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De la dictature de la minorité

Extraits de l’article original publié par Nassim Nicholas Taleb sur Medium. Le texte est tiré du livre « Jouer sa peau » (Les Belles Lettres) – « Skin in the Game » (Random House)

Traduit de l’anglais par Stanislas Berton

De la dictature de la minorité: pourquoi les plus intolérants gagnent

La situation suivante est le meilleur exemple que je connaisse pour expliquer le fonctionnement d’un système complexe : il suffit qu’une minorité intransigeante, un certain type de minorité intransigeante, atteigne un niveau de l’ordre de trois ou quatre pourcent de la population totale pour que l’ensemble de la population se soumette à ses préférences. De plus, la domination de la minorité bénéficie d’une illusion d’optique : un observateur naïf a l’impression que les choix et les préférences sont ceux de la majorité. Si cela semble absurde, c’est parce que nos intuitions scientifiques ne sont pas calibrées pour ça  (oubliez les intuitions scientifiques et universitaires et les jugements à l’emporte-pièce; cela ne marche pas et les raisonnements standards échouent à comprendre les systèmes complexes, ce n’est en revanche pas le cas de la sagesse de grand-mère).

L’idée principale qui sous-tend les systèmes complexes est que l’ensemble se comporte d’une façon qui ne peut être prédite à partir de l’analyse des parties. Les interactions sont plus importantes que la nature des éléments eux-mêmes. L’analyse d’une fourmi ne permettra jamais (dans ce genre de situation, on peut dire « jamais » sans risque), de comprendre comment fonctionne la fourmilière.

Pour cela, il est nécessaire de comprendre le fonctionnement de la fourmilière en tant que fourmilière, pas plus, pas moins et pas en tant que groupe de fourmis. Cela s’appelle une propriété « émergente » de l’ensemble où la partie et le tout diffèrent car ce qui compte ce sont les interactions entre les parties. Et les interactions peuvent obéir à des règles très simples. La règle que nous allons étudier dans ce chapitre est la règle de la minorité.

La règle de la minorité va nous montrer comment un petit groupe de gens intolérants et vertueux avec du skin in the game, sous la forme de courage, suffit pour faire fonctionner correctement la société.

De façon ironique, l’exemple de cette complexité me frappa alors que je participais à un barbecue organisé par l’institut des systèmes complexes de Nouvelle-Angleterre. Tandis que les hôtes dressaient la table et sortaient les boissons de leurs emballages, un ami pratiquant et ne mangeant que kasher passa nous dire bonjour. Je lui offris un verre de cette eau  jaune et sucrée parfumée à l’acide citrique que les gens appellent parfois de la limonade, certain qu’il allait le refuser au nom de ses prescriptions alimentaires. Il ne le fit pas. Il but le liquide appelé « limonade » et une autre personne mangeant kasher fit remarquer qu’ici « les liquides étaient kasher ». Nous regardâmes l’emballage de la boisson.  En tout petit caractère, on pouvait voir un « U »à l’intérieur d’un cercle indiquant que la boisson était kasher. Ce symbole sera détecté par ceux qui ont besoin de savoir et qui savent où le trouver. Quant à tous les autres qui, comme moi, avaient parlé en prose pendant des années  sans le savoir, ils avaient bu kasher sans savoir que c’était kasher.

Une étrange idée me frappa. La population qui mange kasher représente moins de trois dixième de pourcent des résidents des Etats-Unis d’Amérique. Pourtant, il semble que presque toutes les boissons sont kasher. Pourquoi ? Parce que passer au kasher permet au producteur, à l’épicier, au  restaurant, de ne pas distinguer entre kasher et non-kasher pour les liquides et ainsi éviter un marquage particulier, des rayons dédiés, un inventaire spécifique et différents entrepôts de stockage. Et cette simple règle qui va changer complètement le total est la suivante :

Quelqu’un qui mange kasher (ou halal) ne mangera jamais de la nourriture non-kasher (ou non-halal) mais il est permis à quelqu’un qui ne mange pas kasher de manger kasher.

[…]

Appelons une telle minorité le groupe intransigeant et la majorité le groupe, flexible.

Et la règle est l’asymétrie dans les choix.

[…]

Deux autres choses. Premièrement, la géographie du terrain, c’est-à-dire la structure spatiale a son importance.   La situation n’est pas du tout la même si les intransigeants vivent dans leur propre quartier ou s’ils sont mélangés au reste de la population. Si les gens qui suivent la règle minoritaire vivent dans des ghettos avec leur économie séparée, dans ce cas la règle minoritaire ne  s’applique pas.  Mais si la population est distribuée spatialement de façon égale, disons que le ratio de cette minorité dans le quartier est le même que celui dans le village, que celui du village est le même que celui dans le département, que celui du département est le même que celui de la région et que celui de la région est le même que celui du pays alors la majorité (flexible) devra se soumettre à la règle de la minorité.

[…]

Considérons à présent cette manifestation de la dictature de la minorité.

Au Royaume-Uni, où la population musulmane (pratiquante)  représente entre 3 et 4% de la population,  une proportion élevée de la viande est halal. Près de 70% des exportations d’agneau de Nouvelle-Zélande sont halal. Près de 10% des enseignes de la chaîne Subway sont uniquement halal, c’est-à-dire qu’ils ne vendent pas de porc et cela malgré les pertes enregistrées par ces magasins. La même logique est à l’œuvre en Afrique du Sud où, en dépit d’une proportion similaire de musulmans, un nombre disproportionnellement élevé du poulet produit est halal.

[…]

Par conséquent, la règle de minorité peut produire une proportion de produits halal dans les commerces plus importante que celle des consommateurs de halal dans la population.

La voie à sens unique des religions

De la même manière, la diffusion de l’islam au Proche-Orient où le christianisme était très bien implanté (il est né là-bas) peut être attribuée à deux asymétries simples. Les premiers dirigeants islamiques ne cherchèrent pas vraiment à convertir les chrétiens car ces derniers généraient pour eux des revenus fiscaux (le prosélytisme de l’Islam ne s’intéresse pas à ceux qu’il appelle « les gens du livre », c’est-à-dire les individus pratiquant une religion abrahamique). En l’occurrence, mes ancêtres qui vécurent pendant plus de treize siècles sous domination musulmane trouvèrent des avantages dans le fait de ne pas être musulmans, notamment le fait d’être exempté de conscription militaire.  

Les deux asymétries étaient les suivantes. Premièrement, sous la règle islamique, si un non-musulman épouse une femme musulmane, il doit se convertir à l’Islam et si l’un des deux parents de l’enfant est musulman, l’enfant sera musulman. Deuxièmement, devenir musulman est irréversible étant donné que selon cette religion, l’apostasie est considérée comme le crime le plus grave et à ce titre punie de mort. Le célèbre acteur égyptien Omar Sharif, né Mikhael Demetri Shalhoub, était à l’origine un chrétien libanais. Il se convertit à l’islam pour épouser une célèbre actrice égyptienne et changea son nom pour en prendre un d’origine arabe. Plus tard, il divorça mais ne renia pas sa nouvelle religion pour retourner vers celle de ses ancêtres.

En appliquant ces deux asymétries, il est possible de réaliser des simulations très simples permettant de voir comment un petit groupe islamique occupant l’Égypte chrétienne (copte) peut conduire au cours des siècles les coptes à devenir une petite minorité. Il suffit pour cela d’un petit nombre de mariages interreligieux. De la même manière, il est possible de comprendre pourquoi le judaïsme ne se diffuse pas et reste une minorité  étant donné que cette religion obéit à la logique inverse : la mère doit être juive, poussant ainsi les mariages interreligieux à être exclus de la communauté.

En réalité, il a suffi que l’islam se montre plus têtu que le christianisme qui lui-même avait gagné grâce à sa propre obstination. En effet, bien avant l’islam, la diffusion originelle du christianisme peut être largement attribuée à l’intolérance aveugle des chrétiens, à leur prosélytisme récalcitrant, inconditionnel et agressif. Le paganisme romain était à l’origine très tolérant à l’égard des chrétiens car la tradition était de partager les dieux avec les autres membres de l’empire. Ils ne comprenaient pas pourquoi ces Nazaréens ne voulaient pas procéder à cet échange de dieux et offrir ce type nommé « Jésus » au panthéon romain en échange d’autres dieux. Les « persécutions » dont souffrirent les chrétiens furent conditionnées en grande partie par l’intolérance de ces derniers pour le panthéon des dieux locaux plutôt que le contraire. L’Histoire que nous lisons aujourd’hui est celle  qui fut écrite par les chrétiens et non par les gréco-romains.

En réalité, nous observons dans l’histoire des « religions » méditerranéennes, ou plutôt des rituels et des systèmes de comportements et de croyances, une dérive dictée par les intolérants contribuant  à resserrer les mailles de ces systèmes pour les transformer en ce que l’on peut appeler une religion.  

Le Judaïsme a failli perdre à cause de la transmission par la mère et du confinement de son origine tribale mais le christianisme, et pour les mêmes raisons l’islam, prirent le dessus. L’islam ? Il y a eu de nombreux islams, la version finale étant bien différente des plus anciennes. Car l’islam lui-même est en train d’être dominé (dans la branche sunnite) par les puristes, tout simplement parce qu’ils sont plus intolérants que les autres : les Wahhabis, fondateurs de l’Arabie Saoudite, furent ceux qui détruisirent les sanctuaires et qui imposèrent les règles les plus intolérantes, un procédé qui fut imité par la suite par l’État Islamique. Chaque version de l’islam sunnite semble être là pour répondre aux exigences de ses branches les plus intolérantes.

Conjecturons à présent que la formation des valeurs morales dans une société ne proviennent pas de l’évolution du consensus. Non, la personne la plus intolérante impose sa vertu aux autres grâce à son intolérance. La même logique s’applique pour les droits civiques.

Alexandre déclara qu’il était préférable d’avoir une armée de moutons menée par un lion qu’une armée de lions menée par un mouton. Alexandre (ou plus vraisemblablement celui qui fut à l’origine de ce proverbe apocryphe) comprenait la valeur d’une minorité active, intolérante et courageuse. Hannibal terrorisa Rome pendant plus d’une décennie avec une petite armée de mercenaires, remportant vingt-deux batailles contre les Romains, batailles où ses troupes se trouvaient à chaque fois en nombre inférieur. Lui aussi était inspiré par cette maxime. A la bataille de Cannes, il répondit à Gisco qui se plaignait du fait que les Carthaginois étaient moins nombreux que les Romains : « Il y a une chose qui est plus merveilleuse que leur nombre…dans toute cette multitude, il n’y a pas un homme qui s’appelle Gisco. »

Unus sed leo: un seul mais un lion

Le courage obstiné paie et pas seulement à la guerre

Toute l’évolution de la société, économique ou morale, émane d’un petit groupe d’individus.

Ainsi, nous concluons ce chapitre avec une remarque sur le rôle du skin in the game dans l’état de la société. La société n’évolue pas par consensus,  vote, majorité, comité, réunions, conférences universitaires et sondages : seule une poignée de gens suffit à faire bouger les choses. Il suffit d’agir de façon asymétrique. Et l’asymétrie est présente en toute chose.

Note du traducteur :

L’argument sur la dictature des minorités de Nassim Nicholas Taleb s’applique parfaitement  à l’histoire de la Révolution Française. A l’origine, la République était un projet largement rejeté par le peuple français et une large majorité des révolutionnaires eux-mêmes mais porté par une minorité organisée, intransigeante et active. Au final, c’est bien ce projet qui s’est imposé, en grande partie par la terreur, l’intimidation et le massacre,  au point que la plupart des Français confondent aujourd’hui la République avec la France. Pour en savoir plus sur ce sujet, lire la remarquable étude de Claude Quétel « Crois ou Meurs : histoire incorrecte de la Révolution Française ».

De l’obscurantisme

« Il n’y a aucune bonne raison que les sociétés humaines ne soient pas décrites et expliquées avec la même précision et le même succès que le reste de la nature », écrit l’anthropologue Pascal Boyer dans l’introduction de son dernier livre « Minds make societies ».

Depuis une vingtaine d’années, des sciences comme l’éthologie, la sociobiologie ou encore la psychologie évolutionniste ambitionnent de faire de l’Homme et de ses comportements une véritable science naturelle.  Largement enseignées dans les plus grandes universités américaines, ces nouvelles approches restent quasiment inconnues en France où elles suscitent un violent rejet de la part du monde universitaire. Récemment, un séminaire organisé sur le sujet à l’ENS prenait bien soin de préciser dans sa présentation qu’il entendait « réfuter les arguments selon lesquels naturaliser les sciences sociales reviendrait à justifier l’ordre social et les inégalités, et mènerait donc au conservatisme politique ».

Tout le nœud du problème est là.

En mettant l’accent sur les déterminants biologiques, l’hérédité et les diverses pressions évolutives ayant conduit à l’émergence des comportements, ces nouvelles sciences battent en brèche l’idée si chère  au milieu académique français que tout ne serait que « construction sociale ».

Malheureusement, en ce XXIème siècle de « progrès », la question n’est plus de savoir si une théorie ou un modèle scientifique permettent de décrire  fidèlement le fonctionnement du réel afin d’agir efficacement sur lui mais de savoir si ces connaissances ne menacent pas les dogmes en vigueur. Dans les années 30, l’URSS condamnait la génétique comme une science « juive et bourgeoise » pour lui préférer le lyssenkisme ; la France de 2019 préfère la religion de l’égalité et de la « table rase » plutôt qu’une science susceptible de mener au conservatisme politique.

Tout cela pourrait être risible si les conséquences de cette prééminence du dogme sur la science n’étaient pas catastrophiques. En effet, une large part  des problèmes auxquels la France doit faire face sur le plan sécuritaire, politique, éducatif et social découlent en dernière analyse d’une ignorance complète des lois fondamentales de l’éthologie et des sciences comportementales. Ceux qui ne comprennent pas pourquoi les pompiers se font attaquer dans les quartiers pudiquement appelés « difficiles » ne comprennent pas que la logique territoriale et tribale prime désormais sur une quelconque appartenance nationale  et que l’établissement d’une  nouvelle hiérarchie de dominance passe toujours par la destruction des symboles de l’ancienne autorité et l’occupation visible de l’espace public. Les mêmes qui s’étonnent que les policiers se suicident en masse ne comprennent  pas que dans une situation d’agression, l’inhibition de la réaction de défense conduit inévitablement le sujet  à retourner cette violence contre lui-même via le suicide ou la somatisation.

Enfin, ceux qui prônent le « vivre-ensemble » et le « multiculturalisme » témoignent d’une ignorance profonde des travaux de Robert Putnam sur la destruction du lien social par la diversité ainsi  des puissants mécanismes  de discrimination sélectionnés par l’évolution qui régissent la constitution des groupes humains, leur conflictualité  et les manifestations d’appartenance à ces derniers.

Ignorant les modèles et les concepts développés par ces nouvelles sciences, le logiciel qui oriente la décision politique  repose le plus souvent  sur des postulats comportementaux totalement incorrects qui ne peuvent que conduire au désastre. En la matière, nos dirigeants ressemblent à des médecins espérant combattre les maladies en pensant que ces dernières sont causées par des « esprits malins » plutôt que par des virus ou des bactéries.

De la même manière qu’étudier l’économie revient à toucher à la question sensible de la production des richesses et de leur répartition, étudier la politique à l’aune des sciences de l’évolution conduit à juger les décisions politiques et les comportements d’un groupe humain à l’aune de leur adaptation à l’environnement et  de leur capacité à assurer la survie du groupe.

Malheureusement, autant une erreur dans l’appréciation de la bienveillance d’un lion affamé a des conséquences rapides sur la survie de son auteur, autant l’adoption d’un comportement ou d’une idéologie mettant en danger la survie d’un peuple fait souvent sentir ses effets sur une échelle de temps relativement longue, le délai et la multitude des facteurs à l’œuvre empêchant le plus souvent ses membres d’établir un lien  direct entre leur déchéance et  leur ignorance des lois naturelles fondamentales qui gouvernent les corps politiques.

Tout comme le lyssenkisme a conduit l’URSS à la famine et a ainsi contribué à terme à son effondrement, l’ignorance et le rejet de l’éthologie, de la biologie et des sciences de l’évolution au profit de superstitions modernes comme celles de l’égalité, du vivre-ensemble ou du multiculturalisme conduisent notre civilisation au désastre. Peu importent les données, les modèles, les démonstrations, ceux qui présentent de tels arguments ne seront jamais considérés comme des scientifiques mais avant tout comme des conservateurs, voire des militants d’extrême-droite.

Au-delà des immenses crimes dont il est responsable, le nazisme aura eu pour terrible conséquence d’empêcher pendant plus d’un demi-siècle l’apparition d’une véritable science humaine et sociale intégrant les concepts fondamentaux de la biologie et de l’évolution ainsi que d’offrir une parade facile à tous les grands prêtres qu’une telle science menace.

En réalité, il n’y a de plus grand crime que celui contre la pensée et la connaissance. Ceux qui cherchent à interdire ou à ignorer une science parce qu’elle menace leurs dogmes feraient bien de méditer sur cette citation du grand  physicien Richard Feynman : « La nature se fiche pas mal de la façon dont nous nommons les choses, elle continue juste de faire ce qu’elle a à faire ».

De la “Red Queen”

En biologie évolutive, le concept de la « Red Queen » désigne la course à l’armement permanente du vivant dans sa lutte pour la survie. Par exemple, une plante développe une toxine pour repousser les chenilles. Quelques générations plus tard, les chenilles survivantes  ont développé une immunité à la toxine et parviennent à nouveau à grignoter la plante.

Cette notion permet d’aborder l’histoire politique mais aussi celle des luttes sociales avec une toute autre grille de lecture. Appliquons celle-ci à l’histoire de l’Europe.

Rome parvient à conquérir le monde et le confort des citoyens romains repose sur l’exploitation d’une large population d’esclaves. Cette population adopte le christianisme qui abolit les barrières entre les hommes pour en faire tous des frères. L’empire romain s’effondre mais trouve le moyen de se réincarner dans l’Eglise. Pour légitimer leur pouvoir, les rois inventent la monarchie de droit divin mais le pouvoir de l’Eglise les dérange. La France invente alors le gallicanisme et ce qui ne s’appelle pas encore l’Allemagne, la Réforme, afin de contrer l’influence du Pape et de Rome.

Prenant l’ascendant sur la noblesse, la bourgeoisie prend le pouvoir et s’appuie sur la philosophie des Lumières pour remettre en cause un ordre existant qui lui est défavorable. L’ancien régime est emporté par les révolutions et la bourgeoisie devient la classe dominante.  Force motrice de la Révolution Industrielle, elle exploite le peuple dans ses usines. A la fin du XIXème, le peuple développe une contre-mesure en inventant le socialisme et en créant les premiers syndicats.

Grand perdant de la colonisation mais néanmoins  déterminé à dominer l’Europe, le peuple allemand déclenche deux guerres mondiales qui affaiblissent ses deux rivaux que sont la France et l’Angleterre. La défaite de l’Allemagne en 1945 permet aux chrétiens-démocrates de prendre le pouvoir et l’après-guerre devient l’âge d’or de la classe moyenne. Pour faire pression sur les salaires, le patronat ouvre grand les vannes de l’immigration dès les années 70 puis profite ensuite de la mondialisation financière et économique pour s’affranchir du cadre national. Les classes moyennes voient leur niveau de vie baisser et le peuple se retrouve chassé en zone périphérique par les populations des banlieues. La riposte prend la forme des partis dits « populistes » et des mouvements identitaires.

A l’échelle internationale, l’Occident utilise le christianisme pour soumettre et coloniser les peuples du Nouveau-Monde. Plus tard, il fera de même avec la « civilisation » et les « droits de l’homme » en Afrique et en Asie. Confronté à la menace occidentale, le Japon riposte en 1868 avec l’ère Meiji et l’impérialisme. Partie avec un temps de retard, la Chine reprend la main avec la création du parti communiste chinois, nouvelle forme de l’administration impériale et sacre de Mao comme nouvel empereur. Suite à l’effondrement de l’URSS, version communiste et laïque de l’empire russe, la Russie retrouve son rang sur la scène internationale en renouant avec le nationalisme et l’orthodoxie sous la direction du  nouveau tsar de toutes les Russies  Vladimir Poutine.  Conquis et vaincus pendant deux siècles, l’Afrique et le monde arabo-musulman ont trouvé avec le pétrole un levier d’influence et avec l’islam et la démographie, un moyen de soumettre l’Europe et de prendre leur revanche sur leurs anciens colonisateurs.

Ce rapide survol de l’histoire du monde permet de noter que contrairement aux espèces animales où la « Red Queen » prend pour l’essentiel la forme d’une évolution physiologique, chez l’espèce humaine, cette course à l’armement se déroule toujours sur le plan de la technique, des idées et des formes d’organisation. Le biologiste Richard Dawkins a proposé le terme de « mèmes », en opposition à « gènes »  pour désigner cette information transmise par la culture et soumise, au même titre que la biologie, aux forces de l’évolution. Dans un précédent article, j’ai  justement montré comment la « densité informationnelle » constituait la variable clé pour expliquer l’efficacité d’un système culturel, organisationnel ou économique. La « Red Queen » et son cortège de mèmes, c’est la densité informationnelle en action.

Cette grille de lecture nous permet de comprendre que les corps politiques et sociaux sont eux aussi des organismes engagés dans la lutte pour la survie. Génération après génération, des ensembles de  mèmes se transmettent ou évoluent pour assurer la domination et la pérennité du groupe.

Dans certains cas, des  mèmes  particulièrement efficaces permettent à un groupe donné d’établir une domination temporaire sur les autres groupes, le temps que ces derniers développent une parade via des contre-mèmes. A l’inverse, l’adoption de mèmes inadéquats ou de mauvaise qualité peut compromettre durablement la survie du groupe et parfois même conduire à sa disparition.

Dans tous les cas, le repos et la paix demeurent de dangereuses illusions pour peuples fatigués.

Soumis à l’impitoyable tyrannie de la « Red Queen », nous sommes condamnés  à nous battre jusqu’à notre dernier souffle ou à disparaître si nous refusons le combat.  Comme Alice, pour échapper à la « Reine Rouge », nous devons sans cesse courir, ne serait-ce que pour rester sur place.

Du racisme

En France, le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit.

Fidèle à cette logique, l’Assemblée Nationale a voté en 2018 la suppression de toute mention de race dans la Constitution. Or dans le même temps, les « racisés », le plus souvent issus des minorités visibles, revendiquent une appartenance et une culture raciales et exigent un traitement de faveur au nom de ces dernières.  Alors, race ou pas race ?

Le plus simple est encore de poser la question à la science.

Depuis les années 2000, les généticiens et les biologistes sont bien embêtés car l’analyse de plus en plus fine du génome humain a révélé l’existence de races. Pour éviter les problèmes, les scientifiques utilisent les termes de « groupes humains » ou d’haplogroupes mais dans les faits, la génétique permet de distinguer cinq grandes races qui correspondent à ce l’être humain peut distinguer à l’œil nu. Les différences entre les races se manifestent par des caractéristiques physiologiques précises comme par exemple une meilleure densité musculaire pour les individus de race noire qui en fait de bons coureurs mais une forte densité osseuse qui en fait en revanche de piètres nageurs.  Au niveau des pathologies, alors que les populations noires et moyen-orientales sont touchées par la drépanocytose, les blancs sont plus susceptibles d’être atteints par la sclérose en plaques.

Les différences physiologiques entre les races vont au-delà des caractéristiques physiques pour atteindre parfois  le domaine de l’incompatibilité biologique. Il est par exemple impossible de réaliser une greffe de moelle osseuse entre un blanc et un noir et beaucoup plus difficile de réussir une greffe de foie entre ces deux ethnies. Récemment, l’Allemagne s’alarmait de ne pas avoir assez de stocks de sang d’origine extra-européenne car les transfusions entre européens de souche et les nouveaux venus posent des problèmes de rejet et de compatibilité. 

Ces faits sur lesquels la communauté scientifique rechigne à s’exprimer peuvent choquer mais certains considèrent qu’il est temps de faire entrer cette réalité dans le débat public. En 2018, le généticien de Harvard, David Reich, juif et démocrate de surcroît, publia dans le New York Times une tribune qui fit grand bruit. Dans cette dernière, il admettait la réalité des races et invitait les pouvoirs publics à s’emparer pleinement du sujet pour éviter une récupération par les extrêmes. En France, l’information fut très peu reprise. Dans le Monde, l’entrepreneur  français Laurent Alexandre réagit à cette information en affirmant que «  la science doit parfois s’effacer devant le principe d’égalité fondamentale entre les hommes » renouant ainsi avec la grande tradition dogmatique de l’église médiévale et oubliant qu’un scientifique, comme l’enseignait le physicien Richard Feynman, doit être habité par une honnêteté foncière et d’accepter tous les résultats, même ceux qui vont à l’encontre de sa thèse.

Si la race est bien une réalité biologique qu’en est-il sur plan social ?

Là encore, les résultats de la recherche vont davantage dans le sens d’une incompatibilité.

Dans une étude qui fit grand bruit, le grand sociologue américain Robert Putnam démontra qu’au sein d’un quartier, l’augmentation de la diversité ethnique et culturelle conduisait à l’effondrement de la confiance entre les communautés mais  également au sein des communautés elles-mêmes.

Dans le même registre, le sociologue et philosophe finlandais Tatu Vanhanen démontra que les sociétés multiethniques et multiculturelles sont multiconflictuelles. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer l’Amérique, toujours marqué par la ségrégation malgré l’avancée des droits civiques, ou le Brésil, creuset multiculturel, à des notions homogènes comme le Japon, la Nouvelle-Zélande ou la Corée.  Sur le plan culturel, le chercheur hollandais Geert Hofstede a démontré et modélisé les différences fondamentales entre les peuples et leurs conséquences sur les organisations et le rapport au travail.

Au-delà de ses considérations savantes, comment imaginer une cohabitation harmonieuse entre des peuples dont les postulats philosophiques se trouvent en tous points opposés ? Comment imaginer une cohabitation entre la philosophie de l’émancipation propre à l’Occident et celle de la soumission propre à l’islam ? Comment concilier la pensée européenne qui se soucie des essences à celle de l’Asie qui s’intéresse avant tout aux flux ?

Confrontés à de telles différences, l’être humain n’a pu que devenir « raciste », c’est-à-dire identifier rapidement les différences raciales et chercher à vivre avec ceux qui lui ressemblent aussi bien sur le plan génétique que culturel. Parfois injustes, les préjugés raciaux ne sont rien de moins que ce que les psychologues comportementaux appellent des heuristiques : des raccourcis mentaux développés au cours de l’évolution pour permettre un jugement rapide sur une situation.

Plutôt que de refuser d’admettre la réalité des races et les problèmes posés par leur cohabitation à une échelle sans équivalent dans l’histoire de l’Occident, certains préfèrent le dogme du vivre-ensemble et continuent à affirmer que « nous sommes tous du même sang ». A ce stade, il ne s’agit plus de science ou de politique mais de religion, voire d’une forme de folie.

Le refus de reconnaître l’existence des races ne pose pas seulement la question de la censure d’une vérité scientifique au nom d’un dogme politico-religieux. Il met aujourd’hui en péril l’ensemble de la civilisation occidentale. Dans les années 30, l’Union Soviétique dénonça la génétique comme science contre-révolutionnaires pour lui préférer le lyssenkisme, science inventée par un paysan, Trofim Lyssenko, décidé à appliquer « la dialectique marxiste aux lois de la nature ». Condamnés par le régime, des milliers de biologistes et de généticiens furent persécutés et emprisonnés. Les conséquences de ce choix pour l’URSS furent dramatiques. Aujourd’hui, en refusant de reconnaître l’existence des races et les conséquences de leur cohabitation, l’Europe et la France sont en train de mourir d’un lyssenkisme politique.