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De la dictature de la minorité

Extraits de l’article original publié par Nassim Nicholas Taleb sur Medium. Le texte est tiré du livre « Jouer sa peau » (Les Belles Lettres) – « Skin in the Game » (Random House)

Traduit de l’anglais par Stanislas Berton

De la dictature de la minorité: pourquoi les plus intolérants gagnent

La situation suivante est le meilleur exemple que je connaisse pour expliquer le fonctionnement d’un système complexe : il suffit qu’une minorité intransigeante, un certain type de minorité intransigeante, atteigne un niveau de l’ordre de trois ou quatre pourcent de la population totale pour que l’ensemble de la population se soumette à ses préférences. De plus, la domination de la minorité bénéficie d’une illusion d’optique : un observateur naïf a l’impression que les choix et les préférences sont ceux de la majorité. Si cela semble absurde, c’est parce que nos intuitions scientifiques ne sont pas calibrées pour ça  (oubliez les intuitions scientifiques et universitaires et les jugements à l’emporte-pièce; cela ne marche pas et les raisonnements standards échouent à comprendre les systèmes complexes, ce n’est en revanche pas le cas de la sagesse de grand-mère).

L’idée principale qui sous-tend les systèmes complexes est que l’ensemble se comporte d’une façon qui ne peut être prédite à partir de l’analyse des parties. Les interactions sont plus importantes que la nature des éléments eux-mêmes. L’analyse d’une fourmi ne permettra jamais (dans ce genre de situation, on peut dire « jamais » sans risque), de comprendre comment fonctionne la fourmilière.

Pour cela, il est nécessaire de comprendre le fonctionnement de la fourmilière en tant que fourmilière, pas plus, pas moins et pas en tant que groupe de fourmis. Cela s’appelle une propriété « émergente » de l’ensemble où la partie et le tout diffèrent car ce qui compte ce sont les interactions entre les parties. Et les interactions peuvent obéir à des règles très simples. La règle que nous allons étudier dans ce chapitre est la règle de la minorité.

La règle de la minorité va nous montrer comment un petit groupe de gens intolérants et vertueux avec du skin in the game, sous la forme de courage, suffit pour faire fonctionner correctement la société.

De façon ironique, l’exemple de cette complexité me frappa alors que je participais à un barbecue organisé par l’institut des systèmes complexes de Nouvelle-Angleterre. Tandis que les hôtes dressaient la table et sortaient les boissons de leurs emballages, un ami pratiquant et ne mangeant que kasher passa nous dire bonjour. Je lui offris un verre de cette eau  jaune et sucrée parfumée à l’acide citrique que les gens appellent parfois de la limonade, certain qu’il allait le refuser au nom de ses prescriptions alimentaires. Il ne le fit pas. Il but le liquide appelé « limonade » et une autre personne mangeant kasher fit remarquer qu’ici « les liquides étaient kasher ». Nous regardâmes l’emballage de la boisson.  En tout petit caractère, on pouvait voir un « U »à l’intérieur d’un cercle indiquant que la boisson était kasher. Ce symbole sera détecté par ceux qui ont besoin de savoir et qui savent où le trouver. Quant à tous les autres qui, comme moi, avaient parlé en prose pendant des années  sans le savoir, ils avaient bu kasher sans savoir que c’était kasher.

Une étrange idée me frappa. La population qui mange kasher représente moins de trois dixième de pourcent des résidents des Etats-Unis d’Amérique. Pourtant, il semble que presque toutes les boissons sont kasher. Pourquoi ? Parce que passer au kasher permet au producteur, à l’épicier, au  restaurant, de ne pas distinguer entre kasher et non-kasher pour les liquides et ainsi éviter un marquage particulier, des rayons dédiés, un inventaire spécifique et différents entrepôts de stockage. Et cette simple règle qui va changer complètement le total est la suivante :

Quelqu’un qui mange kasher (ou halal) ne mangera jamais de la nourriture non-kasher (ou non-halal) mais il est permis à quelqu’un qui ne mange pas kasher de manger kasher.

[…]

Appelons une telle minorité le groupe intransigeant et la majorité le groupe, flexible.

Et la règle est l’asymétrie dans les choix.

[…]

Deux autres choses. Premièrement, la géographie du terrain, c’est-à-dire la structure spatiale a son importance.   La situation n’est pas du tout la même si les intransigeants vivent dans leur propre quartier ou s’ils sont mélangés au reste de la population. Si les gens qui suivent la règle minoritaire vivent dans des ghettos avec leur économie séparée, dans ce cas la règle minoritaire ne  s’applique pas.  Mais si la population est distribuée spatialement de façon égale, disons que le ratio de cette minorité dans le quartier est le même que celui dans le village, que celui du village est le même que celui dans le département, que celui du département est le même que celui de la région et que celui de la région est le même que celui du pays alors la majorité (flexible) devra se soumettre à la règle de la minorité.

[…]

Considérons à présent cette manifestation de la dictature de la minorité.

Au Royaume-Uni, où la population musulmane (pratiquante)  représente entre 3 et 4% de la population,  une proportion élevée de la viande est halal. Près de 70% des exportations d’agneau de Nouvelle-Zélande sont halal. Près de 10% des enseignes de la chaîne Subway sont uniquement halal, c’est-à-dire qu’ils ne vendent pas de porc et cela malgré les pertes enregistrées par ces magasins. La même logique est à l’œuvre en Afrique du Sud où, en dépit d’une proportion similaire de musulmans, un nombre disproportionnellement élevé du poulet produit est halal.

[…]

Par conséquent, la règle de minorité peut produire une proportion de produits halal dans les commerces plus importante que celle des consommateurs de halal dans la population.

La voie à sens unique des religions

De la même manière, la diffusion de l’islam au Proche-Orient où le christianisme était très bien implanté (il est né là-bas) peut être attribuée à deux asymétries simples. Les premiers dirigeants islamiques ne cherchèrent pas vraiment à convertir les chrétiens car ces derniers généraient pour eux des revenus fiscaux (le prosélytisme de l’Islam ne s’intéresse pas à ceux qu’il appelle « les gens du livre », c’est-à-dire les individus pratiquant une religion abrahamique). En l’occurrence, mes ancêtres qui vécurent pendant plus de treize siècles sous domination musulmane trouvèrent des avantages dans le fait de ne pas être musulmans, notamment le fait d’être exempté de conscription militaire.  

Les deux asymétries étaient les suivantes. Premièrement, sous la règle islamique, si un non-musulman épouse une femme musulmane, il doit se convertir à l’Islam et si l’un des deux parents de l’enfant est musulman, l’enfant sera musulman. Deuxièmement, devenir musulman est irréversible étant donné que selon cette religion, l’apostasie est considérée comme le crime le plus grave et à ce titre punie de mort. Le célèbre acteur égyptien Omar Sharif, né Mikhael Demetri Shalhoub, était à l’origine un chrétien libanais. Il se convertit à l’islam pour épouser une célèbre actrice égyptienne et changea son nom pour en prendre un d’origine arabe. Plus tard, il divorça mais ne renia pas sa nouvelle religion pour retourner vers celle de ses ancêtres.

En appliquant ces deux asymétries, il est possible de réaliser des simulations très simples permettant de voir comment un petit groupe islamique occupant l’Égypte chrétienne (copte) peut conduire au cours des siècles les coptes à devenir une petite minorité. Il suffit pour cela d’un petit nombre de mariages interreligieux. De la même manière, il est possible de comprendre pourquoi le judaïsme ne se diffuse pas et reste une minorité  étant donné que cette religion obéit à la logique inverse : la mère doit être juive, poussant ainsi les mariages interreligieux à être exclus de la communauté.

En réalité, il a suffi que l’islam se montre plus têtu que le christianisme qui lui-même avait gagné grâce à sa propre obstination. En effet, bien avant l’islam, la diffusion originelle du christianisme peut être largement attribuée à l’intolérance aveugle des chrétiens, à leur prosélytisme récalcitrant, inconditionnel et agressif. Le paganisme romain était à l’origine très tolérant à l’égard des chrétiens car la tradition était de partager les dieux avec les autres membres de l’empire. Ils ne comprenaient pas pourquoi ces Nazaréens ne voulaient pas procéder à cet échange de dieux et offrir ce type nommé « Jésus » au panthéon romain en échange d’autres dieux. Les « persécutions » dont souffrirent les chrétiens furent conditionnées en grande partie par l’intolérance de ces derniers pour le panthéon des dieux locaux plutôt que le contraire. L’Histoire que nous lisons aujourd’hui est celle  qui fut écrite par les chrétiens et non par les gréco-romains.

En réalité, nous observons dans l’histoire des « religions » méditerranéennes, ou plutôt des rituels et des systèmes de comportements et de croyances, une dérive dictée par les intolérants contribuant  à resserrer les mailles de ces systèmes pour les transformer en ce que l’on peut appeler une religion.  

Le Judaïsme a failli perdre à cause de la transmission par la mère et du confinement de son origine tribale mais le christianisme, et pour les mêmes raisons l’islam, prirent le dessus. L’islam ? Il y a eu de nombreux islams, la version finale étant bien différente des plus anciennes. Car l’islam lui-même est en train d’être dominé (dans la branche sunnite) par les puristes, tout simplement parce qu’ils sont plus intolérants que les autres : les Wahhabis, fondateurs de l’Arabie Saoudite, furent ceux qui détruisirent les sanctuaires et qui imposèrent les règles les plus intolérantes, un procédé qui fut imité par la suite par l’État Islamique. Chaque version de l’islam sunnite semble être là pour répondre aux exigences de ses branches les plus intolérantes.

Conjecturons à présent que la formation des valeurs morales dans une société ne proviennent pas de l’évolution du consensus. Non, la personne la plus intolérante impose sa vertu aux autres grâce à son intolérance. La même logique s’applique pour les droits civiques.

Alexandre déclara qu’il était préférable d’avoir une armée de moutons menée par un lion qu’une armée de lions menée par un mouton. Alexandre (ou plus vraisemblablement celui qui fut à l’origine de ce proverbe apocryphe) comprenait la valeur d’une minorité active, intolérante et courageuse. Hannibal terrorisa Rome pendant plus d’une décennie avec une petite armée de mercenaires, remportant vingt-deux batailles contre les Romains, batailles où ses troupes se trouvaient à chaque fois en nombre inférieur. Lui aussi était inspiré par cette maxime. A la bataille de Cannes, il répondit à Gisco qui se plaignait du fait que les Carthaginois étaient moins nombreux que les Romains : « Il y a une chose qui est plus merveilleuse que leur nombre…dans toute cette multitude, il n’y a pas un homme qui s’appelle Gisco. »

Unus sed leo: un seul mais un lion

Le courage obstiné paie et pas seulement à la guerre

Toute l’évolution de la société, économique ou morale, émane d’un petit groupe d’individus.

Ainsi, nous concluons ce chapitre avec une remarque sur le rôle du skin in the game dans l’état de la société. La société n’évolue pas par consensus,  vote, majorité, comité, réunions, conférences universitaires et sondages : seule une poignée de gens suffit à faire bouger les choses. Il suffit d’agir de façon asymétrique. Et l’asymétrie est présente en toute chose.

Note du traducteur :

L’argument sur la dictature des minorités de Nassim Nicholas Taleb s’applique parfaitement  à l’histoire de la Révolution Française. A l’origine, la République était un projet largement rejeté par le peuple français et une large majorité des révolutionnaires eux-mêmes mais porté par une minorité organisée, active et intransigeante . Au final, c’est bien ce projet qui s’est imposé, en grande partie par la terreur, l’intimidation et le massacre,  au point que la plupart des Français confondent aujourd’hui la République avec la France. Pour en savoir plus, lire la remarquable étude de Claude Quétel « Crois ou Meurs : histoire incorrecte de la Révolution Française ».

NB: Cet article ne fait pas partie du recueil, l’Homme et la Cité

Des organisations

La principale force de l’espèce humaine est sa capacité d’organisation, c’est à dire de coordonner l’action de plusieurs de ses membres en vue d’un but commun.

De nombreuses fonctions qui semblent aujourd’hui évidentes comme le langage, l’empathie ou encore l’écriture ont émergé de façon à permettre aux humains de s’organiser collectivement de façon efficace.

Pendant près d’un millénaire, l’organisation et le pragmatisme romain permit à ce qui fut à l’origine un simple petit village sur les bords du Tibre de dominer l’ensemble du bassin méditerranéen et malgré son effondrement, Rome trouva le moyen de ressusciter et maintenir son pouvoir pendant deux autres millénaires sous la forme de l’Église Catholique.

Aujourd’hui encore, la Chine est dirigée par le parti communiste chinois qui  n’est rien d’autre que la forme contemporaine de l’administration impériale chinoise qui dirigea l’empire du Milieu pendant plus de 2000 ans.

Plus proche de nous et dans un tout autre domaine, l’adoption d’une forme d’organisation totalement atypique et révolutionnaire permet depuis vingt ans à l’entreprise américaine Valve Software, non cotée en bourse, de dominer le marché du jeu sur PC et de générer un CA de plusieurs milliards de dollars avec à peine 300 salariés, soit une rentabilité par employé plus forte que celle de Google ou Amazon.

Les leçons de l’Histoire sont claires : tous les groupes humains ou organisations qui ont marqué et dominé l’histoire humaine sont ceux qui ont développé et adopté par chance ou par dessein une forme d’organisation supérieurement efficace. Dans deux autres articles, j’ai montré comment les formes d’organisation humaines étaient soumises à la pression évolutive via la logique de la “Red Queen” et comment l’efficacité de l’action humaine pouvait être mesurée via la “densité informationnelle.”

En dépit du rôle critique joué par les organisations dans le succès ou l’échec d’un groupe, il s’agit d’un champ d’étude  qui, contrairement au management qui n’en est qu’un sous-produit, ne suscite guère l’intérêt des foules ou des professionnels de la gestion, probablement parce l’étude des organisations repose sur le postulat, dérangeant pour la pensée moderne, que les structures et les institutions déterminent davantage les comportements et les performances que les qualités individuelles.

Pour dire les choses autrement :

Une bonne organisation saura inciter des gens idiots à se comporter de façon à peu près intelligente.

A l’inverse, une mauvaise organisation incitera des gens intelligents à se comporter de façon stupide.

L’étude des organisations et de leurs performances permet de distinguer plusieurs facteurs nécessaires à la création d’une organisation intelligente et efficace.

  • Un chef brillant

Paradoxalement, la performance d’une organisation collective dépend en grande partie de la qualité du chef placé à sa tête. Dans un précédent article, j’ai présenté les capacités uniques des surdoués mais plutôt que de se focaliser sur cette notion, il est plus pertinent de raisonner en terme d’écart-type. Dans la plupart des cas, les organisations sont dirigées par des individus qui différent de la moyenne par un ou deux écarts-types, soit l’équivalent de 110-130 de QI.

Cela est insuffisant.

Si vous voulez que votre organisation fasse vraiment des étincelles, vous devez trouver des gens qui différent de trois ou quatre écarts-types, c’est-à-dire des gens du calibre de Napoléon, Charles de Gaulle, John Von Neumann, John Boyd, George Mueller, Richard Feynman ou Gabe Newell.

Bien entendu de tels profils ne courent pas les rues, il est donc indispensable de les détecter le plus rapidement possible (les performances scolaires ne sont pas de bons indicateurs), de les former correctement car la capacité intellectuelle n’est qu’un potentiel brut et ensuite de les intégrer à l’organisation qui leur permettra de mettre efficacement leurs talents à contribution.

Cette adéquation est importante car il serait ridicule de mettre un John Boyd à la tête d’un régiment alors qu’il a en réalité le potentiel pour définir l’ensemble de la stratégie d’une campagne militaire ou superviser la création d’un nouvel avion de chasse.

La priorité de tout groupe humain devrait donc être d’identifier et de rechercher en permanence les talents qu’il contient et de s’assurer que ce capital humain se trouve correctement formé et employé.

Aucune tâche n’est plus importante, d’autant plus qu’à chaque génération, il est nécessaire de trouver un chef brillant pour remplacer l’ancien, faute de quoi l’organisation risque de souffrir d’une vacance cognitive du pouvoir.

A ce sujet, il est intéressant de noter que l’importance accordée à la détection des talents et les modalités de cette dernière varient selon les époques et les cultures. Au Moyen-Age, il n’était pas rare que le curé ou le seigneur du coin identifient  un enfant particulièrement vif d’esprit et l’envoient apprendre à lire et faire ses humanités dans un monastère, sans parler du fait que les capacités hors-normes étaient considérées alors comme des « dons de Dieu ». Aujourd’hui, à de rares exceptions près, la sélection s’effectue principalement par le biais des performances scolaires et du diplôme, soit les pires moyens de détecter la véritable compétence et le dogme de l’égalité rend plus difficile l’acceptation sociale des différences de capacités.

  • Identité et valeurs communes

Toutes les organisations efficaces ont développé une conscience très aiguë des caractéristiques qui leur sont propres et qui les distinguent des autres. Ces spécificités peuvent se manifester  à travers une culture d’entreprise, une religion, des valeurs ou des mythes fondateurs. Dans tous les cas, il est indispensable que l’identité et les valeurs soient :

– explicites

– partagées par tous

– régulièrement rappelées et réactualisées

Le directeur de l’entreprise libérée FAVI, Jean-François Zobrist, expliquait que son activité principale en tant que chef de cette entreprise atypique était de veiller à l’application et au respect des principes de cette culture commune, tâche quotidienne demandant une attention soutenue.

De son côté, l’entreprise Valve a rédigé un « manuel de l’employé » destiné à présenter aux salariés mais aussi au reste du monde le fonctionnement et la culture de l’entreprise. 

A l’échelle des sociétés, les croyances religieuses servent essentiellement à rendre explicites les valeurs implicites du groupe et à réunir ses membres autour de rituels et de pratiques communes, pratique dont la rationalité échappe le plus souvent aux esprits modernes.

En ce siècle qui prêche l’égalité et la bienveillance, il est également intéressant de noter que toutes les organisations dominantes sont celles qui, à des degrés divers et de façon plus ou moins avouée, se distinguent en osant affirmer que leur système est supérieur à celui des autres (civilisation) et qui n’ont aucun scrupule non seulement à sélectionner drastiquement mais aussi à exclure tous ceux qui ne s’adaptent pas ou refusent les principes fondamentaux de l’organisation (discrimination).

  • Organisation antifragile

Le philosophe et mathématicien Nassim Nicholas Taleb a développé le concept d’organisation antifragile, principe désignant les organisations qui non seulement absorbent les chocs mais se renforcent suite à ces derniers, de la même manière que l’exposition à une maladie renforce notre système immunitaire. De façon générale, tout ce qui a été sélectionné par le processus d’essai/erreur de l’évolution et résisté au passage du temps a tendance à être antifragile. A l’inverse, un grand nombre d’organisations ou de structures  récentes  créées artificiellement par l’homme sont caractérisées par d’immenses fragilités qui se révèlent dans les moments de crise avec des conséquences souvent catastrophiques.

Comment créer des organisations antifragiles ?

Le stratège militaire américain John Boyd a proposé un modèle, « la boucle OODA », pour « Observe/Orient/Decide/Act » dont les principes peuvent être appliqués avec succès à une organisation pour la rendre antifragile.

Les notions clés d’un tel modèle, à comprendre de façon dynamique et non statique, sont : la circulation de l’information, la confrontation de cette dernière avec l’évolution de l’environnement et surtout un processus de retour (feedback) permanent entre les résultats obtenus et ceux escomptés.

Pour parler plus concrètement, une organisation efficace est une organisation où :

-l’information circule de façon fluide

Les acteurs sont parfaitement informés et surtout ils font bénéficier le collectif des leçons acquises par l’expérience (bonnes pratiques) tout en transmettant le savoir aux générations futures soit tout le contraire des structures où des petits chefs et des séparations arbitraires entre les fonctions créent des blocages permanents et où il n’existe pas de culture du retour sur expérience et de la transmission du savoir.

-les niveaux hiérarchiques sont peu nombreux

Sans aller jusqu’à une structure totalement « flat » comme celle de Valve, l’idéal est d’avoir trois niveaux hiérarchiques : celui qui effectue la tâche/celui qui supervise un groupe de travail/celui qui supervise l’ensemble.

Dans des organisations plus complexes, le nombre d’échelons hiérarchiques peut monter jusqu’à cinq comme c’était par exemple le cas dans l’entreprise Apple dirigée par Steve Jobs. 

Pour qu’une telle organisation fonctionne, il faut que les différents niveaux puissent échanger l’un avec l’autre et que l’information circule entre eux de façon fluide.

-la responsabilité est partagée

Il est essentiel que chacun se sente responsable non pas de sa tâche étroitement définie mais du succès de l’organisation dans son ensemble. Chez Valve, chaque employé peut se retrouver, si la situation l’exige, à faire du support client car la première mission de Valve est de « satisfaire ses clients ». De la même manière, cette culture  permit chez FAVI, dans une anecdote désormais célèbre, de voir une femme de ménage prendre de sa propre initiative une voiture de l’entreprise pour aller elle-même chercher un client laissé en rade à l’aéroport pour ensuite le déposer à son hôtel. Dans une France idéale gérée selon ce principe, chaque fonctionnaire devrait se comporter comme s’il était personnellement responsable de la bonne marche de tout l’État français. Comme l’écrivait Saint Exupéry : « Tu es une sentinelle et chaque sentinelle est responsable de tout l’empire. »

-il existe de puissantes boucles de renforcement positives (feedback loop)

Une organisation performante encourage et récompense les comportements qui contribuent à améliorer la qualité de son fonctionnement via différents mécanismes : prime, promotion, reconnaissance, de manière à créer des cercles vertueux d’auto-émulation. A l’inverse, elle sanctionne impitoyablement les comportements qui nuisent à son efficacité et veille en permanence à ce que des boucles de renforcement négatives ne soient pas mises en place.

En effet, rien n’est plus destructeur pour une organisation que d’y faire naître une culture qui ne sanctionne pas sévèrement les comportements inappropriés et décourage, voire punit la prise de risque, l’initiative, l’audace et la vraie créativité Il suffit de surcroît d’un mauvais exemple ou d’une mauvaise expérience pour décourager toutes les bonnes volontés, faire fuir les talents et  créer une culture toxique dont les effets délétères se feront sentir sur l’ensemble de l’activité.

L’un des premiers devoirs d’un chef est de veiller à ce que des boucles de renforcement négatives susceptibles de nuire à l’efficacité de l’organisation n’apparaissent pas.

Pour finir, il est évident que les principes présentés ici sont des principes généraux destinés à être adaptés de façon judicieuse à des circonstances particulières ainsi qu’à des environnements et des anthropologies spécifiques.

Néanmoins, il est plus que jamais indispensable de réfléchir à la qualité de nos organisations car le monde moderne tel qu’il est désormais organisé est en train de réussir l’exploit de créer,  de façon collective et à une échelle sans précédent, des organisations totalement inefficaces et dysfonctionnelles tout en s’acharnant à détruire méthodiquement toutes celles qui fonctionnaient encore de façon à peu près satisfaisante.

Sauver l’Occident nous impose aussi de réformer ses structures.

Pour aller plus loin:

Les 12 leviers pour agir sur un système, Donella Meadows.

Reinventing Organizations, Frédéric Laloux (français)

Blog de Dominic Cummings

De la Rationalité

Fête de l’Être Suprême – 8 juin 1794

“La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpasse.” Blaise Pascal

La rationalité est la grande conquête de la modernité.

Avant les Lumières, nous disent les manuels, point de salut.

L’Humanité était plongée dans les ténèbres de l’ignorance et de la superstition.

Par les travaux de philosophes et via l’action de groupes influents et organisés comme les Francs-Maçons, la Raison est devenue, à partir du XVIIIe siècle, la pierre angulaire de l’ordre social, économique et politique moderne et la société née de la Révolution Française, sa vitrine.

Face au poids des dogmes et aux excès de l’Ancien Régime, il est tout à fait logique que la Raison soit apparue à l’époque comme un progrès et il s’agissait là sans doute d’une étape nécessaire dans l’évolution de la pensée humaine.

Néanmoins, grâce aux progrès de la science, notamment dans les domaines de la psychologie, de la neurologie et de la biologie évolutive, nous savons désormais que c’est une grave erreur que de compter uniquement sur la Raison et de rejeter avec mépris des croyances et des comportements en apparence irrationnels.

En effet, comme l’a expliqué Nassim Nicholas Taleb en s’appuyant sur les travaux de Herb Simon, Gerd Gigerenzer et Ken Binmore, l’être humain possède une rationalité dite limitée (bounded rationality). Contrairement à un ordinateur, un individu ne peut pas tout mesurer et tout analyser. Par conséquent, sous l’effet de la pression évolutive, l’être humain a dû trouver des solutions cognitives sous la forme de raccourcis mentaux et de distorsions pour prendre des décisions de manière rapide et efficace.

De leur côté, les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky, prix “Nobel” d’économie,  sont arrivés à des conclusions similaires dans leurs travaux sur la rationalité et les heuristiques. Selon eux, le cerveau humain est gouverné par deux systèmes : le Système 1,  intuitif et émotionnel permettant la prise de décision rapide et le Système 2, logique et analytique mais plus lent à fournir des résultats. Les deux systèmes ont évolué en parallèle pour répondre le plus efficacement possible à la nécessité d’une prise de décision, chacun d’entre eux possédant ses forces mais aussi ses faiblesses sous la forme de biais cognitifs.

Ces découvertes nous invitent donc à relativiser l’importance considérable donnée dans le monde moderne au système 2 que nous appelons non sans orgueil, la Rationalité.

Comme l’a magistralement expliqué Taleb, nous sommes en réalité bien en peine d’expliquer ce que constitue véritablement la rationalité et de définir de façon rigoureuse ce qui est rationnel par rapport à ce qui ne l’est pas. En effet, certains comportements, croyances ou superstitions semblent être irrationnels jusqu’au moment où nous découvrons qu’ils possèdent une véritable raison d’être et permettent la prise en compte d’externalités, négatives ou positives, qui échappent totalement à l’analyse rationnelle.

C’est le cas par exemple d’une superstition de Nouvelle-Guinée qui interdit de s’endormir au pied d’un arbre. En réalité, cette superstition protège les papous du danger de se faire écraser par un arbre mort pendant leur sommeil, véritable risque dans cet environnement.

Il en va de même pour les interdits alimentaires religieux comme le casher ou le halal. En apparence absurdes et irrationnels, ces pratiques permettent de renforcer l’identité du groupe, de souder ce dernier autour de pratiques et de rituels communs et donc de renforcer la confiance et la coopération entre ses membres, conditions essentielles à la survie de la communauté et à son succès.

En appliquant cette grille de lecture, la religion et les dogmes, de même que certaines croyances et superstitions populaires, se révèlent comme tout sauf irrationnels car ils permettent, via le Système 1, de palier aux limites de notre rationalité limitée et révèlent souvent leur véritable raison d’être qu’après un long et complexe processus d’analyse.

Cette idée a conduit le philosophe Nassim Nicholas Taleb à proposer une définition capitale de la rationalité et à formuler l’une des idées le plus importantes de notre siècle :

« Juger les gens sur leurs croyances n’est pas scientifique »

« La rationalité d’une croyance ne compte pas, seule compte la rationalité d’une action »

« La rationalité d’une action ne peut être jugée que d’un point de vue évolutif »

Pour dire les choses autrement :

  1. Il faut juger les gens non pas sur ce qu’ils pensent ou sur ce qu’ils disent mais sur leurs actions car elles seules révèlent leurs véritables préférences
  2. Doit être considéré comme rationnel tout ce qui permet la survie et irrationnel tout ce qui nuit à cette dernière

Pour terminer :

« Il ne faut jamais évaluer les croyances par rapport à d’autres croyances mais par rapport à la survie des groupes qui les adoptent » 

C’est donc à l’aune de ce critère que nous devons évaluer la croyance moderne en la rationalité.

Au nom de la rationalité, nous avons détruit la religion.

En faisant cela, nous avons détruit un référentiel culturel commun, des valeurs et des principes testés par des millénaires de vie en société et un cadre moral et éthique qui structurait l’ensemble de la vie humaine. Sans ce cadre mental collectif, la vie en société n’est plus possible et les individus se retrouvent isolés, atomisés et menacés par l’anarchie, sans parler du fait que le vide laissé par la religion chrétienne risque aujourd’hui d’être rempli par une religion qui, elle, refuse radicalement la modernité, l’islam.

Au nom de la rationalité, nous avons chassé les rois de leurs trônes pour fonder un système sur le contrat social entre des individus théoriquement libres et rationnels.

En faisant cela, nous avons permis la manipulation de l’opinion publique par les médias de masse, garanti le gouvernement à court terme au gré des rapports de force électoraux et confié le pouvoir à une caste de technocrates protégés des conséquences de leurs erreurs et par conséquent suscité un rejet et une défiance sans précédent vis-à-vis de la chose publique.

Au nom de la rationalité, nous avons créé une organisation économique d’une redoutable efficacité assurant aux êtres humains un niveau de confort sans précédent dans l’histoire.

En faisant cela, nous avons permis la concentration de la richesse entre les mains d’une élite apatride ; nous avons fait disparaître un grand nombre de savoir-faire et vidé le travail de son sens ; nous avons épuisé les ressources naturelles de la planète, dégradé et détruit un ensemble considérables d’écosystèmes naturels et entraîné une augmentation de la population telle qu’elle menace à moyen terme la survie de l’espèce.

Enfin, au nom de la rationalité, nous avons chassé Dieu de l’esprit des hommes.

En faisant cela, nous avons fait de l’Homme et ses caprices la mesure de toute chose ; nous nous sommes privés de la seule limite capable de poser une borne à nos passions et à notre violence et surtout nous avons privé la Nature et le Vivant de leur caractère inviolable et sacré.

En réalité, après plus de deux cent ans, nous ne pouvons que constater que le règne sans partage de la rationalité a été un désastre complet et que ceux qui aujourd’hui encore élèvent des temples à la déesse Raison sont en réalité en train de construire le tombeau de l’espèce humaine.

Face à ce désastre, tout l’enjeu philosophique et spirituel du XXIe siècle est, dans un premier temps, de limiter les dégâts considérables causés par la fausse rationalité et dans un deuxième temps, de préserver les réels acquis de la science et l’intelligence analytique tout en réintroduisant l’idée de Dieu et de la croyance, là où il est  désormais vital de le faire afin de réconcilier les deux formes formes de pensée nécessaires à la survie que sont la logique et l’intuition, le Système 1 et le Système 2.

Si l’Occident échoue dans cette tâche, il connaîtra un retour au plus terrible des obscurantismes, un monde barbare et brutal où il n‘y aura plus de place ni pour la pitié, ni pour la nuance.

Pour aller plus loin:

The Master and his emissary, Ian McGilchrist

How to be rational about rationality (Taleb)

Money, Gods and Taboos : resacralizing the commons (Ugo Bardi)

The Haunted Mind: The Stubborn Persistence of the Supernatural (Bo & Ben Winegard)

The Master and his Emissary (livre)

Nietzche raconte l’histoire suivante[1] :

“Il était une fois un maître aussi puissant que sage qui gouvernait une province modeste mais florissante. Avec le temps et suite à sa bonne gestion, son peuple se mit à prospérer et son domaine à s’étendre, imposant au maître de s’en remettre de plus en plus à des émissaires pour faire connaître ses ordres et sa volonté dans les provinces de plus en plus lointaines de son domaine. Or, le plus brillant et le plus ambitieux de ses émissaires, le grand vizir, celui dans lequel le maître avait placé toute sa confiance, finit par se considérer comme le véritable maître, à voir la tempérance et la modération de ce dernier comme de la faiblesse et enfin à utiliser sa position pour accroître sa propre fortune et son influence. Ainsi, le maître fut trahi par son émissaire, le peuple dupé et le royaume autrefois si prospère finit par subir le joug de la tyrannie avant de s’effondrer.”

Pour Iain McGilchrist, psychiatre britannique diplômé d’Oxford, le maître représente l’hémisphère droit de notre cerveau ; l’émissaire, le gauche et cette parabole représente l’évolution de la relation entre ces deux parties au cours de l’histoire de l’Occident.  

Dans son livre, « Le Maître et son émissaire »,  somme de plus de vingt années de recherche en psychiatrie, en philosophie et en neurobiologie, McGilchrist a choisi de s’intéresser à la question de l’asymétrie cérébrale et de la latéralisation, un sujet trop souvent réduit à des clichés du type « le cerveau gauche est masculin, le cerveau droit féminin » ou «le cerveau gauche représente la raison, le cerveau droit l’intuition ».

Ce que montre en premier lieu McGilchrist, c’est que notre approche du fonctionnement du cerveau a longtemps été dominée par la question « que font  les hémisphères ? » (what they do) plutôt que : « comment le font-ils? » (How they do it). Cette nouvelle approche du fonctionnement cérébral a permis de révéler que nos deux hémisphères fonctionnent à la fois dans une logique complémentaire mais également antagoniste : l’hémisphère gauche, majoritairement chargé du verbal et de l’analytique, cherche à se concentrer sur la partie tandis que l’hémisphère droit cherche à voir le tout, à remettre les éléments dans leur contexte et à se concentrer principalement sur ce qui est autre (Other), hors de nous, nous permettant notamment l’empathie et l’imitation ( les psychopathes, incapables , entre autres, d’éprouver des remords se caractérisent par un défaut dans le fonctionnement de leur cortex préfrontal droit).

Dans la première partie du livre, McGilchrist propose un état de l’art des connaissances sur le fonctionnement des deux hémisphères. Il s’attache notamment à montrer comment les tâches sont distribuées entre ces derniers et comment dans certains cas, chaque hémisphère sert à neutraliser l’autre pour éviter la domination d’un seul mode de fonctionnement et maintenir ainsi l’équilibre du système. Rompant avec la vision traditionnelle qui présentait l’hémisphère gauche comme l’hémisphère dominant, l’auteur montre qu’il s’agit là justement d’une pensée marquée par l’influence d’un hémisphère gauche refusant de se soumettre à la médiation de l’hémisphère droit !

En réalité, la fonction première de l’hémisphère gauche consiste à collecter de l’information précise, circonstanciée, parcellaire  qui se trouve ensuite recontextualisée par l’hémisphère droit pour fournir une vision d’ensemble. Malheureusement pour ce dernier, l’hémisphère gauche est le seul capable de parole et de se justifier « logiquement » ce qui peut le conduire, comme l’émissaire de la fable, à croire qu’il possède toute l’information nécessaire pour gérer le royaume et à ce titre, à se détacher de plus en plus de l’influence de l’hémisphère droit, le véritable maître car seule capable de replacer l’information fournie par l’hémisphère gauche dans un contexte plus large.

Dans la deuxième partie, plus spéculative mais aussi plus accessible pour un profane, Iain McGilchrist s’engage dans une vertigineuse remise en perspective historique à partir des premiers âges de l’Humanité jusqu’à la période moderne dans laquelle il cherche à montrer que l’histoire de l’Occident est, avec une accélération lors de certaines périodes bien particulières, l’histoire d’une domination progressive de l’hémisphère gauche, l’émissaire, sur le maître, l’hémisphère droit.

Pour McGilchrist, une véritable rupture s’est produite aux alentours du VIème siècle avant Jésus Christ manifestée par le début de la philosophie, de la logique, de l’évolution du langage  et de l’alphabet ainsi que des premiers systèmes monétaires. Cette évolution franchira un nouveau cap avec la pensée de  Socrate et Platon, ces derniers rejetant les mythes et l’expérience issue des sens (l’hémisphère droit) pour valoriser les formes abstraites et la logique du raisonnement (l’hémisphère gauche).

L’analyse de McGilchrist rejoint ici la critique de Nietzche qui considérait Socrate comme la pire chose jamais arrivée à la pensée occidentale car l’ayant conduite à s’éloigner des forces primitives et vitales du dionysiaque pour se concentrer sur les formes abstraites et dévitalisées de l’apollinien.

Une fois ce processus enclenché, notre cerveau serait entré dans une boucle de renforcement néfaste pour le cerveau droit : le langage, la pensée analytique et la logique créent un monde, des sociétés et des cultures de plus en plus dominés par le mode de fonctionnement de l’hémisphère gauche (administrations, lois, primat de l’écrit sur l’oral, de la raison sur le mythe) tandis que les modes de pensée issus du cerveau droit sont de plus en plus associées, au pire, à des formes de maladies mentales (voix, vision) et au mieux ne sont plus considérées comme des modes de fonctionnement « valables » (intuitions, instincts, traditions, coutumes).

Pour McGilchrist, l’hémisphère gauche crée ainsi un monde virtuel de miroirs autoréflexifs où toutes les issues vers une réalité pouvant être comprise par l’hémisphère droit se trouvent désormais bouchées. De tout temps, l’art, la religion et le monde naturel ont été des chemins que notre pensée pouvait emprunter pour échapper à la domination de l’hémisphère gauche mais le monde moderne nous  barre de de plus en plus l’accès à ces issues de secours, contribuant ainsi à la domination sans partage de cet hémisphère. Commencée à l’époque antique, cette évolution s’est poursuivie avec la Réforme et les Lumières pour arriver à sa phase terminale dans la période post-moderne.  

Encore tolérée de nos jours chez les artistes et les poètes, la pensée issue du cerveau droit n’est désormais plus acceptée chez les scientifiques (voir l’emblématique affaire Raoult et son exigence de « preuves »), dans le monde du travail [2] et encore moins chez les responsables politiques. Imagine-t-on aujourd’hui le peuple accepter un dirigeant qui redescendrait d’une montagne avec des commandements qu’il aurait reçu d’un buisson ardent ou fixant une stratégie qui lui serait venu dans un rêve comme l’empereur Constantin la veille de la bataille du pont Milvius?

D’après McGilChrist, l’effondrement actuel de la civilisation occidentale s’explique en grande partie par la domination totale dans tous les domaines des processus mentaux issus de l’hémisphère gauche au détriment de ceux issus de l’hémisphère droit. A ce titre, il est intéressant de noter que les groupes humains qui, à l’instar des sociétés asiatiques, ont su conserver, un meilleur équilibre entre l’hémisphère gauche et l’hémisphère droit, notamment en conservant culturellement leurs traditions, leurs croyances et leurs rituels semblent être parvenus à ne pas s’échouer sur les écueils du monde moderne et à trouver, pour reprendre un lieu commun sur le Japon, un équilibre entre « tradition et modernité ».

Un autre visionnaire, le dissident russe Alexandre Soljenitsyne, avait lui aussi perçu le danger mortel que courrait une civilisation dominée  uniquement par l’hémisphère gauche. Dans son célèbre discours de  Harvard prononcé en 1978, il dénonçait déjà une vie gouvernée par l’individualisme, le matérialisme et tissé par le seul fil des relations légales tout en nous invitant à nous détacher des « principes fossilisés des Lumières » pour prendre le seul chemin capable de nous sauver, celui nous permettant de préserver notre intégrité spirituelle.

Comme tant de prophètes avant lui, il nous enjoignait, sans le savoir, à nous détacher de l’influence tyrannique de notre cerveau gauche pour redonner le pouvoir à notre cerveau droit : obéir de nouveau à notre véritable maître et non à son simple émissaire.

Pour aller plus loin : mon essai sur la Rationalité

NB : Cet essai ne fait pas partie du recueil l’Homme et la Cité


[1] A noter que ni l’auteur, ni ses lecteurs ne sont parvenus à retrouver cette parabole dans l’œuvre de Nietzsche…

[2] Doug Engelbart, l’un des pères de l’informatique moderne, inventeur de la souris et des premières interfaces graphiques faisait régulièrement prendre du LSD à ses équipes d’ingénieurs pour libérer leur créativité.

De la science moderne

“La science, c’est la croyance dans l’ignorance des experts.”

Extraits de l’article d’Adam Mastroianni publié le 13 décembre 2022 sur Substack sous le titre « The rise and fall of peer-review ». Traduit de l’anglais par Stanislas Berton.

Au cours des soixante dernières années, la science a mené une expérience sur elle-même. Cette expérience était assez mal conçue, elle ne comportait pas de facteur aléatoire ou de groupe témoin. Personne n’était responsable et personne n’effectuait des évaluations régulières. Et pourtant, c’était l’une des plus grandes expériences jamais réalisées et celle-ci impliquait chaque scientifique de la planète.

La plupart des gens n’avaient pas conscience de faire partie d’une expérience. Beaucoup d’entre eux, moi compris, n’étaient pas nés quand l’expérience a commencé. Si nous avions remarqué ce qui se passait, peut-être aurions-nous exigé un niveau minimum de rigueur scientifique. Il est possible que personne n’ait soulevé d’objections parce que la validité de l’hypothèse apparaissait comme une évidence : la science se portera mieux si quelqu’un vérifie chaque article de recherche et rejette ceux qui ne satisfont pas certains critères. Ce processus fut appelé « l’évaluation par un comité de lecture » (peer-review, littéralement évaluation par les pairs ).

[…]

Après la seconde guerre mondiale, les gouvernements se mirent à investir des sommes colossales dans la recherche et ils convoquèrent des chercheurs pour s’assurer qu’ils ne gaspillaient pas tout cet argent dans des projets fumeux. Ce financement donna naissance à un véritable déluge d’articles scientifiques. Des revues qui avaient eu autrefois des difficultés à remplir leurs pages avaient désormais des difficultés à faire le tri parmi tous les articles proposés. Évaluer les articles avant leur publication, chose assez rare jusqu’aux années 60, devint une pratique de plus en plus courante. Puis, elle devint universelle.

Aujourd’hui, la plupart des revues scientifiques font appel à d’autres scientifiques pour évaluer les articles et ceux qui ne plaisent pas à ces évaluateurs sont rejetés. Vous pouvez toujours écrire à vos amis à propos de vos recherches mais les comités de recrutement ou d’attribution des bourses se comportent comme si la seule science existante était celle publiée dans les revues scientifiques avec comité de lecture. Tel est la grande expérience qui est conduite depuis six décennies.

Nous avons obtenu les résultats : cette expérience est un échec.

Beaucoup d’argent pour rien

L’évaluation par comité de lecture fut un investissement aussi colossal que coûteux. D’après une estimation, les scientifiques y passent collectivement l’équivalent de 15 000 années de travail par an. Le passage d’un article à travers le système d’évaluation peut prendre des mois ou des années, ce qui représente un temps considérable quand vous êtes en train de chercher à résoudre le problème du changement climatique ou de guérir le cancer. Et les universités dépensent des millions pour avoir accès aux revues scientifiques, quand bien-même l’essentiel de la recherche est financé par les contribuables et que pas un centime de tout cet argent n’arrive dans la poche des auteurs ou des évaluateurs.

Les gros investissements doivent avoir de grosses retombées. Si vous dépensez cent millions d’euros pour l’enseignement, vous êtes en droit d’espérer que cette dépense aura eu un impact positif sur les élèves. Si vous revenez quelques années plus tard et que vous demandez dans quelle mesure vos cent millions ont permis d’améliorer les choses et que tout le monde vous répond : « euh, on n’est pas vraiment sûr de l’impact que cela a eu et nous sommes furieux que vous osiez poser la question », vous seriez vraiment très en colère. De la même manière, si les comités de lecture ont vraiment amélioré la science, cela devrait se voir et il y aurait de quoi être mécontent si ce n’était pas le cas.

Et ce n’est pas le cas. Dans de nombreux domaines, la productivité de la recherche a été stagnante ou en déclin depuis des décennies et l’évaluation par comité de lecture n’a pas eu d’impact sur cette tendance. Les nouvelles idées échouent à remplacer les anciennes. De nombreux résultats passés par le processus de « peer-review » ne peuvent pas être répliqués et beaucoup d’entre eux sont tout simplement faux. Quand vous demandez à des scientifiques d’évaluer les découvertes du 20ème siècle en physique, médecine ou chimie qui ont obtenu des prix Nobel, ils déclarent que celles qui ont été faites avant le « peer-review » sont aussi bonnes voire meilleures que celles qui sont venues après. D’ailleurs, vous ne pouvez pas leur demander d’évaluer les découvertes nobélisées entre 1990 et 2000 car il n’y en a tout simplement pas assez.

[…]

Post mortem

Qu’est-il passé ?

Voici une question simple : est-ce que le processus d’évaluation par comité de lecture fonctionne comme prévu ? Est-ce qu’il permet de détecter la recherche de mauvaise qualité et l’empêcher d’être publiée ?

Ce n’est pas le cas. Des scientifiques ont mené des études consistant à ajouter des erreurs aux articles de recherche, de les envoyer aux évaluateurs et de mesurer combien d’erreurs ceux-ci détectent. Quand leurs performances sont mesurées, les évaluateurs obtiennent des résultats calamiteux. Dans une étude, les évaluateurs n’ont détecté que 30 % des erreurs les plus graves, dans une autre 25 %, et dans une troisième, 29 %. Il s’agissait d’erreurs très graves telles que « cet article prétend utiliser un méthode de contrôle aléatoire mais ce n’est pas le cas » et « quand vous observez les graphiques, il est évident qu’il n’y a aucun effet » ou encore « les auteurs tirent des conclusions qu’aucune donnée ne vient soutenir. » La plupart des évaluateurs n’ont absolument rien vu.

En fait, nous avons beaucoup de preuves concrètes que le processus de « peer-review » ne fonctionne pas : des articles de recherche bidons sont publiés tous les jours que Dieu fait. Si les évaluateurs faisaient leur travail, il y aurait beaucoup d’histoires du type « Le professeur Cornelius Toutbidon a été licencié après avoir publié une étude truquée dans une revue scientifique. » mais nous n’entendons jamais des histoires de ce genre. Au contraire, presque toutes les histoires concernant la fraude scientifique commencent avec la validation de l’article et sa publication. Suite à celle-ci, un bon samaritain -souvent quelqu’un qui travaille dans le même laboratoire que l’auteur !- détecte un problème et se met à enquêter. C’est ce qui s’est passé pour cet article sur la malhonnêteté qui a visiblement utilisé des données fictives (suprême ironie), ou bien ces types qui ont publié des dizaines, voire des centaines d’articles bidons, sans parler de ce champion toutes catégories :

Pourquoi les évaluateurs n’arrivent pas à détecter les erreurs et les falsifications les plus grossières ? Une des raisons est qu’ils ne regardent jamais les données brutes utilisées par les articles qu’ils évaluent, alors que c’est justement l’endroit où il est le plus probable de trouver la majorité des erreurs. La plupart des revues n’exigent pas que vous rendiez vos données publiques. Vous êtes censé les communiquer « sur demande » mais la plupart des auteurs ne le font pas. C’est ainsi que l’on se retrouve avec des situations dignes de sitcom où 20 % des articles scientifiques sur la génétique contiennent des données totalement inutiles car Excel a auto-corrigé les noms des gènes en mois et années.

(Lorsqu’un rédacteur en chef d’une revue a demandé aux auteurs de communiquer les données brutes après avoir envoyé leurs articles à sa revue, la moitié d’entre eux ont décliné et ont rétracté leur publication. Pour l’éditeur, cela suggère «la probabilité que les données brutes aient été totalement inventées »)

[…]

« Comité de lecture », nous ne t’avons jamais pris au sérieux

Il y a une autre façon de voir si le processus d’évaluation par comité de lecture fonctionne : a t’il vraiment gagné la confiance des scientifiques ?

Les scientifiques disent souvent qu’ils prennent le processus de « peer-review » très au sérieux. Mais la plupart des gens disent souvent des choses qu’ils ne pensent pas comme « heureux de vous voir » ou « je ne te quitterai jamais ». Si on regarde ce que font vraiment les scientifiques, il est clair qu’ils ne font pas grand cas du processus d’évaluation par comité de lecture.

Premièrement, si les scientifiques prenaient vraiment le processus de « peer review » au sérieux, ils prendraient en compte les retours et réécriraient l’article quand celui-ci est rejeté. Au lieu de ça, ils se contentent de publier le même article dans une autre revue. C’est une des premières choses que j’ai appris en tant que jeune psychologue lorsque ma responsable de thèse m’a expliqué qu’un « important facteur stochastique » jouait dans la publication (traduction : c’est totalement aléatoire, mec). Si ça ne marche pas avec la première revue, essayez avec une autre. Selon elle, être publié c’était comme jouer à la loterie et la meilleure façon de gagner était de bourrer l’urne avec un maximum de billets. Quand des scientifiques sérieux et réputés affirment que le prétendu système de fact-checking scientifique ne vaut pas mieux que le hasard, c’est vraiment que quelque chose ne tourne pas rond.

Deuxièmement, une fois que l’article a été publié. Les évaluations sont détruites. Quelques revues les publient, la plupart ne le font pas. Tout le monde se fiche des évaluations ou des modifications faites par les auteurs en retour, ce qui suppose que personne ne prend les évaluations au sérieux.

Et troisièmement, les scientifiques prennent au sérieux des travaux qui n’ont pas été validés par un comité de lecture sans trop se poser de questions. Nous lisons des « preprints », des articles de travail, des posts sur des blogs et aucun d’entre eux n’ont été publiés dans des revues à comité de lecture. Nous utilisons les données de Pew, Gallup (NDT : instituts de sondage américains) et du gouvernement, qui n’ont pas non plus été évaluées. Nous assistons à des conférences où des gens parlent de projets non-évalués et personne ne se tourne vers son voisin pour lui dire :  « C’est vraiment très intéressant, j’ai vraiment hâte que ça passe dans une revue à comité de lecture afin de savoir si c’est vrai. »

[…]

« Comité de lecture »: mieux que rien

L’évaluation par comité de lecture ne fonctionne pas et le système ne peut probablement pas être sauvé. Mais c’est toujours mieux d’avoir un peu de contrôle que pas du tout, non ?

N’importe quoi.

Imaginez que vous découvriez que la méthode des services d’hygiène pour inspecter la viande est d’envoyer un gars (Robert) pour renifler la viande et dire si ça sent bon ou pas. Et si la viande de bœuf passe le test du reniflage, elle reçoit une certification « inspectée par les services d’hygiène ». Si les choses se passaient ainsi, je pense que vous seriez furieux. Il est possible que Robert trouve des morceaux de viande avariée mais beaucoup de pièces dangereuses pour la santé risquent de ne pas être détectées. Un mauvais système est pire que rien parce qu’il fait croire aux gens qu’ils sont en sécurité alors que ce n’est pas le cas.

C’est exactement ce que notre système d’évaluation par comité de lecture fait et c’est dangereux.

[…]

La science doit être libre

Pourquoi le processus d’évaluation par comité de lecture nous a t’il semblé raisonnable en premier lieu ? Je pense que nous avons une fausse idée de la façon dont la science fonctionne. Nous traitons la science comme un problème de maillon-faible dans lequel le progrès dépend de la qualité de votre plus mauvais travail. Si vous croyez en la science de maillon faible, vous pensez qu’il est très important d’attaquer les idées fausses à la racine, et, idéalement, de les empêcher d’être publiée en premier lieu. Ce n’est pas grave si de bonnes idées sont éliminées au passage parce qu’il est vital de se débarrasser de tout ce qui ne tient pas la route.

Sauf que la science est un problème de maillon fort : le progrès dépend de la qualité de votre meilleur travail. Les meilleures idées ne s’imposent pas toujours immédiatement mais elles finissent par triompher parce qu’elles sont plus utiles.

[…]

Si cette conception vous inquiète, je vous comprends. Si nous laissons les gens dire ce qu’ils veulent, ils diront parfois des choses fausses et cela peut sembler effrayant. Mais à l’heure actuelle, nous n’empêchons pas vraiment les gens de dire des choses fausses, nous faisons juste semblant. En réalité, il nous arrive même parfois de donner notre bénédiction à des mensonges via un gros autocollant sur lequel il est écrit : « ÉVALUÉ PAR UNE REVUE SCIENTIFIQUE PRESTIGIEUSE » et ces étiquettes sont très difficiles à enlever. C’est bien plus effrayant.

[…]

Que faire ?

[…]

Que devrions-nous faire ? Et bien le mois dernier, j’ai publié un article, c’est à dire que j’ai mis en ligne un PDF sur Internet et je l’ai écrit sans jargon pour que tout le monde comprenne. J’ai été totalement transparent et j’ai même avoué que j’avais oublié pourquoi j’avais fait telle étude. J’ai ajouté de l’humour parce que personne n’était là pour me dire de ne pas le faire. J’ai mis à disposition du public toutes les données, le code et les éléments de l’étude. Je me suis dit que si je passais pour un crétin, personne ne le remarquerait et qu’au moins, je m’étais bien amusé en faisant ce qui me semblait être un travail valable.

Avant même que j’ai pu parler de ce travail, des milliers de gens l’avaient déjà trouvé, lu et retweeté.

J’ai reçu des critiques très constructives de la part d’inconnus. Des professeurs réputés m’ont envoyé des idées. La radio NPR a voulu m’interviewer. Mon article a désormais plus de vues que mon dernier article publié dans la prestigieuse revue à comité de lecture Proceedings of the National Academy of Sciences. Et j’ai l’intuition que beaucoup de gens ont lu l’article jusqu’à la fin car les derniers paragraphes ont suscité de nombreux commentaires. Alors, je suppose que j’ai fait quelque chose qui a plutôt bien marché.

Je ne sais pas à quoi ressemblera le futur de la science. Peut-être que nous rédigerons des articles interactifs dans le méta-verse ou que nous téléchargerons les données brutes directement dans notre cerveau ou que nous chuchoterons nos découvertes sur le dance-floor lors de rave-parties. Dans tous les cas, ça sera toujours mieux que ce que nous avons fait au cours des soixante dernières années. Et pour y arriver, nous devons tous faire ce que nous savons faire le mieux : expérimenter.

Notes du traducteur :

1) L’échec de la science moderne fondée sur le processus de « peer-review » pose la question plus large des sources et des processus pouvant être considérés comme fiables dans la diffusion du savoir et l’acquisition de connaissances nouvelles. A bien des égards, mon propre travail, notamment à travers ma série d’essais « L’Homme et la Cité » et mon site internet, vise à apporter une réponse à cette question doublée d’un exemple concret d’une approche alternative appliquée aux sciences humaines et politiques. A moyen-long terme, le modèle universitaire et scientifique actuel est condamné à disparaître et beaucoup de gens vont découvrir qu’ils ont investi beaucoup de temps et d’efforts dans un système aussi inefficace que corrompu. Dans cette période de transition, la notion clé est celle de la confiance : a qui avez-vous décidé de vous fier et dans quelle mesure cette confiance repose sur une adéquation entre les modèles explicatifs proposés et le monde réel ?

2) L’opération Q, faussement appelé Qanon par les médias, constitue un exemple concret d’un phénomène important totalement ignoré par la plupart des analystes politiques. Quoi que l’on pense de son contenu ou de son orientation idéologique, l’opération Q représente un événement majeur à la fois sur le plan politique (trumpisme) sociologique (les anons), militaire (guerre de l’information), psychologique (ingénierie sociale) et géopolitique (guerre contre le mondialisme). Nombre d’éléments communiqués dès 2017 par cette opération se sont d’ailleurs révélées cruciaux pour comprendre certains bouleversements géopolitiques majeurs des années 2020 ( changement de politique en Arabie Saoudite par exemple). Malgré cela, l’opération Q continue d’être considérée, y compris par une partie des dissidents, comme une simple “théorie du complot” indigne d’étude ou d’analyse.

Pour aller plus loin :

What is science? (Richard Feynman)

De la rationalité

De l’intellectuel-Mais-Idiot (Taleb)

Le futur n’aura pas lieu (Vertumne)

Erreurs dans une majorité de publications scientifiques

L’empire du mensonge (Geddes)

De l’origine abiotique du pétrole

De la spécialisation

If our small minds, for some convenience, divide this glass of wine, this universe, into parts -physics, biology, geology, astronomy, psychology and so on- remember that nature does not know it ! Richard Feynman

La spécialisation est l’exigence de l’époque.

Si vous voulez faire carrière dans le monde universitaire ou l’enseignement, il faut absolument que vous vous ultra-spécialisiez dans un domaine de la connaissance.  Si vous voulez intervenir dans les médias, il faut que vous puissiez être identifié comme un « spécialiste » susceptible de faire bénéficier le public de son « expertise » sur un sujet. Et si vous voulez vraiment parler du tout plutôt que de la partie ou simplement proposer une explication faisant appel à plusieurs champs du savoir, vous devez impérativement vous présenter comme un « philosophe ».

Cette obsession de la spécialisation et de la classification se retrouve partout à l’œuvre dans le monde occidental où elle est en train de détruire toute pensée originale et toute forme de vie intellectuelle.

Dans ses célèbres « Lectures on physics », le génial physicien et pédagogue Richard Feynman prenait soin de rappeler à ses étudiants que les différents domaines de la science, physique, chimie, biologie, reposent en réalité  sur des classifications arbitraires : la nature est un tout  qui se fiche pas mal des distinctions effectuées par les hommes.

Rappelons que cet état d’esprit était justement  celui de la plupart des chercheurs et des savants avant l’avènement de la période moderne. Nos ancêtres  considéraient qu’une bonne éducation était celle qui reposait à la fois sur des connaissances propres à des domaines considérés désormais comme « scientifiques » (logique, arithmétique,  géométrie, architecture)  mais également, et à part égales, sur des disciplines considérées aujourd’hui comme « littéraires » ou « artistiques » (histoire, musique, rhétorique, grammaire). Au Moyen-Age, la comptabilité, le commerce, l’agronomie et la stratégie furent ajoutées au cursus achevant de compléter la formation intellectuelle de ce qui s’appellera plus tard l’ “honnête homme”.

Cet enseignement s’appuyait sur une conception dite holiste enracinée dans l’idée que la Création formait un tout crée par Dieu . Une bonne éducation devait permettre la compréhension de ce tout. Or à partir du XIXème siècle, la pensée moderne rompit avec cette logique et se mit à suivre le conseil de Descartes qui invitait dans son « Discours de la Méthode » à découper les problèmes en parties pour mieux les soumettre à l’analyse. L’ultra-spécialisation de notre époque n’est rien d’autre que cette logique poussée jusqu’à son terme.

La nécessité de se spécialiser se trouve le plus souvent justifiée par l’argument suivant : contrairement à l’Antiquité, à la Renaissance ou même aux Lumières, il y aurait aujourd’hui tellement de connaissances qu’il serait devenu impossible pour un seul cerveau  de toutes les maîtriser. 

Le problème, c’est que cet argument ne tient absolument pas la route.

Commençons par rappeler que si le travail de recherche a augmenté en quantité, il n’a pas nécessairement gagné en qualité. Les chercheurs sont les premiers à reconnaître qu’un grand nombre de travaux de recherche sont en réalité d’une importance mineure et que leur publication doit beaucoup à l’impérieuse logique du « publier ou périr » en vigueur dans le monde universitaire. En réalité, ce qui a augmenté, ce n’est pas le volume des connaissances mais celui du « bruit de fond » (noise) et les vraies grandes découvertes qui remettent en cause notre vision du monde ou nous font progresser dans la compréhension de ce dernier sont toujours aussi rares que par le passé. Comme je l’ai déjà expliqué, ce n’est jamais  la quantité de l’information qui est importante mais sa densité informationnelle.

Rappelons ensuite que la compréhension du monde passe avant tout par la compréhension des lois générales qui le régissent. Ces dernières sont en réalité assez simples et au final, peu nombreuses. Une fois ces dernières identifiées et maîtrisées, il suffit, sur un sujet donné, de les appliquer aux détails, lesquels procèdent le plus souvent de cette loi générale. Il est d’autant plus important de garder ce principe en tête que la connaissance se trouve  également soumise à la loi des rendements marginaux décroissants. Dans la plupart des cas, il est bien plus utile de consacrer son temps à l’étude d’un  tout autre domaine plutôt que de réduire son champ d’analyse en se concentrant sur un domaine où l’acquisition d’une quantité supplémentaire de savoir exige un investissement de plus en plus coûteux pour un résultat de plus en plus faible.

Enfin, dans un monde, qui, comme aiment le répéter les « experts », n’a jamais été aussi interconnecté, il n’a jamais été aussi important d’être capable de mobiliser des connaissances issues de domaines divers pour en comprendre la complexité.  Allons même plus loin : il existe aujourd’hui tellement de spécialistes dans tant de domaines que le travail intellectuel le plus utile consiste  non pas à faire émerger des connaissances nouvelles mais plutôt à identifier celles qui sont véritablement critiques et à proposer  de nouvelles descriptions du fonctionnement de la nature  en utilisant des concepts et des données issus d’un champ du savoir pour les appliquer dans un autre.  

Aujourd’hui, celui qui se spécialise trop se place dans l’incapacité de comprendre le monde, tel un médecin qui se concentrerait sur le fonctionnement d’un seul organe plutôt que de s’intéresser à celui de l’ensemble du corps humain et des interactions de ce dernier avec son environnement.

Prenons l’exemple de  la science économique.

Comme je l’ai déjà expliqué, pour comprendre l’économie, il est indispensable de comprendre le fonctionnement du monde physique, à commencer par les lois de la thermodynamique. Dans un deuxième temps, une compréhension de l’écologie, c’est-à-dire le fonctionnement des systèmes vivants, circulaires et interconnectés  est également essentielle. Ensuite, il est nécessaire de maîtriser l’anthropologie culturelle et de s’intéresser au rôle crucial des systèmes familiaux (Todd) ou de celui des systèmes culturels sur les organisations (Hofstede). De solides notions de psychologie et une bonne compréhension de la rationalité et de ses limites, notamment les biais cognitifs, sont essentielles pour comprendre les comportements des agents économiques. Enfin, il est tout aussi indispensable de lire des philosophes comme Marx pour comprendre les questions politiques soulevées par les rapports de production ou un penseur comme Jacques Ellul pour appréhender l’impact de la technique sur l’organisation économique et sa pensée.

Pour être un bon économiste, il faut  donc être physicien biologiste, démographe, historien, philosophe, psychologue et anthropologue, ce qui correspond à peu de choses  près à la célèbre description faite par John M. Keynes. A l’inverse, si vous perdez votre temps, comme le font tant d’étudiants et de professeurs d’économie, à étudier pendant des années et des années, des modèles classiques ou néo-classiques parlant de concurrence pure et parfaite ou d’autres abstractions du même tonneau  qui n’existent que dans la tête de ces pseudo-économistes et non dans le monde réel, vous n’aurez absolument aucune chance de comprendre quoi que ce soit à l’économie.

En réalité, le problème n’est pas la spécialisation mais la mauvaise spécialisation dans un champ de compétence trop étroit. Pour être un professionnel compétent, il faut en réalité être expert dans cinq ou six domaines différents. Tout comme l’économiste, un bon médecin doit connaître l’anatomie, la biologie, l’épidémiologie mais aussi la statistique, la psychologie, l’anthropologie et la philosophie.  

A force d’avoir poussé jusqu’à son terme, sa rationalité réductrice et spécialisée, notre époque se retrouve condamnée à observer le monde qui l’entoure par le  petit bout de la lorgnette ainsi qu’à être désormais incapable de réellement comprendre, résoudre ou expliquer quoi que ce soit.

De la prise de conscience

Extraits du dixième épisode du Spartacast « Beware the skeeters » publié le 20 juin 2023 par la source Spartacus. Traduit de l’anglais par Stanislas Berton

[…]

Pendant des années, jusqu’à ce que la gestion mondiale du COVID-19 m’ouvre les yeux, je croyais que la plus grande menace pour nos libertés venait du lobbying des grandes entreprises, de la prise de contrôle administrative et de la concentration croissante des pouvoirs financiers et médiatiques entre les mains d’une toute petite élite et que les scientifiques et les ingénieurs, censés être plus objectifs et rationnels, réussiraient à à échapper à la manipulation légale, financière et émotionnelle du système grâce à une bonne dose de rationalité. Au lieu de ça, l’oligarchie a également acheté les scientifiques et les ingénieurs pour les transformer en propagateurs de leur idéologie. Je ne m’y attendais pas. Je pensais que mes confrères auraient plus d’intégrité et ne se laisseraient pas aussi facilement corrompre.

Après avoir observé la tyrannie et la tragédie des confinements, j’ai passé un peu de temps à réfléchir à l’impact que la décroissance aurait réellement sur nous en tant qu’espèce. Pour dire les choses crûment : cela tue les gens. Cela tue les jeunes, cela tue les vieux. C’est cruel et cela tue de façon aveugle. Dans une autre vie, j’avais régulièrement de longs débats sur ces sujets. Je me souviens de ce type pro-croissance, le genre de gars convaincu qu’on trouvera toujours une solution, qui m’avait dit de but en blanc que mes idées sur le développement durable allaient tuer des gens. À l’époque, je ne l’avais pas cru mais avec le recul, il avait totalement raison.

J’ai été témoin des confinements-la décroissance économique mise en pratique- et j’ai pu constater le massacre. Personne n’a été jugé pour cela. Nos dirigeants ont assassiné des jeunes enfants sous nos yeux. Ils ont ôté le pain de bouches affamées. À l’échelle mondiale, à cause des perturbations des chaînes logistiques causées par les confinements, des dizaines de millions d’enfants supplémentaires souffrent de malnutrition en comparaison des années précédentes. Même ici, aux États-Unis, les gens souffrent du chômage, de la pauvreté et on assiste à un effondrement de la santé mentale à une échelle jamais vue auparavant. La consommation de drogues et les fantasmes suicidaires connaissent une explosion. Ce ne sont pas là les signes d’une société qui va bien.

Avant d’écrire la « lettre de Spartacus » [NdT : un travail de synthèse sur le Covid qui connut une diffusion virale dans le monde anglophone], j’avais commencé à travailler et obtenu des informations concernant la technologie de contrôle mental et les liens problématiques entre les fabricants de vaccins et les ONG spécialisées dans la recherche de virus, avec le Ministère de la défense américain et tout le complexe militaro-industriel. Quand j’ai commencé à comprendre ce qui était en train de se passer – un coup d’État technocratique par les hommes de Davos avec des crimes contre l’humanité en prime- j’ai pris conscience que ces gens doivent absolument être stoppés. La question n’est pas s’ils doivent l’être mais quand et dans quelle mesure devrons-nous utiliser la force. Si nous laissons ces psychopathes continuer sur leur trajectoire actuelle, ils vont nous réduire en esclavage. Ils suivent un plan de mise en esclavage généralisée de l’humanité qui concerne chaque aspect de nos vies.

Si, à ce stade, vous n’avez toujours pas compris cela alors vous ne savez rien de la technocratie, du néo-malthusianisme ou du transhumanisme. C’est une grave erreur. Ne me croyez pas sur parole. Consultez les sources originales. Lisez Thorstein Veblen. Lisez Jacques Fresco. Lisez Ray Kurzweil. Lisez le rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance. J’ai lu tout cela il y a bien longtemps et j’ai pris ces informations très au sérieux. C’est cette familiarité de longue date avec ce sujet de niche qui m’a permis de comprendre pourquoi nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation extrêmement grave.

Autrefois, je considérais Patrick Wood comme un adversaire idéologique. Maintenant, j’encourage tout le monde à lire ses livres. Tous ses livres. Le pire, c’est que les gens derrière toute cette histoire de développement durable et de décroissance sont des menteurs. Des gens comme George Monbiot sont des menteurs pathologiques. Ils mentent sur le climat, ils mentent sur la pénurie de ressources et ils inventent des crises pour faire avancer leur projet anti-humain de contrôle totalitaire tout en détruisant la richesse et la prospérité de la classe moyenne. Des feux de forêt ? Je le jure devant Dieu : ce sont eux qui les allument.

Il y plus de dix ans, j’ai essayé d’avertir les gens. Tous les membres des cercles que je fréquentais refusaient de se pencher sur ces questions. Les humains augmentés ? La gouvernance par algorithme ? Les économies fondées sur les ressources ? Le rationnement et les quotas de consommation ? Ils ne prenaient rien de tout cela au sérieux. Pour eux, c’était de l’ordre du vœu pieux. C’est de la science-fiction. Ça sera toujours vingt ans dans le futur. Sauf que ce n’est pas le cas. C’est déjà là. Maintenant. Sous nos yeux. Comme je l’avais prédit. Et les pires tyrans de l’histoire de l’humanité n’utilisent pas ces technologies pour résoudre le problème de la pauvreté, des sans-abris, de la toxicomanie, des maladies chroniques ou aucun des vrais problèmes auxquels sont confrontées nos sociétés. Ils utilisent ces technologies pour nous enfermer dans des prisons numériques à ciel ouvert, détruire la capacité de négociation des travailleurs et des familles, mettre les enfants sous la tutelle de l’État et voter des lois somptuaires dégradantes et rétrogrades qui limiteront l’accès aux produits de luxe à la seule classe dirigeante.

Ils ne font pas cela pour la planète. Ils se foutent complètement de la planète. S’ils s’en souciaient vraiment, ils n’utiliseraient pas l’hystérie écologique pour nous vendre des technologies encore moins efficaces et utiles que celles que nous avons déjà. Bien qu’ils se trouvent chacun à une extrémité du spectre politique, James Delingpole et Michael Moore ont tous les deux raison : les panneaux photovoltaïques et les éoliennes sont des impasses. La seule raison de refourguer ce genre de choses aux gens est de chercher à les rendre pauvres et dépendants afin de les contrôler.

Ce qui est pire, c’est que les mégalomanes de Davos et leurs copains sont en train de nous faire foncer tête baissée dans la révolution de l’IA sans bien comprendre ces implications. Ils espèrent que la menace de la fraude à l’IA et le risque de l’usurpation d’identité contribueront à accélérer l’adoption des identités numériques centralisées et mettront fin à l’anonymat sur Internet. Nous devons insister sur la souveraineté des identités numériques : si n’avez pas la main sur les clés publiques et privées qui définissent votre identité numérique et que vous ne les générez pas vous-même alors ce n’est pas votre identité. Elle appartient à la plateforme. De la même manière, si votre identité numérique est générée par le gouvernement, cela ne vous appartient pas non plus. Cela appartient à l’oligarchie financière.

Ces derniers temps, après son suicide en prison, j’ai beaucoup réfléchi au manifeste de Ted Kaczynski. Il y a encore quelques années, ma vision du monde aurait été diamétralement opposée à la sienne. Ce n’est plus le cas. Autrefois, j’aurais défendu l’idée que nous avions besoin de plus de technologie. Beaucoup plus. Et qu’il fallait évidemment la mettre au service du corps humain. Pour guérir tous nos maux. Pour nous débarrasser du cancer. Pour arrêter le vieillissement et chasser de notre mémoire la notion même d’infirmité. J’étais autrefois d’accord avec tout cela et même davantage, avec toutefois une exception : je n’ai jamais pu accepter l’idée de priver les gens de leur libre arbitre et de leur autonomie, pour quelque raison que ce soit. En revanche, cela ne pose aucun problème à nos dirigeants. Entre un gouvernement mondial stable et nos libertés civiques, que pensez-vous qu’ils vont choisir ? Si le gouvernement possède les moyens de pacifier à grande échelle la population avec des neurotechnologies, il les utilisera. Les moyens et la volonté de le faire sont bien présents et cette question a été largement débattue par des spécialistes de la législation de l’éthique.

Cela me coûte de l’admettre mais Théodore avait raison. Les êtres humains sont en train d’être domestiqués, reconditionnés et remodelés par le système technologique que nous avons créé. D’une certaine manière, c’était inévitable. La liberté humaine représente la menace numéro un pour le système technologique. Des gens libres, autonomes avec le pouvoir de faire leurs propres choix sont capables de perturber de façon directe le système et de nuire à son efficacité. Du point de vue de la théorie du contrôle, dans une société suffisamment complexe, la liberté humaine, indépendamment du rôle très important qu’elle joue dans l’innovation ou la culture, représente quelque chose comme un bruit de fond indésirable ou un feedback qui doit être lissée pour devenir un pur signal. C’est comme cela qu’on arrive à la bureaucratisation de la vie, à la théorie du nudge, aux ESG, et à toutes ces techniques de manipulation comportementales aussi bizarres qu’intrusives. Les gens derrière cette vision sont de purs utilitaristes qui ne croient pas au concept de droits naturels. Comme Jérémy Bentham, ils ne croient qu’aux droits légaux et, aux dernières nouvelles, lorsqu’il s’agit de légiférer, c’est l’argent qui fait la loi.

Ce projet de reconfiguration de l’être humain conduit inévitablement à son éradication. C’est à dire qu’une fois que vous avez suffisamment domestiqué l’homme pour qu’il accepte, et soit même heureux, de vivre dans une cabane métallique en mangeant des insectes, la suite logique est de le libérer de cette enveloppe charnelle qui représente la première cause de ses humiliations et de ses souffrances. Pour certains transhumanistes, il s’agit là d’un objectif louable. Si vous avez déjà lu The Hedonistic Imperative, le manifeste de David Pearce, vous voyez exactement de quoi je veux parler. Dans le système technologique, l’étape ultime de l’être humain, juste avant qu’il se transforme en flux de pures données, est de devenir un cerveau dans un bocal rempli de drogues de synthèse et de sérum anti-âge, plongé dans un mode virtuel, toujours heureux, toujours satisfait, sans avoir besoin de se vêtir, de se nourrir, de se procurer de nouveaux gadgets pour satisfaire ses besoins en dopamine et sans souffrir des vicissitudes liées au sexe, à la mort, à la maladie, à l’ingestion, à l’excrétion et autres choses du même genre.

La guerre déclarée aux non-vaccinés par l’appareil sécuritaire biomédical au cours des dernières années fut concentrée sur le corps humain lui-même en tant qu’objet et cible d’une intervention biopolitique. En soi, cela n’a rien d’exceptionnel. Tout le projet technologique lui-même est, à un niveau fondamental, une guerre menée au corps humain. Une guerre pour posséder, dompter et contrôler ce corps vulgaire, obscène, détestable et ingérable pour, au bout du compte, éliminer une bonne fois pour toute ses instincts sauvages tout en préservant la personne intelligente autrefois enfermée dans cette coquille aussi fragile que nuisible. Cela peut, en apparence, passer pour de la folie pure mais cela transparaît dans toute création technologique conçue par l’être humain. Tous nos outils sont, dans une certaine mesure, conçus pour réduire ou éliminer toute souffrance ou difficulté auxquelles le corps doit faire face.

[…]

Les citoyens ne doivent jamais prendre conscience qu’ils sont considérés comme du bétail et que leurs corps sont en permanence visés par le lavage de cerveau, la pacification chimique, la modification génétique eugéniste et la castration de fait, tout cela pour satisfaire les caprices de la société technologique et de l’appareil administratif qui la gouverne. Bien sûr, tout cela est assez hypocrite car ce projet est mis en œuvre par des aristocrates qui, eux, s’autorisent le luxe d’avoir des corps non modifiés, non souillés et pleinement épanouis dont les loisirs constituent la principale préoccupation. Pendant qu’ils envoient leurs enfants dans des écoles privées, ils envoient les vôtres en prison. En réalité, il s’agit d’un système qui vous déteste à un tel point que votre santé mentale dépend en partie de votre capacité à ignorer cette haine pure qu’il dirige contre vous et votre corps au nom de votre santé et de votre confort.

À son insu, le manifeste de Ted Kaczynski développe avec brio l’idée que le corps humain est très bien comme il est. Notre corps n’ a pas besoin d’être modifié pour s’adapter à la société. Pour Kaczynski, cela devrait plutôt être le contraire : la société doit être modifiée pour être ergonomique et agréable au corps humain et non le soumettre à un stress excessif ou lui demander d’accomplir des tâches répétitives sans résultat ni récompense. Après tout, le concept de « processus  de pouvoir » de Kaczynski n’est pas vraiment différent de celui de « bullshit jobs » de David Graeber. Tous les deux, en partant de deux points de départ différents, arrivent à la même conclusion, à savoir que cela est psychologiquement destructeur pour les gens de passer leurs journées à creuser des trous pour les remplir le lendemain, tels des prisonniers dans un goulag. Forcer un être humain ou un animal à accomplir un effort sans résultat manifeste est une forme admise de torture. « Activités compensatoires » est un euphémisme. Nous devrions l’appeler auto-mutilation rituelle ou torture sublimée.

Le plus remarquable dans la société technologique est le fait qu’elle transforme les gens en participants volontaires à leur propre torture et à leur propre emprisonnement. Le manifeste de Kaczynski invite ses lecteurs à prendre conscience d’une vérité dérangeante. Vous êtes un animal dans une cage. Tordez les barreaux de la cage. Fuyez dans la forêt et rejoignez la nature. Soyez libre. C’est un appel au réensauvagement de l’homme.

Si autant de gens sur cette planète vivent dans des cages mentales, c’est parce que, d’une certaine manière, ils veulent vivre en cage. Vivre une existence libre, non-contrôlée et non-filtrée tout en se confrontant à des idées qui se trouvent hors de la fenêtre d’Overton [NdT : l’ensemble des idées jugées acceptables par une société à un moment T], leur fait énormément peur. Ces gens vous sortiront la veille rengaine de Thomas Hobbes sur le fait que la vie à l’état de nature est solitaire, pauvre, violente et brève. Ils invoqueront les vieux monstres tirés des légendes : les épidémies de peste, la famine, le cannibalisme durant les sièges, les viols de masse commis par les armées etc. Et à partir de ce raisonnement, ils soutiendront qu’il est préférable, comme le dit si bien le personnage de Denis Leary dans le film Demolition Man, d’être un puceau de 47 ans assis sur son canapé dans son pyjama beige en sirotant un milk-shake broccoli-banane tout en fredonnant I’m an Oscar Mayer Wiener. La société technologique n’a pas besoin d’hommes sauvages, qui picolent, qui jurent et qui portent des fusils à canons sciés fabriqués à partir d’anciens tuyaux de poêle. Elle veut des eunuques castrés, domestiqués et dociles.

L’idée selon laquelle le progrès technologique et social est nécessairement bon en soi, jusqu’à la domestication et la pacification de l’être humain, est le fondement de l’offensive sur nos corps menée par le parti unique technocratique autoritaire et néo-libéral. Tout commence par la création et l’entretien du mythe de la sauvagerie humaine et de la maladie que seule la technologie pourrait guérir. Et cela se termine par la transformation du monde en un gigantesque hôpital, distribuant de force ses propres traitements pour toutes les maladies possibles et imaginables.

Avec l’obsolescence de la politique, nous sommes en train de médicaliser la nature humaine elle-même, pour la traiter comme une maladie dont nous devrions guérir.

Cela ressemble-t-il à quelque chose que vous avez déjà entendu quelque part ? Cela devrait.

Notes du traducteur :

1) Si la domestication de l’être humain moderne par le système technologique est une réalité, la solution prônée par Ted Kaczynski, à savoir sa destruction, pose plusieurs problèmes. En effet, comme le souligne Kaczynski lui-même, ce projet doit nécessairement être global car sinon rien n’empêcherait un pays ayant conservé la puissance de sa technostructure de conquérir et dominer ceux qui auraient opté pour un retour à la nature et aux communautés locales. La conquête des indiens d’Amérique, proches de l’idéal de Kaczynski, par les puissances européennes offre un exemple de ce risque. Par conséquent, tout projet de destruction de la société technologique ne peut être que mondial. Or, cela nous ramène au mondialisme, c’est à dire à la négation de la souveraineté des peuples et des États. Si un pays veut conserver sa technostructure, qui peut lui imposer d’en sortir ou d’y renoncer ?

2) Loin des utopies, l’approche réaliste admet que la vie au sein d’une communauté politique suppose des compromis : nous acceptons une part de domestication et de renoncements à certaines libertés en échange de la sécurité, du confort et d’une participation, même indirecte, à la puissance collective du groupe. Dans « Le malaise dans la culture », Freud a bien montré en quoi toute civilisation se construit grâce au refoulement de certaines pulsions. En poussant l’analyse, on peut considérer que l’une des principales missions du politique consiste en un arbitrage permanent entre ce qui renforce le collectif mais réduit la liberté individuelle et vice versa. A l’heure actuelle, il est évident que nous sommes allés trop loin dans la domestication de l’homme et que nous avons besoin d’un retour à l’autonomie, au localisme et à une existence individuelle plus détachée de la technostructure.

3) La société technologique correspond parfaitement au projet de Satan : omnipotence, omniscience, dépassement de la nature humaine et transgression de toutes les limites pour rivaliser avec Dieu. Mais surtout, la guerre que le projet transhumaniste mène au corps ne s’expliquerait-elle pas par le fait que Satan est un pur esprit et, qu’à l’inverse, Dieu a crée l’Homme et son corps « à Son image » ?

Pour aller plus loin :

Des bullshit jobs (Graeber)

Manifeste de Ted Kaczynski

Lettre de Spartacus

Contrôle mental (Spartacus)

Essais de Spartacus

Sur les mensonges climatiques

Du pétrole abiotique

Des mondialistes

Des symboles

« La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité, »

Charles Baudelaire

Grâce à l’enseignement prodigué par le système éducatif français, l’illettrisme ne cesse de progresser dans notre pays et il est désormais possible d’arriver à l’Université sans savoir véritablement lire ou écrire. Ceux qui ont encore la chance de maîtriser les savoirs fondamentaux se trouvent en revanche souvent frappés par une autre forme d’illettrisme, celui de la compréhension des symboles. Si tout le monde comprend par exemple qu’un drapeau symbolise le pays qui lui est associé ou que le port d’une croix témoigne de la pratique de la religion chrétienne, d’autres symboles, religieux ou occultes, demeurent malheureusement incompris ou méconnus par la majorité de nos contemporains.

Dans le cadre de la guerre qui oppose aujourd’hui les peuples aux mondialistes, cette ignorance des symboles constitue un grave problème ainsi qu’un puissant facteur d’échec. Premièrement, le symbole représente une chose et si cette « chose » n’est pas comprise, il ne peut y avoir acceptation ou rejet conscient du symbole. Deuxièmement, les mondialistes ayant fondé leur pouvoir sur la dissimulation de ce dernier et l’adhésion à des croyances occultes, leurs symboles leur permettent de révéler leur véritable allégeance, de communiquer entre eux et surtout de montrer l’étendue de leurs possessions et de leur influence. Troisièmement, le symbole montre de façon concrète quelles valeurs gouvernent la vie d’un groupe humain et exercent une influence psychologique ou culturelle sur celui-ci. Par exemple, placer l’église au milieu du village montre l’importance de la foi chrétienne et son importance pour la vie sociale, culturelle et spirituelle du groupe. A l’inverse, la multiplication des symboles occultes ou sataniques dans l’espace public ou les médias permet de montrer que c’est désormais Satan qui règne littéralement sur le monde.

Or, depuis la Révolution Française, la France et l’Occident en général, sont passés d’un monde chrétien à un monde gouverné par des puissances occultes, pour ne pas dire sataniques. Discrètes au départ, ces forces se sont manifestées au fur et à fur que leur influence grandissait de façon de plus en plus claire et visible, conscientes que, dans le même temps, la capacité des populations à comprendre ces symboles et leur sens déclinait.

Pour aider les résistants à comprendre et identifier la symbolique satanique pour mieux la combattre et se soustraire à son influence, nous proposons ici une liste non-exhaustive des principaux symboles utilisés par ces puissances occultes.

Œil caché

Greta Thunberg
Maye Musk, mère d’Elon Musk
Sharon Stone

“Car voici, je susciterai dans le pays un pasteur qui n’aura pas souci des brebis qui périssent; il n’ira pas à la recherche des plus jeunes, il ne guérira pas les blessées, il ne soignera pas les saines; mais il dévorera la chair des plus grasses, et il déchirera jusqu’aux cornes de leurs pieds. Malheur au pasteur de néant, qui abandonne ses brebis! Que l’épée fonde sur son bras et sur son œil droit! Que son bras se dessèche, Et que son œil droit s’éteigne!” (Zacharie 11:17)

Pyramide

Palais de la paix et de la réconciliation, Astana, Kazakhstan
Pyramide du Louvre
“Ce qui est au dessus est comme ce qui est en dessous” (Quod est superius est sicut quod inferius,)

Principe occultiste inscrit notamment dans la Tablette d’émeraude, texte hermétique et alchimique

Discours d’E.Macron devant la pyramide du Louvre (2017)

Temple maçonnique

Monuments des Droits de l’Homme, Champ de Mars, Paris

Damier noir et blanc

Loge maçonnique
Les Kardashians (noter les trois “6” avec les coudes)
Groupe No Doubt

Chut!

Nicole Kidman
Robert Downey Jr
Lady Gaga

Les cornes du diable

Eminem
Dwayne Johnson
Justin Bieber

Le 666 (pouce+doigts)

Johnny Depp
Leonardo Di Caprio

Cérémonies occultes

Le temple sur l’île d’Epstein (Little St James) où les puissants de ce monde se rendaient régulièrement

Cérémonie d’inauguration du tunnel du Gothard

Le noachisme

L’arc en ciel est le symbole du noachisme, cette “religion de l’Humanité” qui viendra remplacer le christianisme. Pour plus d’informations sur le noachisme, lire ici.

Symboles occultes et applications numériques

La nouvelle alliance écologique

La nouvelle arche d’Alliance contenant la “Charte de la Terre” (2001) voulue par Maurice Strong, le mentor de Klaus Schwab (Forum Économique Mondial – WEF)

La bête de l’Apocalypse

Le gardien de la paix et de la sécurité internationales, esplanade du centre des visiteurs de l’ONU, Jacob et Maria Angeles

« La bête que je vis était semblable à un léopard; ses pieds étaient comme ceux d’un ours, et sa gueule comme une gueule de lion. Le dragon lui donna sa puissance, et son trône, et une grande autorité. » Apocalypse 13:2

QR code associé au passe sanitaire

“Et elle fit que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, reçussent une marque sur leur main droite ou sur leur front, et que personne ne pût acheter ni vendre, sans avoir la marque, le nom de la bête ou le nombre de son nom.” Apocalypse 13:17

A travers cette présentation succincte, nous voulons inviter le lecteur à prendre conscience qu’il vit dans un monde saturé de symboles et que ces symboles sont ceux d’une oligarchie mondialiste vouant, de façon avouée, un culte à Satan. Cette élite jubile et jouit de sa capacité à utiliser ouvertement ces symboles, de les voir repris par le grand public et plus généralement, de pouvoir révéler sa véritable nature ou ses croyances sans susciter la moindre réaction de la part de populations prisonnières d’un matérialisme empêchant toute prise de conscience vis-à-vis des forces surnaturelles ou occultes qui gouvernent le monde.

Pour détruire les hommes, le Diable a toujours besoin de leur accord et les manifestations publiques de cette allégeance satanique servent à la fois à montrer la puissance de Satan mais aussi à pouvoir dire : « Regardez, tout était là. Nous ne vous avons rien caché, nous vous avons dit exactement qui nous étions et ce que nous allions faire et malgré cela, vous n’avez rien compris, vous vous êtes laissés faire. C’est donc que vous étiez d’accord. »

Dans le cadre de cette guerre spirituelle entre les forces de Dieu et celle du diable, il est donc essentiel que les hommes du XXIe siècle retrouvent cette capacité à déchiffrer les symboles, qu’ils rejettent collectivement « Satan, ses œuvres et ses pompes », et surtout, qu’ils comprennent que face à Lucifer et ses légions, seuls l’Amour et la Grâce du Christ peuvent les sauver.

Christus vincit.

Christus regnat.

Christus imperat.

Pour aller plus loin :

La symbolique des Illuminés

New Testament Warrior (Telegram)

Pierre Hillard, Des origines du mondialisme à la Grande Réinitialisation, (recommandé)

Du triomphe de la Croix

De la religion de l’Homme

Annuaire messes traditionnelles (par département)

I Pet Goat II (court métrage)

Analyse du Monument des Droits de l’Homme (Stéphane Blet)

Du mot “religion”

Article original publié par Nassim Nicholas Taleb sur Medium en 2016 sous le titre « Nous ne savons pas de quoi nous parlons quand nous parlons de religion ». Le texte est tiré du livre « Jouer sa peau » (Les Belles Lettres) – « Skin in the Game » (Random House)

Traduit de l’anglais par Stanislas Berton

Le problème avec tout ce qui est verbal (et journalistique) se trouve exprimé dans un aphorisme de l’Incerto (l’œuvre de Taleb) : les mathématiciens pensent avec des objets clairement identifiés et définis, les philosophes avec des concepts, les juristes avec des constructions, les logiciens avec des opérateurs logiques […] et les imbéciles avec des mots.  Deux personnes peuvent utiliser le même mot alors qu’il signifie pour chacun une chose différente et malgré cela poursuivre leur conservation, ce qui ne pose pas de problème à la pause-café mais qui est plus problématique lorsqu’il s’agit de décisions politiques affectant de nombreuses autres personnes. Par conséquent, il est très facile de déstabiliser les gens, comme le faisait Socrate, simplement en leur demandant ce que signifie précisément ce qu’ils viennent de dire, c’est ainsi que la philosophie vit le jour, comme rigueur dans le discours et clarté des notions, en parfaite opposition avec l’approche rhétorique promue par les sophistes. Depuis Socrate, nous avons eu une longue tradition de science mathématique et de droit des contrats gouvernés par l’importance de la précision des termes. Mais nous avons eu également beaucoup d’affirmations formulées par des imbéciles ayant recours à des étiquettes.

Lorsqu’ils utilisent le mot « religion », les gens veulent rarement dire la même chose et ils ne se rendent pas compte que c’est le cas pour tout le monde. Pour les anciens juifs et musulmans, la religion était la loi. Din signifie la loi en hébreu et la religion en arabe. Pour les anciens juifs, la religion était également tribale ; pour les anciens musulmans, elle était universelle. Pour les romains, la religion était des événements sociaux, des rituels et des festivals, le mot religio était l’opposé de superstitio et bien que présent dans la pensée romaine, il n’avait aucun équivalent dans l’Orient gréco-byzantin. La loi était procéduralement et mécaniquement une chose en soi et les premiers chrétiens, grâce à Saint Augustin, s’en occupèrent peu et plus tard, se souvenant de ses origines, eurent une relation inconfortable avec elle. Par exemple, même durant l’Inquisition, une cour laïque était chargée de délivrer les sentences. Le code de Théodose fut « christianisé » par une courte introduction, une sorte de bénédiction, le reste demeura identique et suivit le raisonnement légal du code romain païen tel qu’il était soutenu à Constantinople et en partie à Béryte.

La principale différence est que l’araméen chrétien utilise un mot différent : din pour la religion et nomous (du grec) pour la loi. Jésus, avec son commandement de « rendre à César ce qui est à César », sépara le sacré et le profane. Le christianisme appartenait à une autre dimension, « le Royaume du Ciel » et ce n’est que le jour du jugement dernier que celui-ci viendrait fusionner avec notre monde.  Ni l’islam ni le judaïsme ne possèdent une séparation marquée entre le sacré et le profane. Et bien entendu, le christianisme s’éloigna du plan purement spirituel pour devenir ritualiste et cérémoniel, adoptant un grand nombre de rites païens du Levant et de l’Asie Mineure.

Pour les juifs actuels, la religion est devenue ethnoculturelle, sans la loi, et, pour beaucoup, une nation. Il en fut de même pour les syriaques, les chaldéens, les arméniens, les coptes et les maronites. Pour les chrétiens orthodoxes et catholiques, la religion chrétienne est une esthétique, de la pompe et des rituels avec plus ou moins de croyances, le plus souvent décoratives. Pour la plupart des protestants, la religion est une croyance sans l’esthétique, la pompe ou la loi. Plus à l’Est, pour les bouddhistes, les shintoïstes ou les hindouistes, la religion est une philosophie pratique et spirituelle avec une éthique, et pour certains, incluant une cosmogonie. Par conséquent, quand un Hindou parle de la « religion » hindouiste, cela ne signifie pas la même chose pour un Pakistanais que pour un Hindou et c’est encore autre chose pour un Perse.

Les choses devinrent encore plus compliquées avec l’avènement de l’idée d’état-nation.

Quand un arabe d’aujourd’hui dit « juif », il veut principalement parler d’une croyance ; pour un arabe, un juif converti n’est plus un juif. Mais pour un juif, un juif est quelqu’un dont la mère est juive (cela n’a pas toujours été le cas, les juifs étaient très prosélytes au début de l’empire romain). Mais le judaïsme, grâce à la modernité, a fusionné avec l’état-nation et être juif peut désormais également signifier appartenir à une nation.

En Croatie-Serbie et au Liban, la religion peut avoir un sens en temps de paix et un tout autre sens en temps de guerre.

Quand quelqu’un parle des intérêts de la « minorité chrétienne » au Levant, cela ne signifie pas (comme tendent à le croire les Arabes) qu’il souhaite l’instauration d’une théocratie chrétienne mais tout simplement qu’il défend une conception « laïque » ou demande la séparation marquée de l’Église et de l’État (comme je l’ai dit auparavant, l’Église a toujours eu une relation difficile avec le profane ; on compte très peu de théocraties dans l’histoire chrétienne, à l’exception de Byzance,  de la tentative de Calvin et quelques autres épisodes). Il en va de même pour les gnostiques (Druides, Druzes, Mandéens, Alawis)

Non, au nom de Baal, arrêtez de dire que le salafisme est une « religion »

Le problème avec l’Union Européenne, c’est que les bureaucrates naïfs intellectuels-mais-idiots et les représentants des « élites » (ces imbéciles qui ne pourraient pas trouver leur derrière avec leurs deux mains) se font avoir par l’étiquette verbale. Ils traitent le salafisme comme une religion, avec ses lieux de « prière », alors qu’il s’agit juste d’un système politique intolérant qui encourage (ou tolère) la violence et refuse les institutions de l’Ouest, celles-là même qui lui permettent d’opérer.

Contrairement à l’islam chiite et aux ottomans sunnites, les salafistes refusent d’accepter la notion même de minorité : les infidèles polluent leur environnement. Comme nous l’avons vu avec la règle minoritaire, les intolérants écrasent toujours les tolérants ; le cancer doit être stoppé avant qu’il ne produise des métastases.

Étant naïfs et ne fonctionnant que par étiquette,  les IMI auraient une attitude différente envers les salafistes si leur mouvement se présentait sous un jour politique, similaire au nazisme, avec un code vestimentaire considéré comme l’expression d’une croyance. Interdire les burkinis serait acceptable pour les IMI si cela revenait à la même chose que de bannir les croix gammées : jeune intellectuel-mais-idiot, ces gens que tu défends, s’ils devaient arriver au pouvoir, te priveront de ces droits que tu leur donnes et ils forceront ton épouse à porter un burkini.

Nous verrons dans le prochain chapitre que la « croyance » peut être épistémique ou simplement procédurale (pistéique) ce qui peut conduire à confondre les croyances religieuses et celles qui ne le sont pas, une distinction qu’il est possible de faire via ce qu’elles signalent. Car en plus du problème « religieux », il y a un problème avec la croyance. Certains croyances sont purement décoratives, d’autres sont fonctionnelles (elles aident à survivre), d’autres sont littérales. Et pour revenir à notre problème des métastases salafistes : quand un de ces fondamentalistes parle à un chrétien, il est convaincu que le chrétien est littéral tandis que le chrétien est convaincu que le salafiste possède la même approche métaphorique qui doit être considérée sérieusement et non littéralement et souvent même pas si sérieusement que ça. Les religions comme le christianisme, le judaïsme et l’islam chiite ont évolué (ou ont laissé leurs membres évoluer en développant des sociétés sophistiquées)  précisément en s’éloignant du littéral car, en plus de l’aspect fonctionnel du métaphorique, le littéral ne laisse pas beaucoup de place à l’interprétation.

Pour conclure, non seulement le salafisme n’est pas une religion mais ce n’est même pas un système politique viable, ce n’est rien de plus qu’une excuse inventée par quelqu’un pour emprisonner les gens au 7ème siècle dans la péninsule arabique.

Pour aller plus loin:

Religion, Tolérance et Progrès: rien à voir avec la théologie (Taleb)

De l’islam

De la Rationalité

Des conflits religieux

Article original publié par Nassim Nicholas Taleb sur Medium en 2020 sous le titre « Religion, violence, tolérance et progrès : rien à voir avec la théologie »  

Traduit de l’anglais par Stanislas Berton

« Cette cité » [Constantinople » dit-il [Grégoire de Nysse] « est remplie de mécaniciens et d’esclaves qui sont tous de profonds théologiens et qui prêchent dans les boutiques et dans les rues. Si vous désirez qu’un homme vous change une pièce d’argent, il vous informe conséquemment que le Fils est différent du Père, si vous demandez le prix d’une miche de pain, il vous est répondu que le Fils est inférieur au Père et si vous voulez savoir si le bain est prêt, la réponse est que le Fils a été créé à partir de rien » d’après Gibbon, Histoire de la Chute et du Déclin de l’Empire Romain.

Les attitudes historiques collectives des catholiques ne découlent pas nécessairement des théologies du catholicisme ; celles des musulmans sunnites, pas nécessairement de la théologie de l’islam sunnite, il s’avère tout simplement que :

1-soit la religion crée un groupe distinct et polarisé et les gens commencent à s’imiter les uns les autres au sein de ce groupe.

2-soit les groupes trouvent de petites divergences théologiques (la plupart du temps sans véritable substance) pour se séparer des autres (par exemple l’Europe du Nord de l’Europe du Sud avec la Réforme, ou les égyptiens coptes des byzantins parlant le grec avec le monophysisme) pendant que ceux qui analysent l’histoire prennent le problème à l’envers en attribuant la différenciation entre les groupes à des divergences théologiques.

Ma thèse ici est que le récit wébérien reposant sur l’idée que les transformations religieuses (par exemple la Réforme) déterminent l’attitude et la culture ne suit pas la logique historique. Et essayer de changer la théologie et les doctrines n’a absolument aucun sens. Il faut changer les mentalités et les normes culturelles, si cela est possible.

L’alternative robuste selon laquelle les gens imitent les mœurs (contagieuses) des membres de leur groupe, définies de façon traditionnelle par la religion, est beaucoup plus logique. De façon générale, les gens préfèrent s’habiller, agir et même penser selon les critères en vigueur au sein de leur groupe, les gens avec lesquels ils s’identifient, ce que nous appelons « l’identité » au sens large. Nous verrons plus loin que les schismes et les hérésies semblent être de nature théologique mais habituellement, c’est plutôt l’inverse : des groupes inventent des différences théologiques pour se séparer, les hérésies possèdent les attributs de mouvements séparatistes ethniques ou culturels.

Weber introduisit ou popularisa l’idée que les protestants possédaient une certaine éthique de travail grâce aux valeurs transmises par leur religion. Cette idée, comme la majorité de la sociologie, a la solidité d’un marshmallow. Prenez le problème à l’envers : les protestants de l’époque avaient une certaine culture et les autres protestants étaient plus susceptibles d’adopter la culture de leurs pairs car la religion agissait comme un aimant pour ces identités. Grâce à la narration fallacieuse, il est toujours possible de trouver dans une religion des éléments qui confirment une théorie donnée. Weber et les wébériens ratèrent le fait que la Révolution Industrielle débuta de façon précoce dans le Nord de la France et la Belgique (deux régions extrêmement catholiques) tandis que le Sud catholique demeurait une région agricole et socialement conservatrice. Ainsi, chacun peut voir à l’œil nu que le facteur décisif n’a rien à voir avec les théologies. C’est tout simplement que les normes culturelles sont contagieuses au sein des identités et cela dans une très large mesure. Au passage, ces normes culturelles n’ont pas encore atteint la Méditerranée car elle a sauté la Révolution Industrielle. Pour n’importe quel statisticien, « l’éthique protestante » est un marqueur Nord-Sud et non Protestant-Catholique.

Contrairement aux autres réseaux et croyances païennes, les trois religions abrahamiques sont mutuellement exclusives, du fait de la règle minoritaire, même si elles sont rétroactivement compatibles (l’islam accepte théologiquement le christianisme et le judaïsme mais l’inverse n’est pas possible, le christianisme intègre de façon pleine et entière l’Ancien Testament).  Vous pouvez adorer à la fois Jupiter et Baal, tout comme vous pouvez avoir de la cuisine franco-japonaise mais vous devez être soit chrétien, soit musulman. La différenciation et la perte du syncrétisme qui a débuté dans le judaïsme lors de la période rabbinique s’est accélérée à l’époque moderne : au Maroc, les juifs et les musulmans avaient des sanctuaires en commun ; à un moment, ce fut la même chose pour les chiites et les maronites au Liban. L’absence de médias et de télévision permit aux coutumes locales d’ignorer des édits religieux lointains. Au 6ème siècle, à Doura Europos, la même salle faisait office de synagogue, de temple païen et d’église. Et au Liban, pendant longtemps, la différence se trouvait entre Qaysites and Yamanites (habitants du Nord et du Sud), une distinction sans doute héritée des Verts et des Bleus Byzantins et qui coupait au travers des appartenances confessionnelles (les Druzes Qaysites combattirent sans pitié les Yamanites et la plus grande bataille,  Ayn Dara, conduisit à la relocation des Druze Yamanites sur le plateau du Golan).

Amine Maalouf, un autre chrétien libanais, comprit le problème de façon intuitive et vit la contradiction dans les récits historiques. Comment se fait-il que l’islam est actuellement la religion associée à l’intolérance alors que ce fut le rôle traditionnellement joué par l’Église catholique ? Il suffit de regarder les preuves manifestes : on trouve beaucoup plus de minorités chrétiennes en terre d’islam que le contraire. Ce sont des groupes catholiques qui ont mené la croisade contre les albigeois, l’Inquisition, la Saint Barthélemy et tant d’autres. Le catholicisme n’a pas changé, ce qui a changé ce sont  les gens et leur culture. A ce que je sache, les textes sacrés n’ont pas été modifiés : ils étaient les mêmes durant l’Inquisition, avant l’Inquisition et maintenant.

Et bien sûr, l’attitude de l’islam sunnite envers le christianisme a changé avec le temps : une poussée d’intolérance depuis la fin du 18ème siècle comme en témoigne la chute continue du nombre de Chrétiens au Levant.

Comparer les théologies n’a pas plus de sens à moins d’avoir subi un lavage de cerveau par des textes de sociologie et d’être devenu incapable de penser avec un minimum de clarté. Les Puritains (Protestants) qui habitaient la Nouvelle-Angleterre et les Salafis de l’Arabie Saoudite et du Golfe Persique ont des théologies pratiquement identiques, fondées sur un communautarisme partagé (refus d’une autorité centrale), l’iconoclasme (absence de représentation, de saints ou de toute esthétique élaborée), absence d’une « église » organisée et une pratique très rigoriste de la religion. Et n’oubliez pas qu’ils vénèrent exactement le même Dieu.

Cette histoire d’identité-mentalité est responsable de bien d’autres choses. Les attentats suicides à la bombe dans l’est méditerranéen et au Moyen-Orient n’étaient pas à l’origine le fait des musulmans salafistes ; c’est dans la dernière partie du 20ème siècle que la pratique (réintroduite près de deux millénaires après les sicaires) commença à se répandre avec les disciples grecs-orthodoxes pan-levantins d’Antun Saadesh. Rien à voir avec les vierges que l’on retrouve au paradis, le genre d’explication ex-post que l’on entend aujourd’hui.

Par conséquent, en matière de développement économique, le groupe auquel vous vous identifiez a son importance. Vous adoptez leur appétit pour des tâches ennuyeuses et répétitives, vous vous concentrez sur la croissance industrielle et le travail dans des organisations hiérarchiques, l’extraction de l’individu de sa famille, la capacité à faire la queue pendant des heures sans tabasser quelqu’un, des vertus (ou des défauts) qui permirent à l’Occident de faire sa Révolution Industrielle.

Début 1900, les sunnites du Levant s’identifiaient à la classe supérieure de l’empire Ottoman et par conséquent, les ottomans s’occidentalisant, ils s’occidentalisèrent tout autant mais à la façon est-méditerranéenne /Europe de l’est : la classe bourgeoise ottomane chercha davantage, d’un point de vue identitaire, à ressembler aux chrétiens bulgares ou grecs qu’aux allemands ou aux autres européens du Nord. Plus tard, les Sunnites libanais, après que la Turquie soit devenue la Turquie, s’identifièrent avec le Moyen-Orient du fait du mouvement appelé « Arabisme » et changèrent leurs mentalités ainsi que leurs habitudes. Aujourd’hui, les chiites libanais s’identifient de plus en plus avec les iraniens (le peuple, pas le régime) et adoptent un comportement social similaire à celui des iraniens avec un intérêt pour l’étude, l’industrie etc…, qui, ironiquement, malgré le régime théocratique sous lequel ils vivent, est bien plus occidental. Amine Maalouf détecta (comme me l’expliqua le généticien Pierre Zalloua) que les chrétiens du Liban s’identifiaient avec l’Occident et que la différence entre eux et les musulmans ne faisait que s’accroître. Les religions, elles, demeurèrent identiques.

Votre façon de penser change avec votre identité et cela inclut votre approche de la résolution de problème. Même des choses comme le test de QI (qui mesure pour l’essentiel la capacité à obtenir de bons résultats sur ce test en particulier) a conduit à une altération de la hiérarchie des résultats au fur et à mesure que les populations commençaient à s’identifier à des groupes différents de leur groupe d’origine: l’Union Européenne a conduit les résultats des irlandais et des slaves du Sud à converger vers la moyenne.

Dans « Jouer sa peau », j’ai expliqué que les règles diététiques agissent comme des barrières sociales : ceux qui mangent ensemble s’associent. Les strictes règles diététiques juives ont permis de créer des diasporas séparées ce qui en retour rendit possible la survie et évita la dissolution sociale. Maintenant considérez le point suivant : il n’y a rien de particulièrement strict dans le texte sacré de l’islam contre le fait de boire de l’alcool, juste une vague recommandation d’éviter d’être ivre lorsque l’on fait face au Créateur. Mais cela était logique du point de vue des habitudes sociales d’interpréter une telle loi comme un interdit strict afin d’éviter de socialiser avec les Chrétiens et les Zoroastriens quand Bagdad était la capitale du Califat et les que les Arabes étaient en minorité. La mentalité trouva un appui théologique et non le contraire.

Pour finir, nous avons tendance à attribuer les conflits à la religion plutôt qu’à des cultures qui veulent vivre entre elles et séparées les unes des autres. Les « érudits » continuent de débattre des différences théologiques qui séparent les maronites, les nestoriens et les coptes des chalcédoniens orthodoxes gréco-byzantins. Peu comprennent que ces hérésies étaient liées à la haine des gréco-romain des gens de la campagne qui ne partageaient pas l’hellénisme des habitants des villes, ici encore,  pour un statisticien, le marqueur est linguistique : araméen/syriaque ou copte d’un côté, grec de l’autre (ou Rum urbain méditerranéen versus les paysans de l’intérieur ou des montagnes parlant une langue sémitique). Il suffit de trouver un désaccord théologique que peu de non-initiés peuvent comprendre et les foules trouveront un moyen de se séparer selon une ligne de fracture hautement polarisée (considérons l’absurdité de la querelle du filioque ou cette grande séparation entre ὁμοιούσιος et ὁμοούσιος qui divise les identités orientales et occidentales). Même chose avec la fracture irlando-anglaise. Et la séparation entre chiites et sunnites concerne moins la succession du calife que le fait que certains groupes ne voulaient pas faire partie de la Sunna au sens large. Pour mémoire, il y a encore cinquante ans les chiites possédaient la taquiya, une forme de dissimulation gnostique comme les Alévis, les Alawites et les Druzes et l’exotérique doit nécessairement être différent de l’ésotérique afin que personne en vie ne soit en mesure de comprendre quoi que ce soit à la véritable nature du conflit.

Notes

En réponse à cet article, Amin Maalouf m’a écrit pour me dire la chose suivante à partir d’un extrait de son livre Le dérèglement du monde:

« Ma conviction profonde, c’est que l’on accorde trop de poids à l’influence des religions sur les peuples, et pas assez à l’influence des peuples sur les religions. A partir du moment où, au IVe siècle, l’Empire romain s’est christianisé, le christianisme s’est romanisé — abondamment. C’est d’abord cette circonstance historique qui explique l’émergence d’une papauté souveraine. Dans une perspective plus ample, si le christianisme a contribué à faire de l’Europe ce qu’elle est devenue, l’Europe a également contribué à faire du christianisme ce qu’il est devenu. Les deux piliers de la civilisation occidentale que sont le droit romain et la démocratie athénienne sont tous deux antérieurs au christianisme.

On pourrait faire des observations similaires concernant l’islam, et aussi à propos des doctrines non religieuses. Si le communisme a influencé l’histoire de la Russie ou de la Chine, ces deux pays ont également déterminé l’histoire du communisme, dont le destin aurait été fort différent s’il avait triomphé plutôt en Allemagne ou en Angleterre. Les textes fondateurs, qu’ils soient sacrés ou profanes, se prêtent aux lectures les plus contradictoires. On a pu sourire en entendant Deng Xiaoping affirmer que les privatisations étaient dans la droite ligne de la pensée de Marx, et que les succès de sa réforme économique démontraient la supériorité du socialisme sur le capitalisme. Cette interprétation n’est pas plus risible qu’une autre ; elle est même certainement plus conforme aux rêves de l’auteur du Capital que les délires d’un Staline, d’un Kim Il Sung, d’un Pol Pot, ou d’un Mao Zedong.

Nul ne peut nier, en tout cas, au vu de l’expérience chinoise qui se déroule devant nos yeux, que l’un des succès les plus étonnants dans l’histoire mondiale du capitalisme se sera produit sous l’égide d’un parti communiste. N’est-ce pas là une puissante illustration de la malléabilité des doctrines, et de l’infinie capacité des hommes à les interpréter comme bon leur semble ?

Pour en revenir au monde musulman, si l’on cherche à comprendre le comportement politique de ceux qui s’y réclament de la religion, et si l’on souhaite le modifier, ce n’est pas en fouillant dans les textes sacrés qu’on pourra identifier le problème, et ce n’est pas non plus dans ces textes qu’on pourra trouver la solution. »

Pour aller plus loin:

De la Religion

De La Rationalité