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De la dictature de la minorité

Extraits de l’article original publié par Nassim Nicholas Taleb sur Medium. Le texte est tiré du livre « Jouer sa peau » (Les Belles Lettres) – « Skin in the Game » (Random House)

Traduit de l’anglais par Stanislas Berton

De la dictature de la minorité: pourquoi les plus intolérants gagnent

La situation suivante est le meilleur exemple que je connaisse pour expliquer le fonctionnement d’un système complexe : il suffit qu’une minorité intransigeante, un certain type de minorité intransigeante, atteigne un niveau de l’ordre de trois ou quatre pourcent de la population totale pour que l’ensemble de la population se soumette à ses préférences. De plus, la domination de la minorité bénéficie d’une illusion d’optique : un observateur naïf a l’impression que les choix et les préférences sont ceux de la majorité. Si cela semble absurde, c’est parce que nos intuitions scientifiques ne sont pas calibrées pour ça  (oubliez les intuitions scientifiques et universitaires et les jugements à l’emporte-pièce; cela ne marche pas et les raisonnements standards échouent à comprendre les systèmes complexes, ce n’est en revanche pas le cas de la sagesse de grand-mère).

L’idée principale qui sous-tend les systèmes complexes est que l’ensemble se comporte d’une façon qui ne peut être prédite à partir de l’analyse des parties. Les interactions sont plus importantes que la nature des éléments eux-mêmes. L’analyse d’une fourmi ne permettra jamais (dans ce genre de situation, on peut dire « jamais » sans risque), de comprendre comment fonctionne la fourmilière.

Pour cela, il est nécessaire de comprendre le fonctionnement de la fourmilière en tant que fourmilière, pas plus, pas moins et pas en tant que groupe de fourmis. Cela s’appelle une propriété « émergente » de l’ensemble où la partie et le tout diffèrent car ce qui compte ce sont les interactions entre les parties. Et les interactions peuvent obéir à des règles très simples. La règle que nous allons étudier dans ce chapitre est la règle de la minorité.

La règle de la minorité va nous montrer comment un petit groupe de gens intolérants et vertueux avec du skin in the game, sous la forme de courage, suffit pour faire fonctionner correctement la société.

De façon ironique, l’exemple de cette complexité me frappa alors que je participais à un barbecue organisé par l’institut des systèmes complexes de Nouvelle-Angleterre. Tandis que les hôtes dressaient la table et sortaient les boissons de leurs emballages, un ami pratiquant et ne mangeant que kasher passa nous dire bonjour. Je lui offris un verre de cette eau  jaune et sucrée parfumée à l’acide citrique que les gens appellent parfois de la limonade, certain qu’il allait le refuser au nom de ses prescriptions alimentaires. Il ne le fit pas. Il but le liquide appelé « limonade » et une autre personne mangeant kasher fit remarquer qu’ici « les liquides étaient kasher ». Nous regardâmes l’emballage de la boisson.  En tout petit caractère, on pouvait voir un « U »à l’intérieur d’un cercle indiquant que la boisson était kasher. Ce symbole sera détecté par ceux qui ont besoin de savoir et qui savent où le trouver. Quant à tous les autres qui, comme moi, avaient parlé en prose pendant des années  sans le savoir, ils avaient bu kasher sans savoir que c’était kasher.

Une étrange idée me frappa. La population qui mange kasher représente moins de trois dixième de pourcent des résidents des Etats-Unis d’Amérique. Pourtant, il semble que presque toutes les boissons sont kasher. Pourquoi ? Parce que passer au kasher permet au producteur, à l’épicier, au  restaurant, de ne pas distinguer entre kasher et non-kasher pour les liquides et ainsi éviter un marquage particulier, des rayons dédiés, un inventaire spécifique et différents entrepôts de stockage. Et cette simple règle qui va changer complètement le total est la suivante :

Quelqu’un qui mange kasher (ou halal) ne mangera jamais de la nourriture non-kasher (ou non-halal) mais il est permis à quelqu’un qui ne mange pas kasher de manger kasher.

[…]

Appelons une telle minorité le groupe intransigeant et la majorité le groupe, flexible.

Et la règle est l’asymétrie dans les choix.

[…]

Deux autres choses. Premièrement, la géographie du terrain, c’est-à-dire la structure spatiale a son importance.   La situation n’est pas du tout la même si les intransigeants vivent dans leur propre quartier ou s’ils sont mélangés au reste de la population. Si les gens qui suivent la règle minoritaire vivent dans des ghettos avec leur économie séparée, dans ce cas la règle minoritaire ne  s’applique pas.  Mais si la population est distribuée spatialement de façon égale, disons que le ratio de cette minorité dans le quartier est le même que celui dans le village, que celui du village est le même que celui dans le département, que celui du département est le même que celui de la région et que celui de la région est le même que celui du pays alors la majorité (flexible) devra se soumettre à la règle de la minorité.

[…]

Considérons à présent cette manifestation de la dictature de la minorité.

Au Royaume-Uni, où la population musulmane (pratiquante)  représente entre 3 et 4% de la population,  une proportion élevée de la viande est halal. Près de 70% des exportations d’agneau de Nouvelle-Zélande sont halal. Près de 10% des enseignes de la chaîne Subway sont uniquement halal, c’est-à-dire qu’ils ne vendent pas de porc et cela malgré les pertes enregistrées par ces magasins. La même logique est à l’œuvre en Afrique du Sud où, en dépit d’une proportion similaire de musulmans, un nombre disproportionnellement élevé du poulet produit est halal.

[…]

Par conséquent, la règle de minorité peut produire une proportion de produits halal dans les commerces plus importante que celle des consommateurs de halal dans la population.

La voie à sens unique des religions

De la même manière, la diffusion de l’islam au Proche-Orient où le christianisme était très bien implanté (il est né là-bas) peut être attribuée à deux asymétries simples. Les premiers dirigeants islamiques ne cherchèrent pas vraiment à convertir les chrétiens car ces derniers généraient pour eux des revenus fiscaux (le prosélytisme de l’Islam ne s’intéresse pas à ceux qu’il appelle « les gens du livre », c’est-à-dire les individus pratiquant une religion abrahamique). En l’occurrence, mes ancêtres qui vécurent pendant plus de treize siècles sous domination musulmane trouvèrent des avantages dans le fait de ne pas être musulmans, notamment le fait d’être exempté de conscription militaire.  

Les deux asymétries étaient les suivantes. Premièrement, sous la règle islamique, si un non-musulman épouse une femme musulmane, il doit se convertir à l’Islam et si l’un des deux parents de l’enfant est musulman, l’enfant sera musulman. Deuxièmement, devenir musulman est irréversible étant donné que selon cette religion, l’apostasie est considérée comme le crime le plus grave et à ce titre punie de mort. Le célèbre acteur égyptien Omar Sharif, né Mikhael Demetri Shalhoub, était à l’origine un chrétien libanais. Il se convertit à l’islam pour épouser une célèbre actrice égyptienne et changea son nom pour en prendre un d’origine arabe. Plus tard, il divorça mais ne renia pas sa nouvelle religion pour retourner vers celle de ses ancêtres.

En appliquant ces deux asymétries, il est possible de réaliser des simulations très simples permettant de voir comment un petit groupe islamique occupant l’Égypte chrétienne (copte) peut conduire au cours des siècles les coptes à devenir une petite minorité. Il suffit pour cela d’un petit nombre de mariages interreligieux. De la même manière, il est possible de comprendre pourquoi le judaïsme ne se diffuse pas et reste une minorité  étant donné que cette religion obéit à la logique inverse : la mère doit être juive, poussant ainsi les mariages interreligieux à être exclus de la communauté.

En réalité, il a suffi que l’islam se montre plus têtu que le christianisme qui lui-même avait gagné grâce à sa propre obstination. En effet, bien avant l’islam, la diffusion originelle du christianisme peut être largement attribuée à l’intolérance aveugle des chrétiens, à leur prosélytisme récalcitrant, inconditionnel et agressif. Le paganisme romain était à l’origine très tolérant à l’égard des chrétiens car la tradition était de partager les dieux avec les autres membres de l’empire. Ils ne comprenaient pas pourquoi ces Nazaréens ne voulaient pas procéder à cet échange de dieux et offrir ce type nommé « Jésus » au panthéon romain en échange d’autres dieux. Les « persécutions » dont souffrirent les chrétiens furent conditionnées en grande partie par l’intolérance de ces derniers pour le panthéon des dieux locaux plutôt que le contraire. L’Histoire que nous lisons aujourd’hui est celle  qui fut écrite par les chrétiens et non par les gréco-romains.

En réalité, nous observons dans l’histoire des « religions » méditerranéennes, ou plutôt des rituels et des systèmes de comportements et de croyances, une dérive dictée par les intolérants contribuant  à resserrer les mailles de ces systèmes pour les transformer en ce que l’on peut appeler une religion.  

Le Judaïsme a failli perdre à cause de la transmission par la mère et du confinement de son origine tribale mais le christianisme, et pour les mêmes raisons l’islam, prirent le dessus. L’islam ? Il y a eu de nombreux islams, la version finale étant bien différente des plus anciennes. Car l’islam lui-même est en train d’être dominé (dans la branche sunnite) par les puristes, tout simplement parce qu’ils sont plus intolérants que les autres : les Wahhabis, fondateurs de l’Arabie Saoudite, furent ceux qui détruisirent les sanctuaires et qui imposèrent les règles les plus intolérantes, un procédé qui fut imité par la suite par l’État Islamique. Chaque version de l’islam sunnite semble être là pour répondre aux exigences de ses branches les plus intolérantes.

Conjecturons à présent que la formation des valeurs morales dans une société ne proviennent pas de l’évolution du consensus. Non, la personne la plus intolérante impose sa vertu aux autres grâce à son intolérance. La même logique s’applique pour les droits civiques.

Alexandre déclara qu’il était préférable d’avoir une armée de moutons menée par un lion qu’une armée de lions menée par un mouton. Alexandre (ou plus vraisemblablement celui qui fut à l’origine de ce proverbe apocryphe) comprenait la valeur d’une minorité active, intolérante et courageuse. Hannibal terrorisa Rome pendant plus d’une décennie avec une petite armée de mercenaires, remportant vingt-deux batailles contre les Romains, batailles où ses troupes se trouvaient à chaque fois en nombre inférieur. Lui aussi était inspiré par cette maxime. A la bataille de Cannes, il répondit à Gisco qui se plaignait du fait que les Carthaginois étaient moins nombreux que les Romains : « Il y a une chose qui est plus merveilleuse que leur nombre…dans toute cette multitude, il n’y a pas un homme qui s’appelle Gisco. »

Unus sed leo: un seul mais un lion

Le courage obstiné paie et pas seulement à la guerre

Toute l’évolution de la société, économique ou morale, émane d’un petit groupe d’individus.

Ainsi, nous concluons ce chapitre avec une remarque sur le rôle du skin in the game dans l’état de la société. La société n’évolue pas par consensus,  vote, majorité, comité, réunions, conférences universitaires et sondages : seule une poignée de gens suffit à faire bouger les choses. Il suffit d’agir de façon asymétrique. Et l’asymétrie est présente en toute chose.

Note du traducteur :

L’argument sur la dictature des minorités de Nassim Nicholas Taleb s’applique parfaitement  à l’histoire de la Révolution Française. A l’origine, la République était un projet largement rejeté par le peuple français et une large majorité des révolutionnaires eux-mêmes mais porté par une minorité organisée, intransigeante et active. Au final, c’est bien ce projet qui s’est imposé, en grande partie par la terreur, l’intimidation et le massacre,  au point que la plupart des Français confondent aujourd’hui la République avec la France. Pour en savoir plus sur ce sujet, lire la remarquable étude de Claude Quétel « Crois ou Meurs : histoire incorrecte de la Révolution Française ».

NB: Cet article ne fait pas partie du recueil, l’Homme et la Cité

Des organisations

La principale force de l’espèce humaine est sa capacité d’organisation, c’est à dire de coordonner l’action de plusieurs de ses membres en vue d’un but commun.

De nombreuses fonctions qui semblent aujourd’hui évidentes comme le langage, l’empathie ou encore l’écriture ont émergé de façon à permettre aux humains de s’organiser collectivement de façon efficace.

Pendant près d’un millénaire, l’organisation et le pragmatisme romain permit à ce qui fut à l’origine un simple petit village sur les bords du Tibre de dominer l’ensemble du bassin méditerranéen et malgré son effondrement, Rome trouva le moyen de ressusciter et maintenir son pouvoir pendant deux autres millénaires sous la forme de l’Église Catholique.

Aujourd’hui encore, la Chine est dirigée par le parti communiste chinois qui  n’est rien d’autre que la forme contemporaine de l’administration impériale chinoise qui dirigea l’empire du Milieu pendant plus de 2000 ans.

Plus proche de nous et dans un tout autre domaine, l’adoption d’une forme d’organisation totalement atypique et révolutionnaire permet depuis vingt ans à l’entreprise américaine Valve Software, non cotée en bourse, de dominer le marché du jeu sur PC et de générer un CA de plusieurs milliards de dollars avec à peine 300 salariés, soit une rentabilité par employé plus forte que celle de Google ou Amazon.

Les leçons de l’Histoire sont claires : tous les groupes humains ou organisations qui ont marqué et dominé l’histoire humaine sont ceux qui ont développé et adopté par chance ou par dessein une forme d’organisation supérieurement efficace. Dans deux autres articles, j’ai montré comment les formes d’organisation humaines étaient soumises à la pression évolutive via la logique de la “Red Queen” et comment l’efficacité de l’action humaine pouvait être mesurée via la “densité informationnelle.”

En dépit du rôle critique joué par les organisations dans le succès ou l’échec d’un groupe, il s’agit d’un champ d’étude  qui, contrairement au management qui n’en est qu’un sous-produit, ne suscite guère l’intérêt des foules ou des professionnels de la gestion, probablement parce l’étude des organisations repose sur le postulat, dérangeant pour la pensée moderne, que les structures et les institutions déterminent davantage les comportements et les performances que les qualités individuelles.

Pour dire les choses autrement :

Une bonne organisation saura inciter des gens idiots à se comporter de façon à peu près intelligente.

A l’inverse, une mauvaise organisation incitera des gens intelligents à se comporter de façon stupide.

L’étude des organisations et de leurs performances permet de distinguer plusieurs facteurs nécessaires à la création d’une organisation intelligente et efficace.

  • Un chef brillant

Paradoxalement, la performance d’une organisation collective dépend en grande partie de la qualité du chef placé à sa tête. Dans un précédent article, j’ai présenté les capacités uniques des surdoués mais plutôt que de se focaliser sur cette notion, il est plus pertinent de raisonner en terme d’écart-type. Dans la plupart des cas, les organisations sont dirigées par des individus qui différent de la moyenne par un ou deux écarts-types, soit l’équivalent de 110-130 de QI.

Cela est insuffisant.

Si vous voulez que votre organisation fasse vraiment des étincelles, vous devez trouver des gens qui différent de trois ou quatre écarts-types, c’est-à-dire des gens du calibre de Napoléon, Charles de Gaulle, John Von Neumann, John Boyd, George Mueller, Richard Feynman ou Gabe Newell.

Bien entendu de tels profils ne courent pas les rues, il est donc indispensable de les détecter le plus rapidement possible (les performances scolaires ne sont pas de bons indicateurs), de les former correctement car la capacité intellectuelle n’est qu’un potentiel brut et ensuite de les intégrer à l’organisation qui leur permettra de mettre efficacement leurs talents à contribution.

Cette adéquation est importante car il serait ridicule de mettre un John Boyd à la tête d’un régiment alors qu’il a en réalité le potentiel pour définir l’ensemble de la stratégie d’une campagne militaire ou superviser la création d’un nouvel avion de chasse.

La priorité de tout groupe humain devrait donc être d’identifier et de rechercher en permanence les talents qu’il contient et de s’assurer que ce capital humain se trouve correctement formé et employé.

Aucune tâche n’est plus importante, d’autant plus qu’à chaque génération, il est nécessaire de trouver un chef brillant pour remplacer l’ancien, faute de quoi l’organisation risque de souffrir d’une vacance cognitive du pouvoir.

A ce sujet, il est intéressant de noter que l’importance accordée à la détection des talents et les modalités de cette dernière varient selon les époques et les cultures. Au Moyen-Age, il n’était pas rare que le curé ou le seigneur du coin identifient  un enfant particulièrement vif d’esprit et l’envoient apprendre à lire et faire ses humanités dans un monastère, sans parler du fait que les capacités hors-normes étaient considérées alors comme des « dons de Dieu ». Aujourd’hui, à de rares exceptions près, la sélection s’effectue principalement par le biais des performances scolaires et du diplôme, soit les pires moyens de détecter la véritable compétence et le dogme de l’égalité rend plus difficile l’acceptation sociale des différences de capacités.

  • Identité et valeurs communes

Toutes les organisations efficaces ont développé une conscience très aiguë des caractéristiques qui leur sont propres et qui les distinguent des autres. Ces spécificités peuvent se manifester  à travers une culture d’entreprise, une religion, des valeurs ou des mythes fondateurs. Dans tous les cas, il est indispensable que l’identité et les valeurs soient :

– explicites

– partagées par tous

– régulièrement rappelées et réactualisées

Le directeur de l’entreprise libérée FAVI, Jean-François Zobrist, expliquait que son activité principale en tant que chef de cette entreprise atypique était de veiller à l’application et au respect des principes de cette culture commune, tâche quotidienne demandant une attention soutenue.

De son côté, l’entreprise Valve a rédigé un « manuel de l’employé » destiné à présenter aux salariés mais aussi au reste du monde le fonctionnement et la culture de l’entreprise. 

A l’échelle des sociétés, les croyances religieuses servent essentiellement à rendre explicites les valeurs implicites du groupe et à réunir ses membres autour de rituels et de pratiques communes, pratique dont la rationalité échappe le plus souvent aux esprits modernes.

En ce siècle qui prêche l’égalité et la bienveillance, il est également intéressant de noter que toutes les organisations dominantes sont celles qui, à des degrés divers et de façon plus ou moins avouée, se distinguent en osant affirmer que leur système est supérieur à celui des autres (civilisation) et qui n’ont aucun scrupule non seulement à sélectionner drastiquement mais aussi à exclure tous ceux qui ne s’adaptent pas ou refusent les principes fondamentaux de l’organisation (discrimination).

  • Organisation antifragile

Le philosophe et mathématicien Nassim Nicholas Taleb a développé le concept d’organisation antifragile, principe désignant les organisations qui non seulement absorbent les chocs mais se renforcent suite à ces derniers, de la même manière que l’exposition à une maladie renforce notre système immunitaire. De façon générale, tout ce qui a été sélectionné par le processus d’essai/erreur de l’évolution et résisté au passage du temps a tendance à être antifragile. A l’inverse, un grand nombre d’organisations ou de structures  récentes  créées artificiellement par l’homme sont caractérisées par d’immenses fragilités qui se révèlent dans les moments de crise avec des conséquences souvent catastrophiques.

Comment créer des organisations antifragiles ?

Le stratège militaire américain John Boyd a proposé un modèle, « la boucle OODA », pour « Observe/Orient/Decide/Act » dont les principes peuvent être appliqués avec succès à une organisation pour la rendre antifragile.

Les notions clés d’un tel modèle, à comprendre de façon dynamique et non statique, sont : la circulation de l’information, la confrontation de cette dernière avec l’évolution de l’environnement et surtout un processus de retour (feedback) permanent entre les résultats obtenus et ceux escomptés.

Pour parler plus concrètement, une organisation efficace est une organisation où :

-l’information circule de façon fluide

Les acteurs sont parfaitement informés et surtout ils font bénéficier le collectif des leçons acquises par l’expérience (bonnes pratiques) tout en transmettant le savoir aux générations futures soit tout le contraire des structures où des petits chefs et des séparations arbitraires entre les fonctions créent des blocages permanents et où il n’existe pas de culture du retour sur expérience et de la transmission du savoir.

-les niveaux hiérarchiques sont peu nombreux

Sans aller jusqu’à une structure totalement « flat » comme celle de Valve, l’idéal est d’avoir trois niveaux hiérarchiques : celui qui effectue la tâche/celui qui supervise un groupe de travail/celui qui supervise l’ensemble.

Dans des organisations plus complexes, le nombre d’échelons hiérarchiques peut monter jusqu’à cinq comme c’était par exemple le cas dans l’entreprise Apple dirigée par Steve Jobs. 

Pour qu’une telle organisation fonctionne, il faut que les différents niveaux puissent échanger l’un avec l’autre et que l’information circule entre eux de façon fluide.

-la responsabilité est partagée

Il est essentiel que chacun se sente responsable non pas de sa tâche étroitement définie mais du succès de l’organisation dans son ensemble. Chez Valve, chaque employé peut se retrouver, si la situation l’exige, à faire du support client car la première mission de Valve est de « satisfaire ses clients ». De la même manière, cette culture  permit chez FAVI, dans une anecdote désormais célèbre, de voir une femme de ménage prendre de sa propre initiative une voiture de l’entreprise pour aller elle-même chercher un client laissé en rade à l’aéroport pour ensuite le déposer à son hôtel. Dans une France idéale gérée selon ce principe, chaque fonctionnaire devrait se comporter comme s’il était personnellement responsable de la bonne marche de tout l’État français. Comme l’écrivait Saint Exupéry : « Tu es une sentinelle et chaque sentinelle est responsable de tout l’empire. »

-il existe de puissantes boucles de renforcement positives (feedback loop)

Une organisation performante encourage et récompense les comportements qui contribuent à améliorer la qualité de son fonctionnement via différents mécanismes : prime, promotion, reconnaissance, de manière à créer des cercles vertueux d’auto-émulation. A l’inverse, elle sanctionne impitoyablement les comportements qui nuisent à son efficacité et veille en permanence à ce que des boucles de renforcement négatives ne soient pas mises en place.

En effet, rien n’est plus destructeur pour une organisation que d’y faire naître une culture qui ne sanctionne pas sévèrement les comportements inappropriés et décourage, voire punit la prise de risque, l’initiative, l’audace et la vraie créativité Il suffit de surcroît d’un mauvais exemple ou d’une mauvaise expérience pour décourager toutes les bonnes volontés, faire fuir les talents et  créer une culture toxique dont les effets délétères se feront sentir sur l’ensemble de l’activité.

L’un des premiers devoirs d’un chef est de veiller à ce que des boucles de renforcement négatives susceptibles de nuire à l’efficacité de l’organisation n’apparaissent pas.

Pour finir, il est évident que les principes présentés ici sont des principes généraux destinés à être adaptés de façon judicieuse à des circonstances particulières ainsi qu’à des environnements et des anthropologies spécifiques.

Néanmoins, il est plus que jamais indispensable de réfléchir à la qualité de nos organisations car le monde moderne tel qu’il est désormais organisé est en train de réussir l’exploit de créer,  de façon collective et à une échelle sans précédent, des organisations totalement inefficaces et dysfonctionnelles tout en s’acharnant à détruire méthodiquement toutes celles qui fonctionnaient encore de façon à peu près satisfaisante.

Sauver l’Occident nous impose aussi de réformer ses structures.

Pour aller plus loin:

Les 12 leviers pour agir sur un système, Donella Meadows.

Reinventing Organizations, Frédéric Laloux (français)

Blog de Dominic Cummings

De la Rationalité

La rationalité est la grande conquête de la modernité.

Avant les Lumières, nous disent les manuels, point de salut.

 L’Humanité était plongée dans les ténèbres de l’ignorance et de la superstition.

Par les travaux de philosophes et via l’action de groupes influents et organisés comme les Francs-Maçons, la Raison est devenue, à partir du XVIIIème siècle, la pierre angulaire de l’ordre social, économique et politique moderne et la société née de la Révolution Française, sa vitrine.

Face au poids des dogmes et aux excès de l’Ancien Régime, il est tout à fait logique que la Raison soit apparue à l’époque comme un progrès et il s’agissait là sans doute d’une étape nécessaire dans l’évolution de la pensée humaine.

Néanmoins, grâce aux progrès de la science, notamment dans les domaines de la psychologie, de la neurologie et de la biologie évolutive, nous savons désormais que c’est une grave erreur que de compter uniquement sur la Raison et de rejeter avec mépris des croyances et des comportements en apparence irrationnels.

En effet, comme l’a expliqué Nassim Nicholas Taleb en s’appuyant sur les travaux de Herb Simon, Gerd Gigerenzer et Ken Binmore, l’être humain possède une rationalité dite limitée (bounded rationality). Contrairement à un ordinateur, un individu ne peut pas tout mesurer et tout analyser. Par conséquent, sous l’effet de la pression évolutive, l’être humain a dû trouver des solutions cognitives sous la forme de raccourcis mentaux et de distorsions pour prendre des décisions de manière rapide et efficace.

De leur côté, les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky, prix “Nobel” d’économie,  sont arrivés à des conclusions similaires dans leurs travaux sur la rationalité et les heuristiques. Selon eux, le cerveau humain est gouverné par deux systèmes : le Système 1,  intuitif et émotionnel permettant la prise de décision rapide et le Système 2, logique et analytique mais plus lent à fournir des résultats. Les deux systèmes ont évolué en parallèle pour répondre le plus efficacement possible à la nécessité d’une prise de décision, chacun d’entre eux possédant ses forces mais aussi ses faiblesses sous la forme de biais cognitifs.

Ces découvertes nous invitent donc à relativiser l’importance considérable donnée dans le monde moderne au système 2 que nous appelons non sans orgueil, la Rationalité.

Comme l’a magistralement expliqué Taleb, nous sommes en réalité bien en peine d’expliquer ce que constitue véritablement la rationalité et de définir de façon rigoureuse ce qui est rationnel par rapport à ce qui ne l’est pas. En effet, certains comportements, croyances ou superstitions semblent être irrationnels jusqu’au moment où nous découvrons qu’ils possèdent une véritable raison d’être et permettent la prise en compte d’externalités, négatives ou positives, qui échappent totalement à l’analyse rationnelle.

C’est le cas par exemple d’une superstition de Nouvelle-Guinée qui interdit de s’endormir au pied d’un arbre. En réalité, cette superstition protège les papous du danger de se faire écraser par un arbre mort pendant leur sommeil, véritable risque dans cet environnement.

Il en va de même pour les interdits alimentaires religieux comme le casher ou le halal. En apparence absurdes et irrationnels, ces pratiques permettent de renforcer l’identité du groupe, de souder ce dernier autour de pratiques et de rituels communs et donc de renforcer la confiance et la coopération entre ses membres, conditions essentielles à la survie de la communauté et à son succès.

En appliquant cette grille de lecture, la religion et les dogmes, de même que certaines croyances et superstitions populaires, se révèlent comme tout sauf irrationnels car ils permettent, via le Système 1, de palier aux limites de notre rationalité limitée et révèlent souvent leur véritable raison d’être qu’après un long et complexe processus d’analyse.

Cette idée a conduit Taleb à proposer une définition capitale de la rationalité et à formuler l’une des idées le plus importantes de notre siècle :

« Juger les gens sur leurs croyances n’est pas scientifique »

« La « rationalité d’une croyance ne compte pas, seule compte la rationalité d’une action »

« La rationalité d’une action ne peut être jugée que d’un point de vue évolutif »

Pour dire les choses autrement :

  1. Il faut juger les gens non pas sur ce qu’ils pensent ou sur ce qu’ils disent mais sur leurs actions car elles seules révèlent leurs véritables préférences
  2. Doit être considéré comme rationnel tout ce qui permet la survie et irrationnel tout ce qui nuit à cette dernière

Pour terminer :

« Il ne faut jamais évaluer les croyances par rapport à d’autres croyances mais par rapport à la survie des groupes qui les adoptent » 

C’est donc à l’aune de ce critère que nous devons évaluer la croyance moderne en la rationalité.

Au nom de la rationalité, nous avons détruit la religion.

En faisant cela, nous avons détruit un référentiel culturel commun, des valeurs et des principes testés par des millénaires de vie en société et un cadre moral et éthique qui structurait l’ensemble de la vie humaine. Sans ce cadre mental collectif, la vie en société n’est plus possible et les individus se retrouvent isolés, atomisés et menacés par l’anarchie, sans parler du fait que le vide laissé par la religion chrétienne risque aujourd’hui d’être rempli par une religion qui, elle, refuse radicalement la modernité, l’islam.

Au nom de la rationalité, nous avons chassé les rois de leurs trônes pour fonder un système sur le contrat social entre des individus théoriquement libres et rationnels.

En faisant cela, nous avons permis la manipulation de l’opinion publique par les médias de masse, garanti le gouvernement à court terme au gré des rapports de force électoraux et confié le pouvoir à une caste de technocrates protégés des conséquences de leurs erreurs et par conséquent suscité un rejet et une défiance sans précédent vis-à-vis de la chose publique.

Au nom de la rationalité, nous avons créé une organisation économique d’une redoutable efficacité assurant aux êtres humains un niveau de confort sans précédent dans l’histoire.

En faisant cela, nous avons permis la concentration de la richesse entre les mains d’une élite apatride ; nous avons fait disparaître un grand nombre de savoir-faire et vidé le travail de son sens ; nous avons épuisé les ressources naturelles de la planète, dégradé et détruit un ensemble considérables d’écosystèmes naturels et entraîné une augmentation de la population telle qu’elle menace à moyen terme la survie de l’espèce.

Enfin, au nom de la rationalité, nous avons chassé Dieu de l’esprit des hommes.

En faisant cela, nous avons fait de l’Homme et ses caprices la mesure de toute chose ; nous nous sommes privés de la seule limite capable de poser une borne à nos passions et à notre violence et surtout nous avons privé la Nature et le Vivant de leur caractère inviolable et sacré.

En réalité, après plus de deux cent ans, nous ne pouvons que constater que le règne sans partage de la rationalité a été un désastre complet et que ceux qui aujourd’hui encore élèvent des temples à la déesse Raison sont en réalité en train de construire le tombeau de l’espèce humaine.

Face à ce désastre, tout l’enjeu philosophique et spirituel du XXIème siècle est, dans un premier temps, de limiter les dégâts considérables causés par la fausse rationalité et dans un deuxième temps, de préserver les réels acquis de la science et l’intelligence analytique tout en réintroduisant l’idée de Dieu et de la croyance, là où il est  désormais vital de le faire afin de réconcilier les deux formes formes de pensée nécessaires à la survie que sont la logique et l’intuition, le Système 1 et le Système 2.

Si l’Occident échoue dans cette tâche, il connaîtra un retour au plus terrible des obscurantismes, un monde barbare et brutal où il n‘y aura plus de place ni pour la pitié, ni pour la nuance.

Pour aller plus loin:

The Master and his emissary, Ian McGilchrist

Money, Gods and Taboos : resacralizing the commons (Ugo Bardi)

The Haunted Mind: The Stubborn Persistence of the Supernatural (Bo & Ben Winegard)

De la spécialisation

If our small minds, for some convenience, divide this glass of wine, this universe, into parts -physics, biology, geology, astronomy, psychology and so on- remember that nature does not know it ! Richard Feynman

La spécialisation est l’exigence de l’époque.

Si vous voulez faire carrière dans le monde universitaire ou l’enseignement, il faut absolument que vous vous ultra-spécialisiez dans un domaine de la connaissance.  Si vous voulez intervenir dans les médias, il faut que vous puissiez être identifié comme un « spécialiste » susceptible de faire bénéficier le public de son « expertise » sur un sujet. Et si vous voulez vraiment parler du tout plutôt que de la partie ou simplement proposer une explication faisant appel à plusieurs champs du savoir, vous devez impérativement vous présenter comme un « philosophe ».

Cette obsession de la spécialisation et de la classification se retrouve partout à l’œuvre dans le monde occidental où elle est en train de détruire toute pensée originale et toute forme de vie intellectuelle.

Dans ses célèbres « Lectures on physics », le génial physicien et pédagogue Richard Feynman prenait soin de rappeler à ses étudiants que les différents domaines de la science, physique, chimie, biologie, reposent en réalité  sur des classifications arbitraires : la nature est un tout  qui se fiche pas mal des distinctions effectuées par les hommes.

Rappelons que cet état d’esprit était justement  celui de la plupart des chercheurs et des savants avant l’avènement de la période moderne. Nos ancêtres  considéraient qu’une bonne éducation était celle qui reposait à la fois sur des connaissances propres à des domaines considérés désormais comme « scientifiques » (logique, arithmétique,  géométrie, architecture)  mais également, et à part égales, sur des disciplines considérées aujourd’hui comme « littéraires » ou « artistiques » (histoire, musique, rhétorique, grammaire). Au Moyen-Age, la comptabilité, le commerce, l’agronomie et la stratégie furent ajoutées au cursus achevant de compléter la formation intellectuelle de ce qui s’appellera plus tard l’ “honnête homme”.

Cet enseignement s’appuyait sur une conception dite holiste enracinée dans l’idée que la Création formait un tout crée par Dieu . Une bonne éducation devait permettre la compréhension de ce tout. Or à partir du XIXème siècle, la pensée moderne rompit avec cette logique et se mit à suivre le conseil de Descartes qui invitait dans son « Discours de la Méthode » à découper les problèmes en parties pour mieux les soumettre à l’analyse. L’ultra-spécialisation de notre époque n’est rien d’autre que cette logique poussée jusqu’à son terme.

La nécessité de se spécialiser se trouve le plus souvent justifiée par l’argument suivant : contrairement à l’Antiquité, à la Renaissance ou même aux Lumières, il y aurait aujourd’hui tellement de connaissances qu’il serait devenu impossible pour un seul cerveau  de toutes les maîtriser. 

Le problème, c’est que cet argument ne tient absolument pas la route.

Commençons par rappeler que si le travail de recherche a augmenté en quantité, il n’a pas nécessairement gagné en qualité. Les chercheurs sont les premiers à reconnaître qu’un grand nombre de travaux de recherche sont en réalité d’une importance mineure et que leur publication doit beaucoup à l’impérieuse logique du « publier ou périr » en vigueur dans le monde universitaire. En réalité, ce qui a augmenté, ce n’est pas le volume des connaissances mais celui du « bruit de fond » (noise) et les vraies grandes découvertes qui remettent en cause notre vision du monde ou nous font progresser dans la compréhension de ce dernier sont toujours aussi rares que par le passé. Comme je l’ai déjà expliqué, ce n’est jamais  la quantité de l’information qui est importante mais sa densité informationnelle.

Rappelons ensuite que la compréhension du monde passe avant tout par la compréhension des lois générales qui le régissent. Ces dernières sont en réalité assez simples et au final, peu nombreuses. Une fois ces dernières identifiées et maîtrisées, il suffit, sur un sujet donné, de les appliquer aux détails, lesquels procèdent le plus souvent de cette loi générale. Il est d’autant plus important de garder ce principe en tête que la connaissance se trouve  également soumise à la loi des rendements marginaux décroissants. Dans la plupart des cas, il est bien plus utile de consacrer son temps à l’étude d’un  tout autre domaine plutôt que de réduire son champ d’analyse en se concentrant sur un domaine où l’acquisition d’une quantité supplémentaire de savoir exige un investissement de plus en plus coûteux pour un résultat de plus en plus faible.

Enfin, dans un monde, qui, comme aiment le répéter les « experts », n’a jamais été aussi interconnecté, il n’a jamais été aussi important d’être capable de mobiliser des connaissances issues de domaines divers pour en comprendre la complexité.  Allons même plus loin : il existe aujourd’hui tellement de spécialistes dans tant de domaines que le travail intellectuel le plus utile consiste  non pas à faire émerger des connaissances nouvelles mais plutôt à identifier celles qui sont véritablement critiques et à proposer  de nouvelles descriptions du fonctionnement de la nature  en utilisant des concepts et des données issus d’un champ du savoir pour les appliquer dans un autre.  

Aujourd’hui, celui qui se spécialise trop se place dans l’incapacité de comprendre le monde, tel un médecin qui se concentrerait sur le fonctionnement d’un seul organe plutôt que de s’intéresser à celui de l’ensemble du corps humain et des interactions de ce dernier avec son environnement.

Prenons l’exemple de  la science économique.

Comme je l’ai déjà expliqué, pour comprendre l’économie, il est indispensable de comprendre le fonctionnement du monde physique, à commencer par les lois de la thermodynamique. Dans un deuxième temps, une compréhension de l’écologie, c’est-à-dire le fonctionnement des systèmes vivants, circulaires et interconnectés  est également essentielle. Ensuite, il est nécessaire de maîtriser l’anthropologie culturelle et de s’intéresser au rôle crucial des systèmes familiaux (Todd) ou de celui des systèmes culturels sur les organisations (Hofstede). De solides notions de psychologie et une bonne compréhension de la rationalité et de ses limites, notamment les biais cognitifs, sont essentielles pour comprendre les comportements des agents économiques. Enfin, il est tout aussi indispensable de lire des philosophes comme Marx pour comprendre les questions politiques soulevées par les rapports de production ou un penseur comme Jacques Ellul pour appréhender l’impact de la technique sur l’organisation économique et sa pensée.

Pour être un bon économiste, il faut  donc être physicien biologiste, démographe, historien, philosophe, psychologue et anthropologue, ce qui correspond à peu de choses  près à la célèbre description faite par John M. Keynes. A l’inverse, si vous perdez votre temps, comme le font tant d’étudiants et de professeurs d’économie, à étudier pendant des années et des années, des modèles classiques ou néo-classiques parlant de concurrence pure et parfaite ou d’autres abstractions du même tonneau  qui n’existent que dans la tête de ces pseudo-économistes et non dans le monde réel, vous n’aurez absolument aucune chance de comprendre quoi que ce soit à l’économie.

En réalité, le problème n’est pas la spécialisation mais la mauvaise spécialisation dans un champ de compétence trop étroit. Pour être un professionnel compétent, il faut en réalité être expert dans cinq ou six domaines différents. Tout comme l’économiste, un bon médecin doit connaître l’anatomie, la biologie, l’épidémiologie mais aussi la statistique, la psychologie, l’anthropologie et la philosophie.  

A force d’avoir poussé jusqu’à son terme, sa rationalité réductrice et spécialisée, notre époque se retrouve condamnée à observer le monde qui l’entoure par le  petit bout de la lorgnette ainsi qu’à être désormais incapable de réellement comprendre, résoudre ou expliquer quoi que ce soit.

De l’obscurantisme

« Il n’y a aucune bonne raison que les sociétés humaines ne soient pas décrites et expliquées avec la même précision et le même succès que le reste de la nature », écrit l’anthropologue Pascal Boyer dans l’introduction de son dernier livre « Minds make societies ».

Depuis une vingtaine d’années, des sciences comme l’éthologie, la sociobiologie ou encore la psychologie évolutionniste ambitionnent de faire de l’Homme et de ses comportements une véritable science naturelle.  Largement enseignées dans les plus grandes universités américaines, ces nouvelles approches restent quasiment inconnues en France où elles suscitent un violent rejet de la part du monde universitaire. Récemment, un séminaire organisé sur le sujet à l’ENS prenait bien soin de préciser dans sa présentation qu’il entendait « réfuter les arguments selon lesquels naturaliser les sciences sociales reviendrait à justifier l’ordre social et les inégalités, et mènerait donc au conservatisme politique ».

Tout le nœud du problème est là.

En mettant l’accent sur les déterminants biologiques, l’hérédité et les diverses pressions évolutives ayant conduit à l’émergence des comportements, ces nouvelles sciences battent en brèche l’idée si chère  au milieu académique français que tout ne serait que « construction sociale ».

Malheureusement, en ce XXIème siècle de « progrès », la question n’est plus de savoir si une théorie ou un modèle scientifique permettent de décrire  fidèlement le fonctionnement du réel afin d’agir efficacement sur lui mais de savoir si ces connaissances ne menacent pas les dogmes en vigueur. Dans les années 30, l’URSS condamnait la génétique comme une science « juive et bourgeoise » pour lui préférer le lyssenkisme ; la France de 2019 préfère la religion de l’égalité et de la « table rase » plutôt qu’une science susceptible de mener au conservatisme politique.

Tout cela pourrait être risible si les conséquences de cette prééminence du dogme sur la science n’étaient pas catastrophiques. En effet, une large part  des problèmes auxquels la France doit faire face sur le plan sécuritaire, politique, éducatif et social découlent en dernière analyse d’une ignorance complète des lois fondamentales de l’éthologie et des sciences comportementales. Ceux qui ne comprennent pas pourquoi les pompiers se font attaquer dans les quartiers pudiquement appelés « difficiles » ne comprennent pas que la logique territoriale et tribale prime désormais sur une quelconque appartenance nationale  et que l’établissement d’une  nouvelle hiérarchie de dominance passe toujours par la destruction des symboles de l’ancienne autorité et l’occupation visible de l’espace public. Les mêmes qui s’étonnent que les policiers se suicident en masse ne comprennent  pas que dans une situation d’agression, l’inhibition de la réaction de défense conduit inévitablement le sujet  à retourner cette violence contre lui-même via le suicide ou la somatisation.

Enfin, ceux qui prônent le « vivre-ensemble » et le « multiculturalisme » témoignent d’une ignorance profonde des travaux de Robert Putnam sur la destruction du lien social par la diversité ainsi  des puissants mécanismes  de discrimination sélectionnés par l’évolution qui régissent la constitution des groupes humains, leur conflictualité  et les manifestations d’appartenance à ces derniers.

Ignorant les modèles et les concepts développés par ces nouvelles sciences, le logiciel qui oriente la décision politique  repose le plus souvent  sur des postulats comportementaux totalement incorrects qui ne peuvent que conduire au désastre. En la matière, nos dirigeants ressemblent à des médecins espérant combattre les maladies en pensant que ces dernières sont causées par des « esprits malins » plutôt que par des virus ou des bactéries.

De la même manière qu’étudier l’économie revient à toucher à la question sensible de la production des richesses et de leur répartition, étudier la politique à l’aune des sciences de l’évolution conduit à juger les décisions politiques et les comportements d’un groupe humain à l’aune de leur adaptation à l’environnement et  de leur capacité à assurer la survie du groupe.

Malheureusement, autant une erreur dans l’appréciation de la bienveillance d’un lion affamé a des conséquences rapides sur la survie de son auteur, autant l’adoption d’un comportement ou d’une idéologie mettant en danger la survie d’un peuple fait souvent sentir ses effets sur une échelle de temps relativement longue, le délai et la multitude des facteurs à l’œuvre empêchant le plus souvent ses membres d’établir un lien  direct entre leur déchéance et  leur ignorance des lois naturelles fondamentales qui gouvernent les corps politiques.

Tout comme le lyssenkisme a conduit l’URSS à la famine et a ainsi contribué à terme à son effondrement, l’ignorance et le rejet de l’éthologie, de la biologie et des sciences de l’évolution au profit de superstitions modernes comme celles de l’égalité, du vivre-ensemble ou du multiculturalisme conduisent notre civilisation au désastre. Peu importent les données, les modèles, les démonstrations, ceux qui présentent de tels arguments ne seront jamais considérés comme des scientifiques mais avant tout comme des conservateurs, voire des militants d’extrême-droite.

Au-delà des immenses crimes dont il est responsable, le nazisme aura eu pour terrible conséquence d’empêcher pendant plus d’un demi-siècle l’apparition d’une véritable science humaine et sociale intégrant les concepts fondamentaux de la biologie et de l’évolution ainsi que d’offrir une parade facile à tous les grands prêtres qu’une telle science menace.

En réalité, il n’y a de plus grand crime que celui contre la pensée et la connaissance. Ceux qui cherchent à interdire ou à ignorer une science parce qu’elle menace leurs dogmes feraient bien de méditer sur cette citation du grand  physicien Richard Feynman : « La nature se fiche pas mal de la façon dont nous nommons les choses, elle continue juste de faire ce qu’elle a à faire ».

De la “Red Queen”

En biologie évolutive, le concept de la « Red Queen » désigne la course à l’armement permanente du vivant dans sa lutte pour la survie. Par exemple, une plante développe une toxine pour repousser les chenilles. Quelques générations plus tard, les chenilles survivantes  ont développé une immunité à la toxine et parviennent à nouveau à grignoter la plante.

Cette notion permet d’aborder l’histoire politique mais aussi celle des luttes sociales avec une toute autre grille de lecture. Appliquons celle-ci à l’histoire de l’Europe.

Rome parvient à conquérir le monde et le confort des citoyens romains repose sur l’exploitation d’une large population d’esclaves. Cette population adopte le christianisme qui abolit les barrières entre les hommes pour en faire tous des frères. L’empire romain s’effondre mais trouve le moyen de se réincarner dans l’Eglise. Pour légitimer leur pouvoir, les rois inventent la monarchie de droit divin mais le pouvoir de l’Eglise les dérange. La France invente alors le gallicanisme et ce qui ne s’appelle pas encore l’Allemagne, la Réforme, afin de contrer l’influence du Pape et de Rome.

Prenant l’ascendant sur la noblesse, la bourgeoisie prend le pouvoir et s’appuie sur la philosophie des Lumières pour remettre en cause un ordre existant qui lui est défavorable. L’ancien régime est emporté par les révolutions et la bourgeoisie devient la classe dominante.  Force motrice de la Révolution Industrielle, elle exploite le peuple dans ses usines. A la fin du XIXème, le peuple développe une contre-mesure en adoptant le socialisme et en créant les premiers syndicats.

Grand perdant de la colonisation mais néanmoins  déterminé à dominer l’Europe, le peuple allemand déclenche deux guerres mondiales qui affaiblissent ses deux rivaux que sont la France et l’Angleterre. La défaite de l’Allemagne en 1945 permet aux chrétiens-démocrates de prendre le pouvoir et l’après-guerre devient l’âge d’or de la classe moyenne. Pour faire pression sur les salaires, le patronat ouvre grand les vannes de l’immigration dès les années 70 puis profite ensuite de la mondialisation financière et économique pour s’affranchir du cadre national. Les classes moyennes voient leur niveau de vie baisser et le peuple se retrouve chassé en zone périphérique par les populations des banlieues. La riposte prend la forme des partis dits « populistes » et des mouvements identitaires.

A l’échelle internationale, l’Occident utilise le christianisme pour soumettre et coloniser les peuples du Nouveau-Monde. Plus tard, il fera de même avec la « civilisation » et les « droits de l’homme » en Afrique et en Asie. Confronté à la menace occidentale, le Japon riposte en 1868 avec l’ère Meiji et l’impérialisme. Partie avec un temps de retard, la Chine reprend la main avec la création du parti communiste chinois, nouvelle forme de l’administration impériale et le sacre de Mao comme nouvel empereur. Suite à l’effondrement de l’URSS, version communiste et laïque de l’empire russe, la Russie retrouve son rang sur la scène internationale en renouant avec le nationalisme et l’orthodoxie sous la direction du  nouveau tsar de toutes les Russies  Vladimir Poutine.  Conquis et vaincus pendant deux siècles, l’Afrique et le monde arabo-musulman ont trouvé avec le pétrole un levier d’influence et avec l’islam et la démographie, un moyen de soumettre l’Europe et de prendre leur revanche sur leurs anciens colonisateurs.

Ce rapide survol de l’histoire du monde permet de noter que contrairement aux espèces animales où la « Red Queen » prend pour l’essentiel la forme d’une évolution physiologique, chez l’espèce humaine, cette course à l’armement se déroule toujours sur le plan de la technique, des idées et des formes d’organisation. Le biologiste Richard Dawkins a proposé le terme de « mèmes », en opposition à « gènes »  pour désigner cette information transmise par la culture et soumise, au même titre que la biologie, aux forces de l’évolution. Dans un précédent article, j’ai  justement montré comment la « densité informationnelle » constituait la variable clé pour expliquer l’efficacité d’un système culturel, organisationnel ou économique. La « Red Queen » et son cortège de mèmes, c’est la densité informationnelle en action.

Cette grille de lecture nous permet de comprendre que les corps politiques et sociaux sont eux aussi des organismes engagés dans la lutte pour la survie. Génération après génération, des ensembles de  mèmes se transmettent ou évoluent pour assurer la domination et la pérennité du groupe.

Dans certains cas, des  mèmes  particulièrement efficaces permettent à un groupe donné d’établir une domination temporaire sur les autres groupes, le temps que ces derniers développent une parade via des contre-mèmes. A l’inverse, l’adoption de mèmes inadéquats ou de mauvaise qualité peut compromettre durablement la survie du groupe et parfois même conduire à sa disparition.

Dans tous les cas, le repos et la paix demeurent de dangereuses illusions pour peuples fatigués.

Soumis à l’impitoyable tyrannie de la « Red Queen », nous sommes condamnés  à nous battre jusqu’à notre dernier souffle ou à disparaître si nous refusons le combat.  Comme Alice, pour échapper à la « Reine Rouge », nous devons sans cesse courir, ne serait-ce que pour rester sur place.

Du racisme

En France, le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit.

Fidèle à cette logique, l’Assemblée Nationale a voté en 2018 la suppression de toute mention de race dans la Constitution. Or dans le même temps, les « racisés », le plus souvent issus des minorités visibles, revendiquent une appartenance et une culture raciales et exigent un traitement de faveur au nom de ces dernières.  Alors, race ou pas race ?

A cause de la lourde charge historique, morale et politique dont il est porteur, ce débat a pris pour l’essentiel la forme d’un jeu sur les mots. D’un côté, l’étude de plus en plus fine du génome humain a révélé que les différences génétiques entre les populations humaines sont relativement faibles et le plus souvent dues à des adaptations locales liées à des pressions environnementales spécifiques. Mais d’un autre côté, les différences entre « groupes humains » ou « populations » n’en sont pas moins réelles et se manifestent par des caractéristiques physiologiques précises. Par exemple, les noirs africains possèdent une meilleure densité musculaire qui en fait d’excellents coureurs mais également  une forte densité osseuse qui en fait en revanche de piètres nageurs.  Sur le plan des pathologies, alors que les populations noires et moyen-orientales sont touchées par la drépanocytose, les populations occidentales sont plus susceptibles d’être atteintes par la sclérose en plaques.

Les différences physiologiques entre les groupes humains vont au-delà des caractéristiques physiques pour atteindre parfois  le domaine de l’incompatibilité biologique. Il est par exemple impossible de réaliser une greffe de moelle osseuse entre un blanc et un noir et beaucoup plus difficile de réussir une greffe de foie entre ces deux ethnies. Récemment, l’Allemagne s’alarmait de ne pas avoir assez de stocks de sang d’origine extra-européenne car les transfusions entre européens de souche et les nouveaux venus posent des problèmes de rejet et de compatibilité. 

Ces faits sur lesquels la communauté scientifique rechigne à s’exprimer peuvent choquer mais certains considèrent qu’il est temps de faire entrer cette réalité dans le débat public. En 2018, le généticien de Harvard, David Reich, juif et démocrate de surcroît, publia dans le New York Times une tribune qui fit grand bruit. Dans ce texte, Reich affirmait que les différences génétiques entre les populations allaient au-delà de la simple couleur de peau et pouvaient concerner des éléments plus complexes comme la taille, la susceptibilité à certains types de maladie mais aussi le comportement et les capacités cognitives. Pour Reich, il est dangereux et antiscientifique de nier les différences  génétiques parfois significatives entre les différents groupes humains de peur d’encourager le racisme.

En France, cette information fut très peu reprise. Dans le Monde, l’entrepreneur Laurent Alexandre réagit à cette information en affirmant que «  la science doit parfois s’effacer devant le principe d’égalité fondamentale entre les hommes» préférant ainsi défendre le dogme plutôt que de faire avancer la science et oubliant au passage qu’un scientifique doit, comme l’enseignait le physicien Richard Feynman, être habité par une honnêteté foncière et d’accepter tous les résultats, même ceux qui vont à l’encontre de sa thèse.

S’il existe bel et bien des différences génétiques entre les différents groupes humains contribuant, dans une certaine mesure, à déterminer leurs capacités et leurs comportements, il ne faut pas oublier, comme l’a démontré Joseph Henrich, que l’évolution humaine a été façonnée par une coévolution gène-culture ayant rendu l’être humain extrêmement sensible à la notion de culture partagée ainsi qu’aux différences comportementales et culturelles. Dans les sociétés occidentales dans lesquelles, depuis les années soixante-dix, le multiculturalisme a été imposé et présenté comme un souverain bien, c’est en réalité,  au-delà de la question raciale et ethnique, la question de la cohabitation entre peuples de différentes cultures qui se pose.

Dans une étude qui fit grand bruit, le grand sociologue américain Robert Putnam démontra qu’au sein d’un quartier, l’augmentation de la diversité ethnique et culturelle conduisait à l’effondrement de la confiance entre les communautés mais  également au sein des communautés elles-mêmes. Dans le même registre, le sociologue et philosophe finlandais Tatu Vanhanen démontra que les sociétés multiethniques et multiculturelles sont multiconflictuelles et qu’il existe chez l’être humain une tendance naturelle au “népotisme ethnique”. Pour être convaincu de la conflictualité apporté par le multiculturalisme, il suffit de comparer les États-Unis, toujours marqués par la ségrégation et la violence malgré l’avancée des droits civiques, ou le Brésil, autre creuset multiethnique et culturel, à des nations ethniquement et culturellement homogènes comme le Japon, la Nouvelle-Zélande ou la Corée.  

Enfin, sur le plan culturel, le chercheur hollandais Geert Hofstede a démontré et modélisé les différences culturelles fondamentales entre les peuples et les conséquences de ces différences sur leurs formes d’organisation, leur rapport à l’autorité et leur gestion du risque.

Au-delà de ses considérations savantes, comment imaginer une cohabitation harmonieuse entre des peuples dont les postulats philosophiques se trouvent en tous points opposés ? Comment imaginer une cohabitation entre la philosophie de l’émancipation propre à l’Occident et celle de la soumission propre à l’islam ? Entre une civilisation où la religion est avant tout une loi et une autre marquée depuis des siècles par la séparation des pouvoirs temporels et spirituels?

Nier la différence entre les populations humaines et les cultures, c’est nier la véritable diversité du monde et s’interdire de penser les problèmes que celle-ci peut poser.

Soucieux d’assurer la cohésion de son groupe d’appartenance et menacé par des groupes culturellement et physiologiquement distincts, l’être humain n’a pu que devenir « raciste », c’est-à-dire capable d’identifier rapidement les différences ethniques et culturelles et capable de ne faire société qu’avec des individus partageant avec lui, sur ces deux points, des caractéristiques communes. Parfois cruels, injustes et imprécis, les préjugés raciaux ne sont rien de moins que ce que les psychologues comportementaux appellent des heuristiques : des raccourcis mentaux développés au cours de l’évolution pour permettre un jugement rapide sur une situation.

Plutôt que de refuser d’admettre la réalité des différences aussi bien physiologiques que culturelles entre les groupes humains et les problèmes posés par leur cohabitation imposée, certains préfèrent s’accrocher au dogme du vivre-ensemble et continuent à affirmer que « nous sommes tous du même sang ». A ce stade, il ne s’agit plus de science ou de politique mais d’ignorance, voire d’une forme pathologique de dissonance cognitive.

Le refus de reconnaître les différences entre les groupes humains ne pose pas seulement la question de la censure d’une vérité scientifique au nom d’un dogme politico-religieux. Il met aujourd’hui en péril l’ensemble de la civilisation occidentale. Dans les années 30, l’Union Soviétique dénonça la génétique comme science contre-révolutionnaire pour lui préférer le lyssenkisme, science inventée par un paysan, Trofim Lyssenko, décidé à appliquer « la dialectique marxiste aux lois de la nature ».

Condamnés par le régime, des milliers de biologistes et de généticiens furent persécutés et emprisonnés. Les conséquences de ce choix pour l’URSS furent dramatiques. Aujourd’hui, en refusant de reconnaître les différences entre les groupes humains et les conséquences désastreuses de leur cohabitation imposée, l’Occident est en train de mourir d’un lyssenkisme politique.

De l’Antifragilité

Nassim Nicolas Taleb, auteur du « Cygne Noir », d’ »Antifragile » et de « Jouer sa peau » développait récemment sur Twitter son concept d’ « effet Lindy » (traduction par l’auteur):

« Vous voulez écrire un livre capable de survivre deux ou trois décennies ? Le premier réflexe est d’écrire quelque chose tourné vers le futur. Non. Assurez-vous que le contenu du livre est pertinent à la fois aujourd’hui mais aussi à un moment déterminé du passé, par exemple il y a 30 ans.

Inversement, si vous voulez qu’un livre meure, assurez-vous qu’il n’ait aucun intérêt pour un homme du passé.

Cette astuce s’applique aux institutions, aux idées, aux théories, aux technologies, et toutes ces autres choses non-périssables : la vieille technologie survit en grande partie parce qui est nouveau se trouve remplacé par ce qui est encore plus nouveau.

Le temps est à la fois un détecteur et une cause de fragilité : ce qui a survécu possède une résistance aux événements aléatoires.

Cette petite astuce nous permet de nous livrer à de la prédiction négative. L’Histoire n’a pas de sens ou plutôt, elle a un sens qui ne nous est pas accessible. En revanche, tout ce qui est fragile finira par rompre sous le poids du temps. Par conséquent l’effondrement est plus facile à prévoir que l’émergence : l’innovation est plus susceptible d’attaquer ce qui est nouveau et d’épargner ce qui est ancien.

En conséquence, certains éléments modernes seront remplacés- on ne sait pas encore par quoi, tout ce que l’on peut savoir est que ce qui est fragile s’effondrera  et que ce qui a été éprouvé par le passage du temps sera épargné. Voici donc une liste de choses nouvelles et fragiles qui sont susceptibles de disparaître au cours des dix prochaines années. Elles sont très modernes, hautement fragiles et soumises à des pressions donc attendez-vous qu’au moins quatre sur huit disparaissent :

Les huiles végétales (soja, maïs, palme), les statines et les médicaments psychotropes, la monnaie fiduciaire, le régime d’Arabie Saoudite, l’ordinateur de bureau, les compagnies aériennes nationales, le mouvement néo-athéiste, l’économie comportementale et le nudge, CNN, l’architecture non-fractale, les organisations centralisées et kafkaïennes comme Bruxelles ou Whitehall (UK), l’éducation d’ « élite »  au niveau licence, et pour terminer,  les organismes génétiquement modifiés»

A la liste de Taleb, j’ajouterai à titre personnel : l’idéologie égalitaire universaliste et la République Française, en tant que régime.

NB : Cet article ne fait pas partie du recueil l’Homme et la Cité