb explique comment la religion constitue la manifestation de l’identité profonde des peuples et pourquoi les différences théologiques ne sont que des prétextes venant justifier a posteriori des fractures identitaires. Ainsi, sous sa forme traditionnelle, le catholicisme est la religion du peuple français. D’une part parce que cette religion est vraie et sainte ; d’autre part, parce qu’elle constitue l’expression de la nature spirituelle profonde de notre peuple, de son génie et de sa sainteté. Comme il est dans l’ordre des choses qu’un Russe soit orthodoxe, qu’un saoudien soit musulman et qu’un thaïlandais soit bouddhiste, un Français est catholique, même s’il l’a oublié.

Parmi tous les grands peuples du monde, seuls les Français se sont détournés de la foi de leurs pères et ont rejeté la mission qui leur avait été confiée par Dieu. Malgré les avertissements répétés des prophètes, ils persistent depuis plus de deux siècles dans leur erreur et voient ainsi leur pays disparaître sous leurs yeux en refusant de croire qu’il s’agit là du châtiment de tout peuple refusant d’accomplir la volonté du Créateur. Si « aucun Royaume divisé contre lui-même ne peut tenir », les Français, à commencer par leurs élites, doivent comprendre que le salut de la France passe par son unité et que cette unité spirituelle et politique ne peut se faire qu’autour du catholicisme et du rétablissement de l’alliance divine désormais rompue.

Pour sauver leur pays et leur âme, les Français doivent déchirer le voile du mensonge des Lumières et comprendre que la laïcité n’a été qu’une gigantesque escroquerie intellectuelle conçue pour détruire l’Église catholique, couper les Français de Dieu et permettre le règne de Satan sur notre pays. Une France retrouvée peut tolérer des Français qui ne croient pas mais elle n’aura aucune chance de survivre si elle ne remet pas Dieu au centre de tout et ne se retrouve pas clairement et fermement refondée sur des bases chrétiennes. Si cette opération échoue ou si la prise de conscience est trop tardive, la France se désagrégera et les Français disparaîtront.

La République peut être « laïque » ou islamique, la France est catholique.

Pour aller plus loin :

De la religion de l’Homme

De la Rationalité

Du paganisme

Des conflits religieux (Taleb)

Du christianisme (Taleb)

Joseph de Maistre sur le religieux et le politique

René Girard, La violence et le sacré

Monseigneur Gaume, Mort au cléricalisme ou le retour du sacrifice humain

Sylvain Durain, Ce sang qui nous lie/ La fin du sacré

Du christianisme

Extraits de l’article de Nassim Nicholas Taleb publié le 25 août 2022 sur Medium sous le titre « On Christianity ». Ce texte est une préface pour l’édition anglophone du livre de Tom Holland « Dominion –how the christian revolution remade the world » publié en français sous le titre « Les Chrétiens – comment ils ont changé le monde »

Traduit de l’anglais par Stanislas Berton

Tom Holland a un avantage sur les autres auteurs et intellectuels : il possède cette combinaison rare d’une grande érudition et d’une remarquable clarté d’esprit, deux attributs qui semblent négativement corrélés, comme si la présence de l’un entraînait immédiatement la fuite de l’autre. Cela lui permet de détecter des choses que les autres professionnels ne remarquent pas immédiatement ou n’osent pas affirmer en public. Les historiens universitaires, soucieux de leur réputation ou de l’opinion de leurs pairs, craignent de s’éloigner ne serait-ce que d’un centimètre de l’opinion majoritaire, même s’ils savent qu’ils ont raison, ce qui donne un avantage déloyal à certaines personnes. Et ces éclairages, en dépit du fait qu’ils soient difficiles à détecter et à communiquer, apparaissent comme évidents, triviaux même, après coup. C’est ainsi qu’Holland peut être en avance sur son temps sans trop d’efforts : il y a dix ans, pour son livre sur les conditions entourant la genèse de l’Islam, il fut violemment attaqué par le grand prêtre de l’antiquité tardive, le très décoré Glenn Bowersock. Cinq ans plus tard, Bowersock publiait un livre reprenant les affirmations d’Holland.

Tout ce livre [NdT : Chrétiens – comment ils ont changé le monde] repose sur une thèse simple mais aux ramifications importantes. Par le biais d’un mécanisme appelé la distorsion rétrospective, nous regardons l’Histoire dans le rétroviseur et plaquons nos valeurs sur celle-ci de façon rétroactive. Ainsi, nous pourrions être enclins à penser que nos ancêtres, et les gréco-romains en particulier, étaient comme nous, qu’ils partageaient la même sagesse, les mêmes préférences, valeurs, préoccupations, peurs, espoirs et perspectives et tout cela sans l’IPhone, Twitter et le siège de toilette automatisé japonais. En réalité, nous dit Holland, non, non, pas du tout. Nos ancêtres n’avaient pas du tout les mêmes valeurs. En réalité, le christianisme a complètement chamboulé tout l’ancien système de valeurs.

Les gréco-romains méprisaient les faibles, les pauvres, les malades et les handicapés ; le christianisme glorifiait les vulnérables, les humbles et les intouchables et cela jusqu’au sommet de la pyramide sociale. Les anciens dieux pouvaient traverser des épreuves et connaître des difficultés mais ils continuaient d’appartenir au « club » des dieux. Jésus, lui, fut la première divinité ancienne qui connut le châtiment réservé à l’esclave, l’être occupant le rang le plus bas de toute l’espèce humaine. Et le culte qui lui succéda généralisa cette glorification de la souffrance : mourir en inférieur était plus important que de vivre en supérieur. Les Romains étaient sidérés de voir les membres de ce culte utiliser la croix, le châtiment réservé aux esclaves, comme symbole. À leurs yeux, cela devait ressembler à une sorte de blague.

Il est évident que les païens n’étaient pas totalement sans-cœur, il existe des preuves de cités païennes d’Asie Mineure venant en aide à d’autres communautés après une catastrophe mais ce sont des occurrences suffisamment rares pour justifier la règle.

Cette nouvelle religion intégrait également la notion de « jouer sa peau. ». Le christianisme, en insistant sur la Trinité, fit en sorte que Dieu souffre comme un être humain et qu’Il connaisse les pires souffrances qu’un être humain puisse connaître. Grâce à la relation consubstantielle compliquée entre le Père et le Fils, la souffrance n’était pas une simulation informatique pour le Seigneur mais une chose on ne peut plus réelle. L’argument selon lequel « je suis supérieur à vous parce que je subis les conséquences de mes actions et vous, non » s’applique aux humains et, dans ce cas précis, à la relation entre les humains et Dieu. Dans la théologie orthodoxe, cette conception se trouve prolongée par l’idée que Dieu, ayant souffert comme un humain, permet aux humains d’être plus proche de Lui et, potentiellement, de ne faire qu’un avec Lui via la Théosis [NdT : doctrine enseignée par la théologie orthodoxe et catholique orientale qui appelle l’Homme à chercher le salut par l’union avec Dieu].

Irréversibilité

Une fois installé, le christianisme se révéla impossible à déloger et l’état d’esprit nazaréen ainsi que sa structure influença ses adversaires, ses hérésies et tout ce qui tenta de le remplacer, en commençant par l’empereur Julien, et en terminant par les versions les plus récentes de l’humanisme laïque.

Le christianisme fut ainsi légitimé quand Julien l’Apostat, succombant à la distorsion rétrospective, décida de remplacer l’Église du Christ par l’Église des païens avec une organisation similaire incluant des évêques et tout le reste (ce que Chateaubriand appela « les Lévites »). Julien n’avait pas compris que le paganisme était une soupe d’affiliations décentralisées et superposées, individuelles ou collectives, aux dieux.

Ce qui est moins évident, c’est alors que nous avons tendance à penser que le christianisme descend du judaïsme, l’inverse pourrait être vrai. Même la relation mère-fille entre le judaïsme et le christianisme a été récemment remise en question d’une façon convaincante. « S’il n’y avait pas eu de Paul, il n’y aurait pas eu de rabbin Akiva » affirme le théologien Israël Yuval car nous pouvons détecter dans le judaïsme rabbinique la trace manifeste de l’influence chrétienne.

Un peu plus à l’est, l’Islam chiite partage de nombreuses caractéristiques avec le christianisme, par exemple la même approche dodécaédrique, avec douze apôtres, dont le dernier sera associé à Jésus Christ, plus des rituels d’auto-flagellation centrés sur la commémoration si familière des martyrs. Il est possible d’attribuer une origine levantine partagée à ces éléments mais l’influence chrétienne est largement acceptée par les savants islamiques étant donné que l’Islam est rétro-compatible. Dans tous les cas, il est clair que le poste récent de Guide Suprême a été très largement inspiré par la hiérarchie catholique.

Progression

[…]

Le corollaire de la thèse d’Holland est que de nombreuses idées que nous attribuons au progrès social, y compris la laïcité etc…, descendent en ligne directe du christianisme, principalement de sa branche occidentale. Cela inclut, comme nous le verrons, l’athéisme. Mais le christianisme a été lent à faire passer ses valeurs des textes à la mise en pratique et il se peut qu’il s’agisse de l’argument central du livre. Certes, le christianisme glorifie les pauvres mais il fallut dix-sept siècles pour passer du « trou de l’aiguille » chez Matthieu 19:24 à la conception d’un communisme organisé et des divers théories sur la justice sociale [NdT : Sur ce point, il existe une spécificité française bien plus ancienne. A ce sujet, lire  « Économie médiévale et société féodale »  et « Corporations et corporatisme » de Guillaume Travers]. De la même manière, il fallut malheureusement plus d’un millénaire pour passer du « ni esclave, ni homme libre » de l’épître aux Galates 3:28 à sa mise en application.

[NdT : Là encore, la France se distingue car dès 1315, une ordonnance du roi Louis X le Hutin proclame : « Nous, considérant que notre royaume est dit et nommé le royaume des Francs ; et voulant que la chose soit accordante au nom, avons ordonné que toute servitude soit ramenée à la franchise. ». À travers l’Histoire, ce principe fut souvent résumé par la maxime : « La terre de France affranchit ».]

 […]

Les débats

[…]

On entend souvent l’argument selon lequel les chrétiens auraient détruit la production intellectuelle de la période classique tandis que les Arabes en auraient préservé une partie, une affirmation qui peut induire en erreur ceux qui lisent trop de Gibbon et pas assez d’autres sources. Holland a eu raison de remettre en question ce mythe probablement fondé sur des anecdotes réelles mais non représentatives : ces conservateurs « arabes » étaient quasiment tous des chrétiens Syrio-mésopotamiens parlant le syriaque travaillant principalement à partir de la Beit al Hikma, la Maison de la Sagesse, de Bagdad (comme par exemple Ishac ben Honein et Honein ben Ishac) qui réalisèrent des traductions à partir du grec mais aussi à partir de sources araméennes. Ceux qui n’étaient pas chrétiens étaient de récents convertis. Même s’il s’est beaucoup trompé sur les questions de race et d’ethnie, Ernest Renan avait raison d’affirmer que la majeure partie de l’âge d’or arabe était gréco-sassanide. La partie « gréco » était chrétienne.

La laïcité

“La religion” n’a pas la même signification pour les différentes croyances. Le christianisme est le moyen qui a été utilisé pour séparer l’Église de l’État, une autre erreur de calcul faite par Julien et bien d’autres. Gardez en tête le fait que dans les langues sémitiques, le mot din signifie « loi » ce qui en arabe est traduit par « religion » : la plus ancienne comme la plus jeune des religions abrahamiques n’étaient que des lois (l’une locale ; l’autre, universelle). Mais en chrétien araméen, c’est le mot nomous du grec nomos qui fait référence à loi, séparée de la religion. Car Jésus a séparé les deux domaines en disant « rendez à César ce qui est à César » ; un travail complémentaire fut réalisé par la suite par Saint Augustin afin de formaliser la façon de traiter avec le temporel, le spirituel, l’au-delà etc…Cela conduisit à une séparation naturelle entre l’Église et l’État.

 […]

Croyance

Dans son livre, « les Grecs ont–ils cru en leurs mythes ? », le spécialiste de l’Antiquité Paul Veyne, explique qu’en lisant Madame Bovary, il croit à l’histoire et au personnage. Ceci peut expliquer comment Plutarque pouvait se moquer des « superstitions » païennes et terminer sa vie en tant que pieux prêtre de Delphes.

En réalité, la notion de croyance épistémique est totalement moderne et utiliser le mètre-étalon de « la Véritable Croyance Justifiée » n’est pas sans problème. [NdT : Le modèle JTB (Justified True Belief) s’applique lorsqu’une croyance est 1) justifiée par la preuve et cohérente au niveau des données, de la logique et du langage 2) vraie car elle correspond au monde réel 3) effective car nous agissons dans le respect de notre conviction]. En grec, le terme pisteuo signifie « confiance » traduit par credere en latin (lié au terme « crédit » dans le sens d’une transaction commerciale) et même en anglais, « croire » ne signifiait pas à l’origine « croire » mais plutôt quelque chose proche « d’aimer » ou de « chérir ». Dans toutes les langues sémites, amen (Haymen) signifie fidélité et confiance.

Le débat post-Lumières sur la croyance ou non en Dieu est censé être scientifique. Ce n’est pas le cas. C’est plutôt un truc pour les gens qui écrivent sur la science comme R. Dawkins, S. Pinker et tout ce groupe. On demanda un jour au grand mathématicien Robert (maintenant Israël) Aumann, qui travaille au Centre sur la rationalité de l’Université hébraïque de Jérusalem comment il pouvait être à la fois un scientifique rationnel et un juif orthodoxe très pieux et sa réponse fut : « C’est orthogonal ». N.T Wright, le théologien et historien, essaie habituellement d’expliquer que c’est « la mauvaise question. » mais je vais aller au-delà. C’est une question mal formulée.

La notion de croyance scientifique hors du domaine de la science n’est même pas scientifique. Par le biais d’un mécanisme appelé la « révélation des préférences », la prise de décision rationnelle s’intéresse à ce que vous faites et non à ce que vous « croyez ». Le processus par lequel ses croyances sont formulées à l’intérieur de votre crâne ne concerne pas la science. Nous sommes guidés à travers l’existence par des distorsions visuelles et cela serait techniquement irrationnel de chercher à les modifier. [NdT : cette idée capitale  est développée dans l’article de Taleb : «How to be rational about rationality » ]

Dans l’empirisme aux mauvais endroits

[…]

L’ironie est que les modernistes succombent à ce que j’ai appelé l’opium de la classe moyenne, c’est-à-dire les sciences sociales et la spéculation boursière. Ces derniers rejettent la religion sous prétexte qu’elle n’est pas rationnelle pour ensuite se faire avoir par des experts économiques, des conseillers financiers et des psychologues. Nous savons que les prévisions économiques ne sont pas plus rigoureuses que l’astrologie, que les analystes financiers sont plus pompeux mais moins élégants que les évêques et que les résultats des recherches en psychologie ne peuvent pas être reproduits ce qui signifie qu’ils sont bidons.

Mon co-auteur Rupert Read et moi-même avons affirmé, en utilisant des arguments évolutionnistes, que la religion, par ses interdits, permet la transmission intergénérationnelle d’heuristiques de survie et se révèle très efficace pour inciter les gens à adopter certains types de comportements. De façon assez ironique, il a été récemment démontré que la théorie du « nudge », développée par des spécialistes en sciences humaines (et qui valut à Richard Thaler son prix Nobel d’économie), n’était pas reproductible à cause d’un artefact statistique. Non-reproductible est une façon polie de dire qu’elle ne diffère pas de l’astrologie. Écoutez l’évêque, le détenteur d’une sagesse transmise par des générations de survivants et non les psychologues [NdT : Sauf si l’évêque appelle à voter Macron ou défend des positions contraires aux enseignements fondamentaux de l’Église.]

 […]

La désacralisation et Vatican II

Dans son apologie du christianisme, Le génie du christianisme, Chateaubriand répète plusieurs fois que la religion est essentiellement du mystère et du sacrifice (c’est-à-dire « jouer sa peau »). « Dans l’Antiquité, quelle religion n’a pas perdu son influence en perdant ses prêtres et ses sacrifices ? » écrit-il.

Dans les faits, le catholicisme a perdu son autorité morale à la minute où il a mélangé les croyances épistémiques et pistéiques [NdT : qui sont de l’ordre de l’engagement personnel : foi, confiance], en rompant le lien entre le sacré et le profane. L’aggiornamento du second Concile du Vatican au début des années 60 avait pour objectif de « mettre à jour » le catholicisme. L’une des mesures fut de traduire les prières en langue vernaculaire pour remplacer le latin. En faisant cela, c’est quasiment tout l’élément de mystère entourant la religion qui fut supprimé et cela me fait penser à cette soirée à Chicago où je suis sorti en pleine représentation d’un opéra de Verdi après m’être rendu compte qu’il était chanté en anglais.

Car dès qu’une religion sort du sacré, elle devient l’objet de croyances épistémiques. L’athéisme est le fruit du protestantisme et Vatican II s’avéra être une deuxième Réforme.

L’Islam sunnite est aujourd’hui la religion dont la croissance est la plus rapide avec un milliard et demi de croyants, et tous prient en arabe, qui est une langue étrangère pour neuf-dixièmes d’entre eux, en utilisant de surcroît une ancienne version de cette langue (fusha) qui n’est jamais utilisée pour converser par les Arabes. Quand un Marocain veut parler avec un Libanais, ils le font en français ou en anglais, pas en arabe classique. Le judaïsme a survécu avec uniquement des prières en hébreu (et un peu d’araméen dans le livre de Daniel).

[…]

Nassim Nicholas Taleb est un écrivain, un statisticien et un essayiste libano-américain spécialisé dans la prise de décision en condition d’incertitude. Il est l’auteur de plusieurs livres dont « Le Cygne Noir »  « Antifragile » et « Jouer sa Peau » qui font partie de son œuvre en cinq volumes, l’Incerto.  Plusieurs traductions de NNT sont disponibles sur ce site ainsi que dans les recueils d’essais « l’Homme et la Cité – Volume I et II »

Pour aller plus loin :

De la Rationalité

Du skin in the game

De la religion (Taleb)

Des conflits religieux  (Taleb)

De l’intellectuel-mais-idiot (Taleb)

De la dictature de la minorité (Taleb)

Documentaire sur la réforme Vatican II (Mass of the Ages-sous titré français)

Du triomphe de la Croix

Le triomphe du christianisme sur le paganisme, Gustave Doré (détail)

Vous aurez des tribulations en ce monde mais gardez courage car moi, j’ai vaincu le monde” Jean 16:33

Lors de la fête de Pâques, les chrétiens célèbrent la Résurrection du Christ qui vient succéder à l’épreuve de la Passion et à son supplice sur la Croix.  Réduits à sa dimension purement religieuse, la signification philosophique et anthropologique de ces événements échappe bien souvent à ceux qui ne croient pas mais aussi à certains croyants eux-mêmes.

Cette méconnaissance d’une des significations profondes de la mort du Christ sur la croix est d’autant plus regrettable qu’à bien des égards,  les hommes et les croyants du XXIe siècle possèdent  une clé de compréhension qui faisait défaut à ceux des siècles passés.  Cette clé, c’est la théorie du philosophe René Girard sur la violence mimétique et les boucs émissaires.

En résumé, René Girard nous explique que l’humanité se trouve, depuis ses origines, prisonnière de la logique du désir mimétique, c’est-à-dire l’imitation du désir de l’autre. La rivalité étant contagieuse, ce processus d’imitation provoque une escalade qui aboutit inévitablement à une crise mimétique ne pouvant être résolue que par la violence, c’est-à-dire par le sacrifice d’une victime, le fameux « bouc émissaire », contre laquelle l’ensemble du groupe va se coaliser.  

A travers cette grille de lecture, René Girard nous révèle des « choses cachées depuis la fondation du monde », c’est-à-dire la succession des cycles de violences mimétiques, souvent liés au thème du double (jumeaux) ou au sacrifice d’une figure d’autorité (Roi/Dieu) et qui finissent toujours par aboutir par la mise à mort d’un bouc émissaire, une logique que l’on retrouve parfaitement à l’œuvre dans la plupart des grands mythes fondateurs : Caïn et Abel, Romulus et Remus, et plus proche de nous, la décapitation de Louis XVI, victime sacrificielle de la Révolution Française dont la mort vint ouvrir un nouveau cycle de violence mimétique absolument catastrophique pour le peuple français.

Or, nous dit René Girard, il est essentiel de comprendre deux choses.

Premièrement, le cycle de la violence mimétique est entièrement crée et contrôlé par Satan.

Satan a besoin de la violence mimétique car c’est grâce à elle qu’il règne sur le monde, d’abord en créant le «scandale » (la rivalité mimétique)  qui va ouvrir le cycle et ensuite par le sacrifice du bouc émissaire qui va le refermer. Pour René Girard, Satan symbolise ainsi le processus mimétique dans son ensemble et le Christ lui-même ne décrit pas autre chose quand il explique dans l’Évangile de Marc que « Satan expulse Satan ».

Deuxièmement, le peuple hébreu est le premier peuple à avoir eu l’intuition du caractère « satanique » de la violence mimétique comme en témoignent de nombreux récits de l’Ancien Testament comme le sacrifice d’Isaac, les souffrances de Job ou encore la trahison de Joseph par ses frères, récits qui contiennent pour la première fois dans l’Histoire l’idée que le bouc émissaire pourrait être en réalité une victime innocente.

Si cette intuition se trouve présente dans l’Ancien Testament, il faudra en revanche  attendre la venue du Christ et le témoignage des Évangiles pour que le projet de sortir du cycle de la violence mimétique se trouve pleinement réalisé.

Tout d’abord, nous dit René Girard, nous commençons par assister à une répétition du cycle de la violence mimétique telle qu’elle a toujours existé avec la mort et le sacrifice de Jean Le Baptiste qui agit à la fois comme un rappel mais aussi comme une répétition, au sens théâtral, de ce qui va se passer avec le Christ. Une fois ce rappel effectué, nous allons être les témoins d’un nouvel épisode du cycle de la violence mimétique à travers ce moment charnière de l’histoire du monde que constitue la Passion du Christ.

Au début, tout se déroule selon le schéma habituel : le scandale s’est produit et la foule s’est liguée contre le Christ qui endosse à la perfection le rôle du bouc émissaire, « ce roi des juifs » que l’on va sacrifier. Par peur de l’émeute ou de la violence du groupe, tous ceux qui auraient pu empêcher la crucifixion du Christ laissent faire : Ponce Pilate essaie de substituer un autre bouc émissaire, Barrabas, mais finit par se plier au désir de la foule ; l’apôtre Pierre renie le Christ de peur d’être lui aussi sacrifié et le mauvais larron, lui-même crucifié, prend également le parti de la foule contre le Christ. Déterminé de son côté  à aller au bout de son supplice, le Christ comprend parfaitement le cycle de la violence mimétique dont il est la victime : « Seigneur pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font. »

Au final, tout est accompli.

Le Christ meurt sur la croix, la crise sacrificielle du cycle mimétique a été menée à son terme et Satan semble, une fois de plus, avoir triomphé.

Mais il se produit à ce moment un retournement de situation unique dans l’Histoire.

En acceptant de mourir sur la croix, le Christ a révélé au monde et de façon définitive la logique de la violence mimétique et le sacrifice ignominieux du bouc émissaire. Satan croyait avoir triomphé mais c’est lui qui, en réalité, se retrouve cloué sur la Croix tandis que le cycle mimétique dont il est le maître se retrouve révélé à la terre entière à travers le récit qu’en feront les Évangiles !  Avant la Passion, l’épisode de la femme adultère nous montre d’ailleurs sans aucune ambigüité que le Christ avait parfaitement compris la logique des cycles de violence mimétique et identifié les moyens d’en sortir.

Ainsi, en endossant lui-même  le rôle du bouc émissaire et en rendant visible à tous la réalité du cycle de la violence mimétique, le Christ s’est sacrifié pour offrir à l’humanité une chance d’en sortir !

Si le concept de « bouc émissaire » nous est aujourd’hui aussi odieux que familier, c’est parce que le christianisme nous a révélé sa réalité et que nous vivons depuis des millénaires dans une civilisation chrétienne fondée sur sa révélation !   En tant que symbole, la croix vient ainsi nous rappeler que le sacrifice a eu lieu une bonne fois pour toute et qu’il est donc inutile de le répéter, tout comme l’Eucharistie nous permet de reproduire le sacrifice et la consommation du corps de la victime (ceci est mon corps, ceci est mon sang).    

Ainsi, comme le dit René Girard à la suite de Simone Weil, l’Évangile est moins une science de Dieu (théologie) qu’une science de l’Homme (anthropologie), c’est-à-dire que grâce à la Bible, l’humanité a pu comprendre la réalité du cycle de la violence mimétique qui la gouvernait depuis des millénaires et s’est ouvert, grâce au sacrifice du Christ et au récit fait par les Évangiles, la possibilité d’y échapper.

A Pâques, l’Occident célèbre ainsi la victoire du Christ sur la mort mais également son triomphe, grâce à son sacrifice, sur le cycle de la violence mimétique symbolisé par Satan.

Ce bref exposé permet donc de mieux comprendre à la fois le génie du christianisme mais aussi le risque que fait courir à notre civilisation le processus de déchristianisation et le retour d’une pensée païenne.

Une société qui rejette le Christ et son exemple se retrouve condamnée à rouvrir le cycle de la violence mimétique qui avait été refermé par sa mort sur la croix. Dans une telle société, Satan peut à nouveau créer des scandales, entretenir, à travers la fiction de l’égalité, la rivalité mimétique du « tous contre tous » et ainsi créer un nouveau cycle  qui ne pourra conduire qu’au sacrifice de victimes innocentes pour restaurer l’harmonie de la communauté et apaiser la colère des Dieux. Dès qu’une société se déchristianise, ce n’est qu’une question de temps avant qu’elle ne se remette à pratiquer, à plus ou moins grande échelle, les sacrifices humains.

En ce jour de Pâques, les chrétiens célèbrent  la victoire du Christ sur la mort mais ceux qui ne croient pas peuvent également rendre grâce à celui qui s’est sacrifié pour nous révéler la réalité destructrice du cycle de la violence mimétique et toutes ces choses cachées depuis la fondation du monde.

Pour aller plus loin :

English version

La femme adultère (exemple de rupture du cycle mimétique par Jésus)

1- En se mettant en retrait, Jésus refuse d’entretenir la rivalité mimétique

2- Par sa question, Jésus individualise les pharisiens et les sort ainsi de la logique de groupe

Je vois Satan tomber comme l’éclair, René Girard (lecture essentielle)

La Violence et le Sacré, René Girard

Ce sang qui nous lie, Sylvain Durain

De la religion

Des boucs émissaires

Avé César

De la souveraineté

« L’indépendance est un terme qui signifie un désir, qui signifie une attitude, qui signifie une intention. » Charles de Gaulle

Que la notion même de souveraineté fasse aujourd’hui l’objet d’un débat témoigne de façon éloquente de l’abaissement de la France et du niveau de soumission mentale de ses classes dirigeantes. En effet, tout peuple digne de ce nom doit être souverain et cette réalité a été clairement rappelée par Vladimir Poutine le 9 juin 2022 au Forum Économique International de Saint-Pétersbourg.

« Pour revendiquer un certain leadership – je ne parle même pas de leadership mondial, je veux dire de leadership dans n’importe quel domaine, tout pays, tout peuple, toute ethnie doit assurer sa souveraineté. Car il n’y a pas d’entre-deux, pas d’état intermédiaire : soit un pays est souverain, soit c’est une colonie, peu importe comment on appelle les colonies. Je ne vais pas donner d’exemples pour n’offenser personne, mais si un pays ou un groupe de pays n’est pas en mesure de prendre des décisions souveraines, il est alors déjà une colonie dans une certaine mesure. Mais une colonie n’a aucune perspective historique, aucune chance de survie dans cette dure lutte géopolitique. »

Trop souvent limitée à la sphère politique, la souveraineté est en réalité un concept total, un prisme avec lequel l’individu et la société abordent l’existence. Pour être intégrale, la souveraineté doit d’exercer sur les niveaux suivants :

1) Souveraineté sur soi-même

L’homme doit être souverain. Cela signifie qu’il ne doit pas être esclave de ses passions, de ses émotions ou de ses désirs. Exercer une souveraineté sur soi-même signifie être capable de se dominer et de contrôler ses pulsions. Cet état d’esprit trouve son prolongement dans une capacité à évaluer honnêtement nos faiblesses et nos insuffisances et de nous efforcer de les corriger afin de devenir chaque jour un homme meilleur. Un tel travail nous impose de nous évaluer non pas par rapport à ce que nous considérons comme un standard acceptable mais par rapport à un modèle extérieur faisant autorité, soit tout le contraire de cette société moderne qui nous invite à nous prendre « tels que nous sommes ». La souveraineté sur soi-même passe également par le soin apporté à notre apparence ainsi que par le respect des codes élémentaires de la courtoisie, de l’élégance et du savoir-vivre. Avant de penser à sauver la France, il faut commencer par savoir s’habiller correctement, se tenir à table et arriver à l’heure.

2) Souveraineté sur sa famille

À l’échelle supérieure, la famille doit être souveraine, c’est à dire qu’elle doit compter avant tout sur ses membres, leur solidarité et leur capacité de mobilisation plutôt que sur l’État et la collectivité. L’individualisme et l’égoïsme modernes affaiblissent les familles pour mieux détruire leur capacité de résistance et d’autonomie vis à vis d’un pouvoir central, bien souvent lui-même contrôlé en coulisses par des familles organisées en clans. Pour être souveraine, une famille doit être dirigée par un chef dont la sagesse, l’autorité et les décisions sont reconnues et écoutées par tous. Ce rôle de chef de famille doit être exercé par le père, à condition que celui-ci ne confonde pas l’exercice du pouvoir avec la tyrannie et comprenne ses devoirs en matière de responsabilités, de protection et d’assistance qui en sont la contrepartie, sur ce point lire les travaux de Sylvain Durain sur la famille chrétienne. Sous l’autorité du père, la famille doit développer autant que possible sa souveraineté dans tous les domaines : alimentation, éducation, sécurité, information, travail. Mais surtout, ses membres doivent être unis par le sentiment d’appartenir à la même communauté de destins et de défendre ensemble une même idée de l’Homme. Pour ce faire, la famille doit cultiver à la fois ce qui la distingue, haut-faits, traditions, lignage, mais également ce qui la relie à l’ensemble plus vaste auquel elle se rattache : terroir, patrie, religion. Sans familles fortes, enracinées et souveraines, il ne peut y avoir de pays souverains.

3) Souveraineté sur son travail

La France était autrefois un pays de paysans, d’artisans et de commerçants possédant, dans des conditions souvent rudes, une réelle souveraineté sur leur travail. Aujourd’hui, notre pays est devenu un pays de salariés, privés d’initiative, étranglés par les normes et habitués à dépendre de l’État. Or, un pays où l’entrepreneuriat, la prise de risque, et l’autonomie ne sont pas encouragés ne peut pas être un pays souverain. Quand chacun sait ce que gérer ses propres affaires veut dire, non seulement l’indépendance devient un trait de caractère national mais les citoyens se trouvent moins enclins à défendre des grands principes abstraits et à se montrer généreux avec l’argent des autres. De plus, quand tout le monde « joue sa peau », l’entraide et la solidarité ne sont plus des formules abstraites mais des nécessités concrètes pour survivre. Quiconque a déjà créé une entreprise ou porté un projet sait à quel point le soutien et la mobilisation de la communauté se révèlent critiques pour son succès. À l’inverse, un pays où personne n’est vraiment responsable de son travail et où beaucoup de gens perçoivent une rémunération, indépendamment de leurs compétences réelles ou des résultats obtenus, finit par devenir une société dans laquelle l’idée même d’entreprendre, de viser l’excellence ou de prendre en main son destin ne se trouve même plus comprise par une majorité de la population.

4) Souveraineté politique

Quand l’homme est souverain sur lui-même, dans sa famille et dans son travail, alors seulement peut se poser la question de la souveraineté nationale. L’exercice de cette dernière peut se faire de façon démocratique à l’échelle locale où il reste possible de connaître directement les personnes, les enjeux et l’impact des décisions prises sur la vie quotidienne. À l’échelle nationale, la souveraineté doit être entière et un État souverain doit contrôler ses lois, sa justice, sa monnaie, ses frontières, et refuser toute soumission ou allégeance à une puissance étrangère. Un pays souverain doit chercher la plus grande autonomie possible, c’est à dire la capacité à subvenir par lui-même à la plupart de ses besoins alimentaires, énergétiques ou industriels. Sur le plan culturel, la souveraineté se manifeste par un refus de la colonisation mentale par des mœurs ou des codes culturels étrangers et la défense de l’esthétique, des traditions et des modes de vie, testés par le temps et transmis par nos ancêtres, qui constituent l’expression vivante du génie de notre peuple.

Cette souveraineté doit être protégée par une élite chargée de défendre le bien commun et de travailler sur le temps long. Pour garantir sa pérennité, cette élite doit se montrer capable de détecter et promouvoir les talents issus du peuple, de sanctionner et rétrograder ses membres incapables de tenir leur rang et surtout, de neutraliser tous ceux possédant une double allégeance ou susceptibles, par leurs discours, leurs comportements ou leurs opinions, de porter atteinte au prestige ou à l’unité nationale.

Dans le cas de la France, la défense de la souveraineté se révèle également indissociable de la défense de la foi chrétienne. Comme l’écrivait Joseph de Maistre : « Les souverainetés n’ont de force, d’unité et de stabilité qu’en proportion qu’elles sont divinisées par la religion. ». En effet, Dieu a fait les hommes libres et chercher à réduire cette souveraineté revient à défier la volonté du Créateur. Plus spécifiquement, Dieu a confié aux Francs, c’est à dire aux hommes libres, la mission de défendre, partout et en tout temps, la foi et l’Église catholiques :

Comme l’enseignait l’Évêque Saint Rémi à Clovis :

« Apprenez, mon fils, que le Royaume des Francs est prédestiné par Dieu à la défense de l’Église Romaine qui est la seule véritable Église du Christ (…). Il sera victorieux et prospère tant qu’il restera à la foi romaine mais il sera rudement châtié toutes les fois où il sera infidèle à sa vocation. »

Pour être vraiment libre et souveraine, la France doit accomplir la volonté de Dieu et les esprits modernes doivent surmonter ce paradoxe: la vraie liberté consiste à choisir le maître que nous allons servir.

Pour aller plus loin :

Du skin in the game

Jouer sa peau, Nassim Nicholas Taleb

Ce sang qui nous lie, Sylvain Durain

L’esprit familial, Henri Delassus, préface de Sylvain Durain

Joseph de Maistre sur la souveraineté et la religion

Du paganisme

J’ai tendu mes mains tous les jours vers un peuple rebelle, qui marche dans une voie mauvaise, au gré de ses pensées. Esaïe 65:2

Signe des temps, le paganisme a aujourd’hui le vent en poupe et trouve de plus en plus d’adeptes à la fois chez une jeunesse perdue tentée par la sorcellerie mais aussi chez de jeunes identitaires pensant trouver leur salut dans une redécouverte de leur héritage pré-chrétien. De même que pour l’illusion européenne, si nous croyons aujourd’hui nécessaire de réfuter le paganisme c’est parce ce que cette doctrine exerce actuellement une importante séduction sur l’esprit des jeunes gens et contribue ainsi à les détourner de la vraie foi ainsi qu’à entraver le processus de redressement de la France.

Souvent inspirés par la pensée de Nietzsche, les jeunes païens fustigent la foi chrétienne, cette «religion des femmes et des faibles» ayant, selon eux, contribué à affaiblir les Européens en remplaçant l’antique et virile vigueur païenne par l’émolliente bienveillance égalitaire du christianisme. À leurs yeux, un retour au paganisme constituerait ainsi la seule solution pour sauver l’Europe du péril du Grand Remplacement mais aussi pour refonder notre culture sur des bases aussi fortes que saines.

La première erreur des nouveaux païens est de plaquer les défauts de notre époque sur le christianisme, d’avoir confondu la vision déformée par la modernité de cette religion avec sa réalité. Si les propos souvent lénifiants des dames catéchistes et des curés post-Vatican 2 ont pu donner au christianisme une apparence de mollesse et de tiédeur, commençons par rappeler que Jésus n’est pas venu pour nous endormir dans un confort bourgeois mais pour nous secouer et nous adjoindre à partir en guerre contre le mal. Écoutons ce que nous dit le Christ à ce sujet dans l’Évangile de Saint Matthieu :

« Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre : je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa propre maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. Qui veut garder sa vie pour soi la perdra ; qui perdra sa vie à cause de moi la gardera. » (Matthieu 10:34)

Cette injonction à tout risquer pour le Christ conduira les premiers chrétiens à subir l’opprobre puis les persécutions de la société romaine, les premiers missionnaires à partir évangéliser, souvent au péril de leur vie, les tribus barbares des tréfonds de l’Europe, aux croisés de partir reprendre Jérusalem pour la gloire de Dieu et aujourd’hui à de nombreux chrétiens de s’opposer, au mépris de leur carrière, de leur fortune ou de leur confort, à la tyrannie qui s’exerce aujourd’hui sur les corps comme sur les esprits.

En réalité, le christianisme constitue la religion virile par excellence et son ordre repose sur cette remarquable formule « un père dans la famille, un père pour la Nation, un père dans le Ciel » équilibrée par la présence de la femme venant introduire de l’horizontalité dans cette logique verticale. Comme l’a remarquablement démontré Sylvain Durain dans son livre « Ce Sang qui nous lie », ce sont en réalité les sociétés pré-chrétiennes, qu’elles soient primitives ou antiques, qui sont en réalité d’essence féminine car celles-ci pratiquent l’indifférenciation et obéissent au principe du « matriarcat sacrificiel ». Ainsi, le travail de Sylvain Durain nous invite à ne pas confondre l’apparence du pouvoir faussement appelé patriarcal et manifesté par l’exercice, souvent brutal, du pouvoir par les hommes avec la domination réelle de la société via un fond symbolique, sacré et familial d’essence purement féminine  (rôle des vestales à Rome, transmission des qualités par la mère etc…)

En réalité, seul le christianisme, religion de l’incarnation où le Verbe s’est fait chair, offre un chemin pour sortir du régime passé et présent du « matriarcat sacrificiel »  qui, loin d’être un progrès, constitue en réalité un retour aux formes les plus archaïques, primitives et destructrices d’organisations sociales.

En effet, comme l’a démontré le philosophe René Girard, le christianisme, par le sacrifice du Christ sur la croix, a permis à l’humanité de sortir à la fois du cercle de la violence mimétique mais aussi de la logique ancestrale du bouc émissaire. L’intuition de René Girard rejoint sur ce point les travaux de Monseigneur Gaume qui démontra en 1877  dans « Mort au cléricalisme ou résurrection du sacrifice humain » que toutes les sociétés pré-chrétiennes avaient en commun la pratique du sacrifice rituel d’êtres humains.

Ce fait méconnu contribue en grande partie à expliquer la rapidité de la diffusion originelle du christianisme car partout où elle s’implanta la religion chrétienne mit immédiatement un terme à cette odieuse pratique qui persistait encore au Nouveau-Monde avant l’arrivée des colons européens. A l’inverse, comme le souligne Girard, dès qu’une société se déchristianise, ce n’est qu’une question de temps avant qu’elle se ne remettre à pratiquer les sacrifices humains, une intuition là encore malheureusement confirmée par la crise que traverse aujourd’hui l’Occident.

Au-delà de leur pratique du sacrifice rituel, les païens partagent avec les lucifériens, ces mondialistes que pense combattre le paganisme identitaire, d’être possédés par le démon de l’orgueil. Là où le chrétien accepte de s’en remettre entièrement à Dieu et, certain de Son amour, ne cherche qu’à recevoir Sa grâce, le païen entre dans une logique transactionnelle avec la divinité, réalisant des rituels pour recevoir des pouvoirs ou obtenir des faveurs. Pensant retourner à un mode de pensée et de croyance traditionnels, les païens succombent en réalité à cet orgueil  résolument  moderne qui refuse de servir et prétend, à travers une action humaine, exercer une influence sur la volonté et le plan de Dieu. Païens, prenez garde : le paganisme n’est que le masque derrière lequel se cache en réalité Satan, votre adversaire!

Sur les plans culturels et religieux, ceux qui pensent que le paganisme constitue aujourd’hui la seule forme de pensée religieuse capable de revitaliser l’Occident sont invités à relire René Guénon qui, dès 1927, dénonçait cette impasse dans « La crise du monde moderne » :

Nous pensons d’ailleurs qu’une tradition occidentale, si elle parvenait à se reconstituer, prendrait forcément une forme religieuse, au sens le plus strict de ce mot, et que cette forme ne pourrait être que chrétienne car, d’une part, les autres formes possibles sont depuis trop longtemps étrangères à la mentalité occidentale, et , d’autre part, c’est dans le Christianisme seul, disons plus précisément encore dans le Catholicisme, que se trouvent, en Occident, les restes d’esprit traditionnel qui survivent encore.“

Le paganisme contemporain cherche en réalité à revenir à une source qui s’est tarie il y a bien longtemps pour la simple et bonne raison que le paganisme européen originel continue de vivre et d’exister à travers le christianisme en général et le catholicisme en particulier. Qu’il s’agisse des rites, des fêtes, des édifices, des saints ou même d’une figure comme la Vierge Marie, tout l’héritage païen de notre civilisation se retrouve intégré, préservé et surtout sanctifié par le catholicisme. Dès lors pourquoi se tourner vers une forme morte, et de surcroît inférieure, lorsqu’il existe aujourd’hui une forme encore vivante et transfigurée de ces croyances païennes ?  

Pour finir, comme nous l’avons écrit dans “La France Retrouvée“, il existe un lien charnel entre La France et le catholicisme, le peuple français ayant, selon la belle formule d’André Suarès, « l’Évangile dans le sang ». Affaiblir ou rejeter le christianisme, c’est tout simplement rejeter la France et tout ce qui est païen ne peut être que profondément anti-français et c’est d’ailleurs sans doute pour cela que tant de païens identitaires ont substitué la défense de la civilisation européenne à celle de la civilisation française. Ainsi, leur rejet du christianisme conduit les nouveaux païens à un véritable contresens : si la France se trouve aujourd’hui en danger de mort, ce n’est pas à cause du christianisme mais justement parce qu’elle n’est plus chrétienne !

Enfin, à ceux qui nous diront à quoi bon défendre la France si le catholicisme est universel, nous répondrons que le peuple français est le peuple de la nouvelle alliance avec Dieu, alliance scellée en 496 par le baptême de Clovis et que cette tension, voire cette contradiction, entre les exigences du temporel et celles du spirituel se trouve au cœur de l’identité française. Comme l’avait bien compris le très chrétien Charles De Gaulle : «la perfection évangélique ne conduit pas à l’empire».

Concédons aux païens que ce christianisme affaibli et coupé de son héritage populaire et païen par les réformes conduites récemment par l’Église n’a pas contribué à donner une image séduisante de la religion chrétienne et a pu agir sur de nombreux esprits comme un repoussoir. D’où l’importance de souligner que nous assistons aujourd’hui, en France, en Europe et aux États-Unis, à l’avènement d’une nouvelle génération de chrétiens ayant parfaitement intégré que « Dieu vomit les tièdes » et bien décidés à rappeler au monde que le Christ est « le chemin, la vérité et la vie » mais aussi que toutes les aspirations de nos contemporains : quête de sens, recherche de la transcendance, ordre naturel, solidarité organique, défense et respect de la nature, peuvent être parfaitement comblées par le christianisme.

En tant que gardien de ce trésor et dépositaire de cette Bonne Nouvelle (évangile), tout chrétien a donc pour devoir de ne pas laisser le païen ou l’athée, à plus forte raison s’ils sont français, persister dans l’erreur philosophique, politique et spirituelle du paganisme et de les inviter à devenir un frère ou une sœur dans le Christ pour la plus grande gloire de Dieu et le salut de la France.

Vous aussi, tenez-​vous prêts, parce que le Fils de l’homme viendra à une l’heure où vous ne l’attendrez pas. (Luc 12:40).

Pour aller plus loin :

Entretien Vexilla Galliae

Ce sang qui nous lie, Sylvain Durain

Mort au cléricalisme, Monseigneur Gaume

Le Triomphe de la Croix

De la religion de l’Homme

De la défaite des conservateurs

De la religion de l’Homme

« Car nous ne luttons pas contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits mauvais dans les lieux célestes.» Éphésiens 6:12

Dès sa naissance, l’Homme moderne se trouve plongé dans un bain idéologique qui imprègne ses pensées, façonne sa vision du monde et constitue la cause première de l’ensemble de ses maux.  L’habileté suprême de cette idéologie est d’avoir su camoufler sa nature, d’avoir nié ce qu’elle était pour se présenter sous l’apparence séduisante de l’évidence, de l’esprit du temps, de la norme raisonnable  confortablement installée dans le « cercle étroit de la raison ».

Ainsi, la plupart des hommes modernes souffrent et voient le monde qu’ils ont connu s’effondrer peu à peu autour d’eux sans comprendre pourquoi.  Comme Monsieur Bovary, ils pensent que tous leurs malheurs sont « la faute de la fatalité » sans réaliser qu’une idéologie sournoise a infecté chacune de leurs pensées,  de leurs actions et celles de l’ensemble de la civilisation occidentale.

Pour offrir au malade une chance de guérison, il est donc nécessaire de nommer précisément le mal et de lever le voile sur sa nature, ses caractéristiques mais aussi sur les artifices qu’il emploie pour parasiter une pensée saine afin de la rendre pathologique.

Le premier pilier de l’idéologie moderne est l’idée qui veut que l’Homme soit au centre de toute chose. Apparue à la Renaissance, développée durant les « Lumières »  et connaissant aujourd’hui son aboutissement dans notre période dite « post-moderne », cette conception a contaminé l’ensemble des champs politiques, sociaux et spirituels.

Loin d’être simplement pétrie de bons sentiments « humanistes », cette « religion de l’Homme » conduit à rejeter toute notion de hiérarchie ou d’ordre naturel. Cherchant à faire table rase du passé, elle considère le fait d’arracher l’être humain à son héritage, à ses traditions, à ses croyances ancestrales, à ses coutumes comme une « libération ». Opposée  à toute idée de transmission, d’héritage, de transcendance et d’inégalité naturelle, elle affirme que l’Homme est au centre de tout, qu’il s’auto-engendre et que sa volonté et ses désirs constituent la mesure de toute chose. C’est donc sans surprise que cette idéologie, qui, ayant commencé par détruire un ordre social et politique millénaire pour créer et célébrer le citoyen, cet être abstrait, né orphelin, resté célibataire et mort sans enfant, (Renan) trouve aujourd’hui son aboutissement dans le transhumanisme, le relativisme moral et la négation même des réalités physiques et biologiques au nom de la subjectivité et des convenances personnelles. Comme l’avait parfaitement compris et analysé Alexandre Soljenitsyne, cette conception anthropocentrée devenue la base de toute conception politique et sociale explique en grande partie le déclin des qualités morales et spirituelles de l’Occident.

Mais compte tenu de la gravité de la situation, cette analyse n’est plus suffisante.

Pour bien comprendre la nature du mal qui ronge l’Occident, il est nécessaire de bien faire comprendre aux hommes du XXIe siècle que cette « « religion de l’Homme » qui constitue les bases de notre système politique et social est en réalité d’essence satanique et que, depuis plusieurs siècles,  ces fameuses « Lumières » qui éclairent le monde sont en réalité celles de Lucifer, l’ange déchu dont le nom signifie littéralement le « porteur de lumière ».

En effet, comme l’avait parfaitement compris Saul Alinski, sociologue américain et maître à penser de la gauche radicale, Lucifer est le premier rebelle, le premier révolté, celui dont la devise est « Non serviam » (je ne servirai pas) et qui, pour avoir refusé l’ordre naturel en cherchant à prendre la place de Dieu, a été chassé du paradis pour régner sur Terre obtenant ainsi le tire de «Prince de ce monde ». Depuis sa chute, Lucifer n’a cessé de tenter et de tromper les hommes : « Rejette la volonté de Dieu, affranchis-toi de l’ordre divin, crée toi-même ta propre norme, deviens l’instrument de ta propre libération. Signe un contrat avec moi, Satan, et je t’apprendrai à te libérer pour ensuite devenir l’égal de Dieu ».

«Devenir l’égal de Dieu » : tel est le but ultime de cette « religion de l’Homme », de ce projet « humaniste » qui a trouvé dans le progrès technologique de notre siècle les moyens de pleinement s’accomplir. Si ce projet a pu aussi facilement s’imposer et tromper les hommes, y compris un grand nombre de chrétiens, c’est parce que Satan sait à merveille exploiter nos faiblesses et excelle à utiliser les dons de Dieu pour les pervertir et les corrompre. Puisque nous pouvons librement choisir entre le bien et le mal, Satan peut nous tenter et nous séduire ; puisque notre discernement nous permet de comprendre les lois de la Nature, Satan nous murmure que nous pourrions utiliser notre intelligence pour prendre la place de Dieu.

En vérité, l’idéologie moderne et ses « Lumières » ne sont en réalité que les ruses qu’emploie le Diable  pour tromper les hommes qu’il utilise comme autant de pions dans sa guerre contre Dieu. Contrairement à ce qu’affirment nombre de philosophes et de laïcs, le recul de la foi chrétienne n’a absolument pas conduit à bannir le religieux et son « obscurantisme »  de la société mais tout simplement à remplacer une religion par une autre : la religion de Dieu par la religion de l’Homme, le culte voué au Christ par celui voué à Satan. Et pour éviter au plus grand nombre de se rendre compte de la supercherie, quelle meilleure stratégie que de dissimuler ce projet derrière des grands et nobles principes tels que « les Droits de l’Homme », « l’Egalité » et «le « Progrès » ?

Monument des Droits de l’Homme, Paris, Champ de Mars

Le deuxième pilier de l’idéologie moderne est justement cette notion de « Progrès » selon laquelle plus nous respecterions les dogmes de la religion de l’Homme, plus nous augmenterions nos chances d’atteindre le salut. En réalité, loin de nous conduire vers un état social, politique ou même spirituel plus avancé, l’idéologie du Progrès constitue en réalité une régression vers un stade archaïque, primitif et violent.

D’un côté, la destruction de la Nation par le multiculturalisme, aggravé par l’antiracisme dévoyé, aboutit au retour des logiques tribales et communautaires ; de l’autre, la destruction de l’autorité légitime, le rejet des hiérarchies et le refus de la contrainte conduisent à un retour à l’état sauvage, à l’homme isolé et guidé par ses pulsions et ses instincts, ce que l’écrivain Renaud Camus a appelé la Décivilisation, un état social essentiellement caractérisé par le retour de la nocence,  c’est-à-dire la nuisance généralisée.

Sur le plan social et spirituel, comme l’a brillamment démontré Sylvain Durain, la destruction de l’ordre patriarcal conduit non pas à un monde plus pacifique et apaisé mais à un retour au régime primitif et violent du matriarcat sacrificiel qui constituait la norme dans la plupart des sociétés pré-chrétiennes. Cette analyse vient s’inscrire dans la continuité du travail du philosophe et anthropologue René Girard qui nous avertissait que la disparition du christianisme ne pouvait que mécaniquement s’accompagner d’un retour à la logique du bouc émissaire et, en conséquence, du sacrifice humain. Avortements, attaques terroristes, pédophilie, trafics d’êtres humains, guerres sans fin : toutes les horreurs du monde moderne peuvent être considérées comme des sacrifices humains à grande échelle qui, sous couvert de progrès, appartiennent en réalité à un monde marqué par une logique archaïque et primitive où le sang des innocents doit couler pour apaiser les dieux. Et comme l’a montré René Girard, ce processus sacrificiel, alimenté par la violence et la rivalité mimétiques, est entièrement contrôlé par Satan qui en constitue le premier bénéficiaire.

Les défenseurs de l’idéologie du Progrès ont-ils conscience que le retour de cette logique sacrificielle, nécessite des victimes expiatoires et que celles-ci sont toutes désignées : il s’agit de l’Homme occidental,  rendu responsable par son égoïsme, sa cruauté, son racisme et son mode de vie de tous les maux qui frappent la planète et l’humanité ? Et parmi ce peuple occidental, le bouc émissaire idéal ne serait-il pas ce mâle blanc attaché à son identité, à son peuple, à ses traditions, ce « gaulois réfractaire »,  forcément fasciste,  raciste, réactionnaire, touché par une forme aiguë de « lèpre populiste » ?  

Faisons les comptes : depuis l’avènement des « Lumières », combien de bébés occidentaux ont été arrachés au ventre de leur mère, combien d’enfants ont subi des abus et des sévices aux mains de violeurs et de leurs réseaux, combien de soldats sont morts lors de guerres bien souvent inutiles, combien de citoyens ont été tués par la pauvreté, les stupéfiants et la violence économique ? En réalité, ce sont des millions de victimes qui ont été sacrifiées sur les autels des temples de la modernité et si la violence, la cruauté et la guerre ont toujours fait partie de l’Histoire, jamais le sang n’aura autant coulé, jamais autant de victimes n’auront été sacrifiées que durant cette époque « éclairée » par les lumières des faux dieux !

Pour finir, le troisième pilier de l’idéologie moderne est celui de la croyance en cette rationalité, qui se trouve aujourd’hui renforcée par un développement sans précédent des moyens techniques et qui se manifeste de façon concrète dans la soi-disant « rationalisation » des processus d’organisation et de production des hommes et des choses.  En réalité, comme l’a montré le neurologue et psychiatre Iain McGilChrist, la pensée moderne se trouve marquée par la domination absolue de l’hémisphère gauche du cerveau, chargé de l’analytique et du verbal, sur le cerveau droit, chargé de la contextualisation et de la vision d’ensemble.

Sur le plan cognitif et cérébral, ce que la modernité considère comme un progrès constitue en réalité un  véritable appauvrissement et, une fois de plus, s’apparente à un renversement d’une hiérarchie naturelle qui voudrait que le cerveau droit, le Maître, prenne la décision suite aux informations fournies par l’hémisphère gauche, le Serviteur. Concrètement, cette domination sans partage de la logique analytique et rationnelle dans tous les aspects de l’existence a conduit à priver de sens les activités productives,  désormais découpées en tâches partielles, écrasées sous les normes ou réduites à des fonctions inutiles, les fameux « bullshit jobs » décrits par David Graeber. Sur le plan scientifique, la pseudo-rationalisation du processus d’acquisition des connaissances a conduit à conduit à la fonctionnarisation de la recherche et à une confusion totale entre la science (l’observation, la  rigueur dans le raisonnement) et le scientisme (l’apparence de la science via des statistiques, des modèles, des études randomisées en double aveugle).

Sur le plan artistique et culturel, cet appauvrissement cognitif généralisé se manifeste, dans la communication ou le divertissement, par une esthétique de plus en plus simplifiée, infantile et criarde mais c’est avant tout sur le plan architectural, les cubes lisses de verre et de béton ayant remplacé les façades ouvragées aux motifs complexes, que les ravages de la rationalité sur les processus cognitifs se révèlent de façon visible et manifeste.

Ancien et nouveau tribunal de Paris

En réalité, loin de faire grandir et progresser les hommes, l’idéologie moderne les conduit à une ruine sociale, politique et spirituelle totale avec en toile de fond la menace d’un anéantissement complet de notre civilisation et des peuples qui la composent. Pendant que l’homme moderne désespère, Satan ricane de lui avoir joué un si bon tour, tout heureux d’avoir su exploiter son orgueil pour le conduire sur le chemin de sa propre destruction.

Dès lors que faire ?

Quel est l’antidote, où trouver le remède ?

N’en déplaise aux athées et aux laïcs, la seule solution au mal qui ronge l’Occident s’appelle le christianisme. Loin d’être la relique barbare d’une époque révolue, la révélation chrétienne se révèle comme l’antidote parfait et absolu à tous les maux de la modernité.

Quoi de mieux en effet  que la parole de Dieu pour combattre Satan, ses œuvres et ses pompes ?

Face au Diable qui cherche à nous perdre en attisant notre orgueil, accepter Dieu, c’est accepter notre place au sein d’un ordre naturel qui nous dépasse et nous transcende. Accepter Dieu, ce n’est pas chercher à devenir son égal mais plutôt à nous rendre dignes des dons que nous avons reçu de Lui.  Accepter Dieu, ce n’est pas vivre dans la rivalité perpétuelle et dans l’envie mais dans l’amour, la grâce et la paix.

Retrouver Dieu, c’est retrouver la verticalité et le sens de la juste hiérarchie pour refonder notre société selon l’heureuse formule : « Un père dans la famille ; un père pour la Nation ; un père dans le Ciel ». Retrouver Dieu, c’est retrouver cette vision holiste où le tout est plus important que la partie et où le critère souverain n’est pas l’efficacité mais le sens.  Mais surtout accepter et retrouver Dieu, c’est rejeter l’arrogance de l’homme moderne pour reconnaître que nous ne sommes que de simples créatures, de pauvres pécheurs en demande de grâce et en quête de rédemption.

Accepter le mystère de l’Incarnation, c’est accepter la nature du Christ, vrai homme et vrai Dieu et se garder de toutes les hérésies qui ne sont que des succédanées et des perversions de la religion chrétienne. Wokisme, écologisme, satanisme, New Age : autant de chemins qui ne peuvent pas conduire au salut mais bien à la ruine. Charles Maurras affirmait que tout est politique mais en réalité tout est religieux et comme nous l’enseigne l’Évangile de Saint Matthieu, tout arbre doit être jugé à ses fruits et les arbres qui donnent de mauvais fruits doivent être coupés et jetés au feu. Si un arbre doit être jugé à ses fruits, comparons ceux, innombrables et précieux, que nous a légué la civilisation chrétienne à ceux pourris et véreux que nous recueillons en moins de trois siècles d’exposition à l’idéologie moderne.

Pour finir, tous ceux qui pensent que le christianisme est mort devraient se demander pourquoi des moyens aussi considérables ont été déployés depuis plusieurs siècles pour tenter de le tuer. Pour empoisonner durablement une civilisation, ne faut-il pas commencer par discréditer puis détruire l’antidote ?

Prenons donc garde de ne pas nous tromper de combat. Si la souveraineté, le remplacement démographique, l’effondrement économique sont des sujets de première importance, ils ne sont que des conséquences directes de cette idéologie moderne destructrice dont avons présenté ici les principaux piliers. En réalité, la véritable guerre est une guerre spirituelle et pour la gagner, suivons le conseil de Saint Paul, qui dans la lettre aux Éphésiens, nous appelle à revêtir l’armure de Dieu, à brandir l’épée de l’Esprit et à nous protéger derrière le bouclier de la Foi. Alors que Satan pense avoir triomphé, c’est en réalité une nouvelle aube chrétienne qui est en train de se lever sur le monde et c’est de la France, fille aînée de l’Église, que surgira le renouveau.

Pour aller plus loin:

Des boucs émissaires

Du triomphe de la Croix

Metropolis, Fritz Lang, 1927