The Master and his Emissary (livre)

Nietzche raconte l’histoire suivante[1] :

“Il était une fois un maître aussi puissant que sage qui gouvernait une province modeste mais florissante. Avec le temps et suite à sa bonne gestion, son peuple se mit à prospérer et son domaine à s’étendre, imposant au maître de s’en remettre de plus en plus à des émissaires pour faire connaître ses ordres et sa volonté dans les provinces de plus en plus lointaines de son domaine. Or, le plus brillant et le plus ambitieux de ses émissaires, le grand vizir, celui dans lequel le maître avait placé toute sa confiance, finit par se considérer comme le véritable maître, à voir la tempérance et la modération de ce dernier comme de la faiblesse et enfin à utiliser sa position pour accroître sa propre fortune et son influence. Ainsi, le maître fut trahi par son émissaire, le peuple dupé et le royaume autrefois si prospère finit par subir le joug de la tyrannie avant de s’effondrer.”

Pour Iain McGilchrist, psychiatre britannique diplômé d’Oxford, le maître représente l’hémisphère droit de notre cerveau ; l’émissaire, le gauche et cette parabole représente l’évolution de la relation entre ces deux parties au cours de l’histoire de l’Occident.  

Dans son livre, « Le Maître et son émissaire »,  somme de plus de vingt années de recherche en psychiatrie, en philosophie et en neurobiologie, McGilchrist a choisi de s’intéresser à la question de l’asymétrie cérébrale et de la latéralisation, un sujet trop souvent réduit à des clichés du type « le cerveau gauche est masculin, le cerveau droit féminin » ou «le cerveau gauche représente la raison, le cerveau droit l’intuition ».

Ce que montre en premier lieu McGilchrist, c’est que notre approche du fonctionnement du cerveau a longtemps été dominée par la question « que font  les hémisphères ? » (what they do) plutôt que : « comment le font-ils? » (How they do it). Cette nouvelle approche du fonctionnement cérébral a permis de révéler que nos deux hémisphères fonctionnent à la fois dans une logique complémentaire mais également antagoniste : l’hémisphère gauche, majoritairement chargé du verbal et de l’analytique, cherche à se concentrer sur la partie tandis que l’hémisphère droit cherche à voir le tout, à remettre les éléments dans leur contexte et à se concentrer principalement sur ce qui est autre (Other), hors de nous, nous permettant notamment l’empathie et l’imitation ( les psychopathes, incapables , entre autres, de ressentir les remords se caractérisent par un défaut dans le fonctionnement de leur cortex préfrontal droit).

Dans la première partie d’un livre, McGilchrist propose un état de l’art des connaissances sur le fonctionnement des deux hémisphères. Il s’attache notamment à montrer comment les tâches sont distribuées entre ces derniers et comment dans certains cas, chaque hémisphère sert à neutraliser l’autre pour éviter la domination d’un seul mode de fonctionnement et maintenir ainsi l’équilibre du système. Rompant avec la vision traditionnelle qui présentait l’hémisphère gauche comme l’hémisphère dominant, l’auteur montre qu’il s’agit là justement d’une pensée marquée par l’influence d’un hémisphère gauche refusant de se soumettre à la médiation de l’hémisphère droit !

En réalité, la fonction première de l’hémisphère gauche consiste à collecter de l’information précise, circonstanciée, parcellaire  qui se trouve ensuite recontextualisée par l’hémisphère droit pour fournir une vision d’ensemble. Malheureusement pour ce dernier, l’hémisphère gauche est le seul capable de parole et de se justifier « logiquement » ce qui peut le conduire, comme l’émissaire de la fable, à croire qu’il possède toute l’information nécessaire pour gérer le royaume et à ce titre, à se détacher de plus en plus de l’influence de l’hémisphère droit, le véritable maître car seule capable de replacer l’information fournie par l’hémisphère gauche dans un contexte plus large.

Dans la deuxième partie, plus spéculative mais aussi plus accessible pour un profane, Iain McGilchrist s’engage dans une vertigineuse remise en perspective historique à partir des premiers âges de l’Humanité jusqu’à la période moderne dans laquelle il cherche à montrer que l’histoire de l’Occident est, avec une accélération lors de certaines périodes bien particulières, l’histoire d’une domination progressive de l’hémisphère gauche, l’émissaire, sur le maître, l’hémisphère droit.

Pour McGilchrist, une véritable rupture s’est produite aux alentours du VIème siècle avant Jésus Christ manifestée par le début de la philosophie, de la logique, de l’évolution du langage  et de l’alphabet ainsi que des premiers systèmes monétaires. Cette évolution franchira un nouveau cap avec la pensée de  Socrate et Platon, ces derniers rejetant les mythes et l’expérience issue des sens (l’hémisphère droit) pour valoriser les formes abstraites et la logique du raisonnement (l’hémisphère gauche).

L’analyse de McGilchrist rejoint ici la critique de Nietzche qui considérait Socrate comme la pire chose jamais arrivée à la pensée occidentale car l’ayant conduite à s’éloigner des forces primitives et vitales du dionysiaque pour se concentrer sur les formes abstraites et dévitalisées de l’apollinien.

Une fois ce processus enclenché, notre cerveau serait entré dans une boucle de renforcement néfaste pour le cerveau droit : le langage, la pensée analytique et la logique créent un monde, des sociétés et des cultures de plus en plus dominés par le mode de fonctionnement de l’hémisphère gauche (administrations, lois, primat de l’écrit sur l’oral, de la raison sur le mythe) tandis que les modes de pensée issus du cerveau droit sont de plus en plus associées, au pire, à des formes de maladies mentales (voix, vision) et au mieux ne sont plus considérées comme des modes de fonctionnement « valables » (intuitions, instincts, traditions, coutumes).

Pour McGilchrist, l’hémisphère gauche crée ainsi un monde virtuel de miroirs autoréflexifs où toutes les issues vers une réalité pouvant être comprise par l’hémisphère droit se trouvent désormais bouchées. De tout temps, l’art, la religion et le monde naturel ont été des chemins que notre pensée pouvait emprunter pour échapper à la domination de l’hémisphère gauche mais le monde moderne nous  barre de de plus en plus l’accès à ces issues de secours, contribuant ainsi à la domination sans partage de cet hémisphère. Commencée à l’époque antique, cette évolution s’est poursuivie avec la Réforme et les Lumières pour arriver à sa phase terminale dans la période post-moderne.  

Encore tolérée de nos jours chez les artistes et les poètes, la pensée issue du cerveau droit n’est désormais plus acceptée chez les scientifiques (voir l’emblématique affaire Raoult et son exigence de « preuves »), dans le monde du travail [2] et encore moins chez les responsables politiques. Imagine-t-on aujourd’hui le peuple accepter un dirigeant qui redescendrait d’une montagne avec des commandements qu’il aurait reçu d’un buisson ardent ou fixant une stratégie qui lui serait venu dans un rêve comme l’empereur Constantin la veille de la bataille du pont Milvius?

D’après McGilChrist, l’effondrement actuel de la civilisation occidentale s’explique en grande partie par la domination totale dans tous les domaines des processus mentaux issus de l’hémisphère gauche au détriment de ceux issus de l’hémisphère droit. A ce titre, il est intéressant de noter que les groupes humains qui, à l’instar des sociétés asiatiques, ont su conserver, un meilleur équilibre entre l’hémisphère gauche et l’hémisphère droit, notamment en conservant culturellement leurs traditions, leurs croyances et leurs rituels semblent être parvenus à ne pas s’échouer sur les écueils du monde moderne et à trouver, pour reprendre un lieu commun sur le Japon, un équilibre entre « tradition et modernité ».

Un autre visionnaire, le dissident russe Alexandre Soljenitsyne, avait lui aussi perçu le danger mortel que courrait une civilisation dominée  uniquement par l’hémisphère gauche. Dans son célèbre discours de  Harvard prononcé en 1978, il dénonçait déjà une vie gouvernée par l’individualisme, le matérialisme et tissé par le seul fil des relations légales tout en nous invitant à nous détacher des « principes fossilisés des Lumières » pour prendre le seul chemin capable de nous sauver, celui nous permettant de préserver notre intégrité spirituelle.

Comme tant de prophètes avant lui, il nous enjoignait, sans le savoir, à nous détacher de l’influence tyrannique de notre cerveau gauche pour redonner le pouvoir à notre cerveau droit : obéir de nouveau à notre véritable maître et non à son simple émissaire.

Pour aller plus loin : mon essai sur la Rationalité

NB : Cet essai ne fait pas partie du recueil l’Homme et la Cité


[1] A noter que ni l’auteur, ni ses lecteurs ne sont parvenus à retrouver cette parabole dans l’œuvre de Nietzsche…

[2] Doug Engelbart, l’un des pères de l’informatique moderne, inventeur de la souris et des premières interfaces graphiques faisait régulièrement prendre du LSD à ses équipes d’ingénieurs pour libérer leur créativité.

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