Du changement de paradigme

Rien n’est plus difficile que de faire admettre à une personne ou à un groupe que les principes fondamentaux sur lesquels ils ont bâti leur existence ou fondé leur conception du monde sont faux ou désormais inadaptés.

Dans son film, « Invasion Los Angeles », le réalisateur John Carpenter a magistralement mis en scène la lutte aussi bien physique qu’émotionnelle qu’implique tout changement de paradigme.

De son côté, dans son livre « Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie », le géographe et biologiste Jared Diamond a montré qu’à travers l’histoire, les sociétés qui survivent sont celles qui, en période de grande crise, sont capables  de remettre radicalement en cause leur système de valeurs pour assurer leur survie.

Jared Diamond donne l’exemple de la petite île de Tikopia en Polynésie. Confronté à une crise sans précédent, les Tikopiens parvinrent à survivre en régulant de façon drastique leur population via l’interruption de coït, le quasi-suicide (des membres de la tribu partirent pour des expéditions en mer dont ils ne revinrent pas), le changement de régime alimentaire mais surtout en sacrifiant, littéralement, leurs vaches sacrées, en l’occurrence leurs troupeaux de porcs, animaux d’une importance symbolique considérable dans la culture polynésienne.

Plus proche de nous, le Japon, menacé d’être colonisé par les puissances occidentales à la fin du XIXème siècle, opéra un changement de politique brutal connut sous le nom de l’ère Meiji. Rompant avec plusieurs siècles d’isolement, le Japon envoya des dizaines de milliers d’étudiants en Occident pour étudier ses techniques et ses sciences et renonça à certaines pratiques traditionnelles, notamment en matière d’habillement. Quelques décennies plus tard, le Japon était devenu une puissance industrielle dont l’impérialisme était en mesure de concurrencer celui des occidentaux en Asie.

Aujourd’hui, confrontées à une crise sans précédent de leur modèle, les sociétés occidentales jouent leur survie sur leur  propre capacité à changer totalement de paradigme.

Les sociétés occidentales ont cru pendant deux siècles à la croissance et à son corollaire philosophique, le progrès. Elles doivent redécouvrir que la croissance n’était pas la règle mais l’exception, que le “progrès” n’est qu’une illusion de la modernité et que le temps n’est pas linéaire mais circulaire.

Elles ont cru que le seul horizon était celui de leurs imaginations et de leurs désirs ; elles doivent redécouvrir la contrainte et la limite.

Elles ont cru que l’homme était la mesure de toute chose et que tout n’était que « construction sociale » ; elles doivent redécouvrir que l’homme n’est qu’un élément du cosmos soumis aux mêmes lois que le reste de la Nature.

Sur le plan politique, les sociétés occidentales ont cru qu’il était possible de mettre fin à la guerre ; elles doivent redécouvrir l’irréductible permanence de la violence et du conflit.

Elles ont cru qu’il était possible de résoudre tous les problèmes par le dialogue, le droit et le commerce ; elles doivent redécouvrir  la guerre, la force et la puissance.

Surtout, elles ont cru aux Droits de l’Homme, à l’état de droit et aux valeurs universelles ; elles doivent redécouvrir qu’à part les lois de la nature, rien n’est universel et qu’elles ont pris le particularisme culturel européen, issu de la pensée chrétienne, pour une loi générale alors qu’il n’est qu’une exception. En chinois, il n’existe même pas de mot pour désigner les Droits de l’Homme pas plus qu’il n’en existe en terre d’islam pour la laïcité.

S’il veut survivre, l’Occident doit surmonter son incommensurable orgueil et rompre avec l’universalisme, ce qui signifie clore le chapitre ouvert avec le rationalisme du XVIIIème siècle, la Révolution Française et les Droits de l’Homme. La tâche est d’autant plus ardue, en premier lieu pour la France, puisqu’il s’agit de renoncer à des idées qui ont fait la gloire de la civilisation européenne et lui ont permis d’exercer sa suprématie sur le reste du monde pendant plusieurs siècles. Cette opération de chirurgie spirituelle et culturelle à haut risque se trouve d’autant plus délicate à réaliser que l’Occident, empoisonné depuis plusieurs décennies par des valeurs périmées, se trouve déjà considérablement affaibli et diminué. Là où il faudrait un peuple jeune, vigoureux et plein d’audace, similaire à celui qui fit la Révolution Française, il n’y a plus que des hommes vieux, apeurés et doutant d’eux-mêmes ainsi que de leurs forces.

« Nous autres, civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles » écrivait Paul Valéry au sortir de la première guerre mondiale. Même si la mort est une fatalité, son échéance peut être repoussée par ceux qui ont encore la volonté de vivre. Pris au piège, de nombreux animaux n’hésitent pas à s’amputer d’un membre pour s’échapper et survivre. Si l’Occident veut faire de même, mais le désire-t-il réellement, il doit être capable de s’amputer spirituellement en renonçant à ses si chères valeurs, à la tolérance, à la paix ainsi qu’à sa prétention délirante à l’universalité.

Dans son dernier livre, le philosophe René Girard écrivait : « Nous devons entrer dans une pensée du temps où Charles Martel et les croisades seront plus proches de nous que la Révolution française et l’industrialisation du Second Empire. ».

Tout est dit.

Du casse du siècle

Pour comprendre l’ampleur et l’obscénité du casse du siècle, il suffit de regarder et de comprendre le graphique ci-dessous.

La ligne du bas représente la croissance du PIB.

Celle du haut, celle de la dette et des prêts.

Ce graphique concerne l’économie américaine mais la dynamique est la même pour l’Europe et le reste du monde.

Dans un précédent article, j’ai expliqué comment depuis les années 70, l’endettement massif avait permis de compenser la chute du taux de rendement énergétique (TRE).

Normalement, au lieu de s’engager dans une véritable fuite en avant, les économies développées auraient dû  peu à peu ralentir la machine économique pour aligner l’économie et les niveaux de vie sur la contraction énergétique. Comme je l’ai également expliqué, le dogme économique, politique et psychologique de la croissance a empêché cet ajustement.

En termes réels, l’économie se contracte depuis plus de quarante ans, ce que le bon sens populaire appelle « la crise » mais l’hyperclasse mondialisée a trouvé le moyen, non seulement d’échapper à cette contraction mais de réaliser au passage le casse du siècle, voire du millénaire.

Pour comprendre ce qui est en train de se produire, il faut revenir à la question de la création monétaire. Depuis les années 70, pour simplifier,  la monnaie n’est plus adossée à un métal précieux comme l’or. Nous sommes entrés dans l’ère de ce qui s’appelle la monnaie fiduciaire (fiat money).

La création monétaire est gérée par les banques centrales qui n’ont qu’à , pour simplifier, créditer ex nihilo des lignes de compte sur un serveur.  Depuis quarante ans et avec une accélération depuis la crise de 2008, les banques centrales injectent des quantités faramineuses de liquidités dans le système économique et financier international pour éviter son effondrement. Cette politique qu’elles présentent sous le titre ronflant de quantitative easing (QE) n’est rien d’autre  en réalité que l’utilisation de la bonne vieille planche à billets.

Le recours massif au QE se traduit par une augmentation à la fois de l’endettement et des liquidités en circulation mais aussi à l’apparition d’une anomalie, les taux d’intérêts négatifs, qui sont en train de détruire le système bancaire et financier ainsi que le concept même d’épargne. Le problème, c’est que si le QE s’arrête, le système économique s’effondre et des millions de gens se retrouvent sans emploi.

Avec une candeur rare, la nouvelle directrice de la BCE et ancienne directrice du FMI, Christine Lagarde a d’ailleurs récemment expliqué qu’il valait mieux que les gens aient un emploi plutôt que de l’épargne.

Ceci étant posé, comment cette situation profite t’elle à l’hyperclasse mondialisée ?

Tout simplement parce que les banques centrales arrosent de liquidités tous ceux qui possèdent les banques, les entreprises et tout le système financier en général.

Sous couvert de « sauver l’économie », cette politique permet à ceux responsables de cette situation de s’enrichir comme jamais auparavant via de la création monétaire débridée dont les conséquences vont être apocalyptiques. 

Rappelons que l’argent crée par les banques centrales et qui se trouve inscrit sur les comptes ne vaut en réalité plus rien. Il n’est plus qu’une convention. Mais ceux qui bénéficient de cette manne financière l’utilisent pour acheter des choses, elles, bien réelles : de la force de travail, de l’immobilier, des parts dans les entreprises, des terres agricoles, des métaux précieux…

Imaginez un moment que votre meilleur ami possède dans sa cave une planche à billets.

Chaque mois, il vous remet un sac avec un million en liquide.

Le premier mois, vous l’utilisez pour rembourser l’emprunt sur votre maison et acheter une résidence secondaire.  Le mois suivant, vous rachetez la maison du voisin et l’entreprise de votre collègue qui connaît des difficultés de trésorerie. Le mois d’après, vous rachetez encore d’autres maisons et d’autres entreprises. Quelques mois plus tard, vous prêtez à la ville car appauvrie, elle n’a plus les moyens de boucler son budget. Au bout d’un an, vous contrôlez toute l’activité économique de la ville  et ses habitants sont devenus de nouveaux serfs du Moyen-Age enchaînés financièrement soit par la dette, soit par le paiement de loyers.

Et tout ça, grâce à l’argent crée par votre copain qui, en réalité, ne vaut rien Loin d’être abstraite et théorique, cette manipulation financière prend des formes tout à fait concrètes. Fin 2019, aux Etats-Unis, lee patrimoine des 1% des les plus riches était sur le point de dépasser l’intégralité de celui de la classe moyenne américaine.

Ce qui est en réalité en train de se passer dans l’indifférence générale n’est tout simplement que l’un des plus grands accaparements de richesses de l’histoire et l’asservissement économique des populations des pays développés.  Pendant que la majorité des français sont à découvert le 15 du mois et que les classes moyennes se serrent la ceinture, les responsables de la crise sont arrosés d’argent « gratuit » qu’ils utilisent pour s’enrichir encore plus tout en se convainquant que cela est nécessaire pour éviter le chaos!

L’hyperclasse a la chance inouïe que ce casse du siècle se déroule de façon aussi abstraite et nécessite pour être compris de solides notions financières et économiques car sinon la colère du peuple ne connaitrait plus de limites.

Pour finir, arrêtons-nous un instant sur ce qui a rendu une telle situation possible.

Que les pauvres trinquent et que les riches se débrouillent pour échapper à leurs responsabilités tout en s’en mettant au passage plein les poches sans la moindre considération pour l’intérêt général, tout cela n’a malheureusement rien de bien nouveau.

Ce qui est nouveau en revanche, c’est qu’il n’existe plus de distinctions entre les pouvoirs politiques et financiers ou pour dire les choses autrement, plus de différence entre la classe des princes et celles des marchands.  Le phénomène le plus important et le plus sous-estimé de notre époque est la victoire définitive de la bourgeoisie sur la noblesse. Jusque dans les années 60, il existait encore une frontière, certes de plus en plus mince, entre les serviteurs de l’Etat et le monde des affaires.

Aujourd’hui, cette frontière a été totalement abolie : ceux qui dirigent les pays développés font désormais  partie du même monde et ont été formés sur le même moule que ceux qui dirigent le monde de la banque ou de la finance.

Comment maintenir un équilibre social quand il n’y a plus de garde-fous, ni de contre-pouvoirs ?

Qui pour défendre le peuple ? Qui pour défendre l’intérêt général et remettre les féodaux à leur place ?

Ce triomphe de la bourgeoisie sur la noblesse, c’est l’aboutissement et la fin d’un cycle débuté avec le XVIIIème et la Révolution Française.  Tout l’enjeu politique de ce début du XXIème est de clore ce cycle et de faire émerger une nouvelle noblesse, distincte de l’hyperclasse et protectrice du bien commun.

MAJ Nov 2019:

Des indicateurs économiques

Une des plus grandes perversions intellectuelles de notre époque est l’utilisation d’indicateurs et de méthodes en apparence scientifiques pour recouvrir d’un vernis de crédibilité les mensonges, les manipulations et les dogmes. Cette pratique systématiquement utilisée par les dirigeants politiques et les médias a pour conséquence désastreuse de fausser entièrement le rapport au réel, de susciter une méfiance envers la science en général et de contribuer à mettre dans le même sac les véritables experts et les charlatans.

Aucun domaine de la connaissance n’est épargné par ce phénomène mais à cause du rôle central qu’elle occupe dans nos sociétés contemporaines, la science économique est en une des principales victimes.

Disons les choses clairement : à peu près tous les indicateurs et tous les discours médiatiques sur l’économie sont totalement bidons.

Démonstration :

  • Sur le chômage

En France, le nombre de chômeurs se situe officiellement autour de 6 millions de personnes.

Ce chiffre n’intègre que les catégories A, B et C de demandeurs d’emplois.

En ajoutant les catégories D et E, les personnes inscrites au chômage mais qui ne cherchent pas d’emploi, on peut rajouter 600 000 chômeurs en plus. A noter que sur un an, la catégorie D, celle des personnes inscrites mais non tenues de chercher un emploi, a connu à elle seule une augmentation de 13.5%.  La même technique est employée aux Etats-Unis où, derrière le faible taux de chômage, se cache le fait que plus de 95 millions de personnes sont sorties de la population active et ne recherchent même plus d’emploi.

Enfin, le  taux de chômage est loin d’être une mesure pertinente car comme disait Coluche, « les gens ne veulent pas de travail, de l’argent leur suffirait » autrement dit, les emplois créés permettent-ils à ceux qui les occupent de vivre de façon décente ?

La réponse est non.  Les faibles de taux de chômage de l’Allemagne, de l’Angleterre et des Etats-Unis  s’expliquent en partie par des réformes qui ont conduit à la multiplication de mini-jobs payés l’équivalent de 3 ou 4€ de l’heure. La France, elle, a fait le choix de la dépense publique et d’un taux de chômage élevé pour éviter la paupérisation et l’explosion sociale mais même dans ce contexte, le salaire médian ne permet plus d’habiter dans les métropoles et d’élever une famille de deux enfants. De plus, il existe une tendance grandissante à la multiplication des missions couvertes par un intitulé de poste donné ou pour dire les choses autrement, un seul salarié réalise désormais des tâches qui occupaient autrefois deux ou trois personnes.

En réalité, dans toutes les économies développées, la situation de l’emploi est absolument désastreuse et les salaires réels, en plus d’être insuffisants, sont largement grignotés par l’inflation.

  • Sur l’inflation

Un des principaux objectifs des banques centrales comme la BCE est de lutter contre l’inflation. Sur le papier, il s’agit d’un immense succès car l’inflation se trouve officiellement stabilisée autour de 1%.

En réalité, celle-ci est bien plus forte et grignote chaque année le pouvoir d’achat des ménages.

Certes, le prix de certains biens de consommation, essentiellement technologiques, diminue mais le prix de toutes les dépenses essentielles augmente : essence, électricité, gaz sans parler du poste le plus important, le logement. En l’espace de trente ans, le prix de l’immobilier en France a plus que doublé sans que les salaires n’en fassent autant. Sur ce point, il existe un véritable fossé entre ceux qui, déjà propriétaires, ont vu la valeur de leurs actifs augmenter de façon spectaculaire et ceux qui doivent débourser deux fois plus pour acquérir le même type de bien. Enfin, l’inflation prend une forme beaucoup plus insidieuse et très mal mesurée : la réduction de la qualité et de la quantité des biens et des services. Sous l’effet de la contraction économique, les opérateurs réduisent année  après année certaines prestations qui allaient auparavant de soi comme par exemple, la présence de personnel au guichet dans les banques ou au comptoir des compagnies aériennes. Dans le même temps, de nombreux produits ont connu une réduction de leur quantité (bouteilles de 1.5l qui passent à 1l) ou de leur qualité (baisse de la teneur en cacao par exemple) soit pour préserver les marges des fabricants, soit à cause de l’augmentation du coût de certaines matières premières.

  • Sur la croissance

Dans un précédent article, j’ai expliqué comment la contraction énergétique via la chute du Taux de Rendement Energétique (TRE) condamnait depuis les années 70 les économies à une contraction économique et à une croissance faible. Aujourd’hui, il est nécessaire de comprendre que la croissance de toutes les économies, y compris celle de la Chine, n’est rendue possible qu’à travers des manipulations comptables et l’émission d’une quantité titanesque de dettes, 188 trilliards à l’échelle mondiale. Cet endettement ne concerne pas seulement les états mais aussi les entreprises et les ménages. Non seulement, cet endettement massif menace l’avenir mais il est également utilisé par les classes dominantes pour accomplir un accaparement de richesses sans équivalent dans l’histoire de l’Humanité. Toute cette  maigre croissance  constitue une gigantesque fuite en avant via l’endettement et cette stratégie est en train de détruire, via les taux négatifs qu’elle induit, le système financier ainsi que le concept même d’épargne.

  • Sur la monnaie

Comme je l’ai également expliqué, un des plus gros problèmes économiques de notre époque est que la monnaie elle-même ne vaut plus rien. La monnaie fiduciaire n’est  à l’origine qu’une convention et l’injection, depuis 2008, de centaines de milliards de liquidités  par mois dans l’économie par les banques centrales mondiales pour soutenir le système financier et l’activité économique a conduit au fait que cette convention elle-même  ne vaut plus rien. Tous les acteurs économiques sont les participants à un gigantesque jeu de chaises musicales qui attendent tous avec effroi que la musique s’arrête car ils savent qu’à ce moment,  ils assisteront à un véritable jeu de massacre financier. Selon le prestigieux cabinet McKinsey, la prochaine crise entraînera la faillite de plus de la moitié des banques. Quand le système financier s’effondrera et que le public découvrira que l’argent pour lequel il a tant souffert et auquel il a consenti tant de sacrifices ne vaut plus rien, non seulement sa colère sera sans limite et il n’ aura pas d’autres choix, de même que les états, que de revenir aux seuls véritables réserves de valeur et extincteurs de la dette que sont l’or et l’argent.

Tous ces éléments continuent d’être ignorés par les médias et les dirigeants politiques et les sujets économiques restent abordés, malgré la gravité de la situation, sous l’angle de l’anecdote ou via des indicateurs complètement faussés et privés de véritable signification.  Le peuple, lui, sent bien qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de l’économie, sans pour autant posséder les connaissances suffisantes pour mesurer l’ampleur de l’escroquerie.

Tôt ou tard, tous devront faire face à cette réalité qui refuse pour l’instant d’être admise : nous assistons à la fin d’un modèle économique, né de la révolution industrielle et de l’exploitation des énergies fossiles, et ces 200 ans que nous avons pris pour la règle sont en réalité, à l’échelle de l’histoire économique, rien de plus qu’une exception.

Du “Joker”

Véritable phénomène culturel et succès inattendu au box-office, le film de Todd Phillips,  Joker  a su de toute évidence parler à son époque.  Sous couvert de dévoiler la genèse du célèbre antagoniste du justicier Batman, il décrit le basculement dans la folie et le passage à l’acte criminel d’un jeune homme perturbé, Arthur Fleck, comique et clown raté, évoluant dans une métropole ravagée par la violence gratuite et la pauvreté.

Loin d’être un film de super-héros,   Joker  se veut avant tout un film social qui utilise le célèbre personnage pour parler de son époque. Métaphore d’une Amérique ou plus largement d’un monde occidental marqué par les inégalités sociales, l’incivilité, l’isolement et l’abandon des classes populaires par des élites brutales et donneuses de leçons, la ville de Gotham City dépeint une société en phase terminale de décomposition.

Le film montre comment un tel terreau, via l’humiliation quotidienne, l’absence de perspectives et la destruction des derniers garde-fous sociaux sous prétexte d’économies, peut conduire au basculement d’un individu dans la vengeance et la violence. Le Joker, c’est à la fois les Gilets Jaunes ou les « déplorables » de l’Amérique de Trump conspués par Hillary Clinton et l’establishment.

Malheureusement, tout comme l’époque qu’il décrit, Joker  refuse de faire de la politique ce que l’antihéros ne manque d’ailleurs pas de le rappeler au début de la scène clé du film.  Pour le Joker comme pour les révoltés du monde d’aujourd’hui,  la révolte est avant tout une affaire personnelle. Sauf qu’une addition de souffrances et de révoltes, aussi légitimes soient-elles, ne fait pas un projet politique.

En ce sens, Joker est un pur produit de son époque et un excellent révélateur de ses limites : un film qui se veut politique  mais qui réduit cette dimension à son l’aspect individuel et émotionnel. A aucun moment, il n’est  en effet question ni des causes, ni des idéologies, ni de l’éventuelle construction d’un projet collectif  susceptible d’apporter une solution aux problèmes.

Il y a pratiquement 50 ans, Taxi Driver de Martin Scorcese dont  The Joker est un quasi-remake avec De Niro en guise de fil rouge, abordait exactement le même sujet mais prenait soin de s’attarder longuement sur la responsabilité du politique dans la déliquescence de la société. Il y a vingt ans, Fight Club de David Fincher, autre influence évidente, allait encore plus loin en montrant comment le héros parvenait à échapper à son aliénation en créant une véritable armée révolutionnaire et un nouveau système de valeurs.

Joker, lui, ne se contente que de constater la souffrance et de montrer comment un homme que l’époque a poussé jusqu’au bout de sa folie peut devenir un instrument jouissif de la vengeance sociale ainsi que le héraut  de tous les opprimés.  Mais sans projet collectif, ni buts politiques, cette révolte individuelle reste stérile et n’aboutit qu’à un chaos qui soulage brièvement mais ne résout absolument rien.

La grande faiblesse  de Joker, qui explique son immense succès, est d’être totalement de son époque : nihiliste, narcissique et farouchement individualiste. Ce que montre en réalité Joker, c’est que notre société  a perdu jusqu’à la capacité de faire  de la politique, c’est-à-dire d’imaginer des projets collectifs visant le bien commun.

Après Moi le chaos.

Leçon de Joker et épitaphe de notre époque.

Du quotient intellectuel

Que ce soit via la fameuse carte de QI qui agite les réseaux sociaux ou sur les tests censés révéler l’existence du surdon, la question du QI et de sa mesure fait un retour en force dans le débat intellectuel.

Conçu à l’origine par le français Alfred Binet pour détecter le retard mental, le QI est en réalité, une fois sorti de ce rôle, un indicateur dépourvu de signification et il est regrettable qu’il se soit imposé comme la  mesure par excellence de l’intelligence dans l’esprit du public avec le soutien d’une partie de la communauté scientifique.

Dans un article très détaillé, Nassim Nicolas Taleb a expliqué pourquoi aussi bien sur le plan statistique que philosophique, le QI représente une escroquerie intellectuelle. De mon côté, j’ai proposé plusieurs hypothèses permettant d’expliquer les inégalités entre les individus et les groupes humains et expliqué pourquoi cet outil n’est pas du tout adapté pour identifier le surdon.

Plutôt que de revenir sur des arguments qui ont été longuement développés ailleurs, je voudrais revenir sur la critique centrale du QI qui, en dépit de sa grande simplicité, semble échapper à beaucoup.

La principale faiblesse du QI est qu’il s’agit d’un instrument beaucoup moins efficace et beaucoup moins rigoureux  que la mesure directe. 

Comme je l’ai expliqué, si vous voulez savoir si quelqu’un est surdoué, plutôt que de lui faire passer un test, regardez en temps réel comment fonctionne son cerveau dans un IRM. Si vous êtes vous-même surdoué, il vous suffira de quelques minutes de conversation pour déterminer si vous avez ou non à faire à un surdoué.

De la même manière, si vous devez recruter quelqu’un, plutôt que de regarder son diplôme ou son QI, il vaut mieux  regarder ses réalisations concrètes ou mieux encore, lui faire accomplir  la tâche pour laquelle vous allez le recruter et voir comment il se débrouille.

Enfin, pas besoin d’une carte de QI pour se rendre compte de l’insuffisance de certains groupes humains dans leur organisation ou dans leur culture, il suffit pour cela d’aller sur le terrain ou plus simplement encore de constater leur place ou leur influence  au sein de la hiérarchie mondiale.  

En réalité, le QI est un outil qui fut inventé pour répondre à une problématique industrielle : détecter rapidement les inaptes souffrant d’un profond retard mental dans le cadre de l’enseignement obligatoire et de la conscription militaire.  Au-delà de ce cadre, l’outil  n’est plus pertinent et devient même dangereux car il se substitue, par paresse intellectuelle,  à l’analyse concrète et réelle des qualités et des compétences des individus. Le QI, comme le diplôme, ne mesure en réalité  que la capacité à passer un test de QI et non la compétence réelle, sans parler du fait que ces tests sont souvent conçus par des individus dont le fonctionnement intellectuel se trouve particulièrement adapté, quelle surprise, à la résolution de tests de QI…

Tous les débats autour du QI révèlent en réalité la puissance de la mesure,  l’enjeu de son contrôle par un groupe et l’importance qu’elle revêt pour la validation sociale des compétences d’un individu ou de l’attribution de sa place au sein d’une hiérarchie. C’est pour cela que toute personne qui a été détectée comme surdoué par un test de QI refusera d’admettre que ce test est privé de toute signification. De la même manière, toute personne qui a investi plusieurs années de sa vie dans l’obtention d’un diplôme refusera toujours d’admettre que celui-ci ne dit rien de ses compétences et pire, qu’un autodidacte consciencieux et passionné  peut faire aussi bien, voire mieux. 

En dernière analyse, le QI est un enfant de cette modernité qui au nom de méthodes et de principes en apparence « scientifiques » et « rationnels »  construit une nouvelle forme de totalitarisme qui refuse de voir des individus pour ne plus voir que des numéros et des indicateurs pouvant être traités   avec « efficacité »  par le système.  Ceux qui, notamment dans la résistance patriote, utilisent cet outil avec gourmandise pour illustrer l’inégalité entre les races humaines ne se rendent pas compte qu’ils participent ainsi  à renforcer le système et les valeurs  qu’ils prétendent combattre.

Autant il est absurde et dangereux de nier les inégalités entre les individus et les groupes humains, autant il est tout aussi absurde et dangereux d’attribuer ces inégalités à un indicateur aussi totalitaire et privé de signification que le quotient intellectuel.

De l’effet d’ancrage

En psychologie, l’effet d’ancrage (anchoring) désigne un biais cognitif humain qui consiste à privilégier l’information reçue en premier lieu et à l’utiliser en tant que valeur de référence.

L’effet d’ancrage est une technique particulièrement utilisée en négociation ou en politique où elle se révèle particulièrement utile car elle permet de poser les termes de la discussion et de faire en sorte qu’il soit très difficile psychologiquement pour l’interlocuteur de s’en écarter.

Un exemple d’ancrage consiste à demander à des convives d’un repas de choisir entre fromage et dessert. En formulant les choses ainsi, vous avez « ancré » le choix.  Si suite à cela, un convive venait à demander s’il serait possible d’avoir fromage et dessert et pourquoi pas en plus un petit café, il passerait aux yeux de l’assemblée  pour quelqu’un d’exigeant, voire d’impoli.

De la même manière, l’effet d’ancrage explique pourquoi pour obtenir une augmentation de salaire significative, il est souvent préférable  de changer d’employeur, voire de métier plutôt que de rester dans la même entreprise. Même si vous le méritez, il est plus difficile pour votre ancien patron de vous payer 10 000€ de plus par an car c’est votre ancien salaire qui reste sa valeur de référence.

De tous temps, l’effet d’ancrage a été utilisé en politique pour défendre une position ou affaiblir celle de l’adversaire. Abraham Lincoln utilisa par exemple l’abolition de l’esclavage dans les Etats du Nord  comme effet d’ancrage dans ses négociations avec le sud esclavagiste comme le montre avec brio le film « Lincoln » de Steven Spielberg.

Aujourd’hui, aucun sujet n’illustre mieux l’utilisation de l’effet d’ancrage que celui du traitement de l’immigration. Le gouvernement français a par exemple annoncé récemment la mise en place de quotas sur l’immigration de travail et un durcissement des conditions d’accès à l’AME.

Ces décisions sont présentées par les commentateurs comme un « virage à droite » et des mesures dures.

Redoutable effet d’ancrage !

Un véritable virage à droite consisterait en réalité à ne plus accueillir de réfugiés, à expulser les clandestins, à mettre un terme au regroupement familial, à en finir avec le droit du sol, à déchoir de la nationalité française les criminels binationaux et de procéder à une remigration massive des populations indument naturalisées depuis quarante ans. Mais grâce à l’effet d’ancrage, des mesurettes à la portée limitée peuvent être présentées comme une politique de grande fermeté.

Le deuxième bonus de l’effet de l’ancrage est justement de présenter ceux qui osent sortir du cercle étroit des choix qu’il a tracé comme des extrémistes ou des gens déraisonnables.

Même si vous pouvez démontrer par A + B que le marché immobilier est surévalué d’environ 70%, vous aurez bien du mal à faire admettre au vendeur que le bien qu’il espérait vous vendre 100 000€ ne vaut en réalité que 30 000€ sans passer pour un idiot peu conscient de la réalité du marché.

Comprendre la puissance  de l’effet d’ancrage, c’est comprendre l’importance de contrôler les médias et plus généralement, les sources d’information. En effet, dans nos sociétés contemporaines, ce sont les médias qui pour l’essentiel définissent les termes de l’ancrage.  Par le registre lexical, le choix des thématiques, des données ainsi que celui des intervenants, ces derniers ancrent dans l’esprit du public des valeurs de référence.

Celui qui contrôle les médias contrôle en réalité ce qui est considéré  par une société comme la norme raisonnable. Sur le plan politique, il est notamment amusant de constater par exemple que des thèmes ou des idées considérés comme appartenant à l’ultra-droite en France sont considérés comme de centre-droit dans des pays comme la Russie, la Hongrie ou la Pologne. A chaque pays, son ancrage.

Eviter les pièges tendus par l’ancrage demande une discipline mentale de fer.

Pour un négociateur, il faut dès le début  recadrer le débat en accusant au passage  l’interlocuteur de nous prendre pour un imbécile ou de nous manquer de respect.  Une fois l’ancrage établi, sortir du cercle tracé par celui-ci suppose une force de caractère et une indifférence au fait d’être traité d’extrémiste, d’idéaliste ou de dur en affaires. Sur le plan social et médiatique, le meilleur antidote reste encore de s’exposer le moins possible aux termes de l’ancrage pour ne pas l’intérioriser et au contraire aller chercher ce qu’on appelle les biais de confirmation pour se prémunir mentalement.

Face à l’effet d’ancrage, comme le capitaine pris dans la tempête,  il ne faut surtout pas chercher à jeter l’ancre mais plutôt chercher à son garder son cap et continuer à suivre son étoile.

De l’intégration

C’est le nouveau mantra que répète à l’envi la classe politique et médiatique : il faut intégrer.

Il faut les intégrer. Qui ? Ces populations d’origine étrangère dont depuis quarante ans le nombre s’accroît  chaque année un peu plus un peu plus en France. Dans l’esprit de nos dirigeants, l’étranger intégré, c’est celui qui occupe une activité professionnelle stable, qui respecte les lois de la République et qui évite de voiler trop ostensiblement sa femme ou d’agresser trop régulièrement les pompiers.  Le problème, c’est que tout « intégré» qu’il soit, cet étranger contribue à détruire chaque jour un peu plus la Nation.

En quelques décennies, la France a  en effet connu une modification spectaculaire  de ses exigences envers les nouveaux venus  via un glissement sémantique subtil mais significatif. Autrefois, il était attendu des populations étrangères non pas qu’elles s’intègrent mais qu’elles s’assimilent. S’assimiler, cela signifie laisser derrière soi son origine pour devenir pleinement français en adoptant les mœurs, les coutumes et l’histoire de France. S’assimiler, c’est faire comme Napoléon qui disait : “De Clovis au Comité de Salut Public, j’assume tout”.

Aujourd’hui laxiste et impuissante, la République sut  pourtant être ferme  et impitoyable sur la question de l’assimilation. En 1870 avec les décrets Crémieux, elle offrit aux populations indigènes d’Algérie la possibilité de devenir pleinement français. Les juifs acceptèrent de s’assimiler ; les musulmans le refusèrent, préférant conserver le “statut personnel”, autrement dit la charia. Au début du XXème siècle, la République expulsa des millions d’italiens et de polonais non assimilés et dans des provinces comme l’Alsace, elle mena à l’école et dans l’espace public une guerre impitoyable aux identités et aux langues régionales. Qu’on l’approuve ou non, la République avait à l’époque un projet : faire de la France une nation républicaine et elle savait se donner  les moyens d’atteindre cet objectif.

A partir des années 70, sous la pression de l’immigration de masse et de l’idéologie antinationale, il ne fut soudain plus question d’assimiler mais d’intégrer. Cela signifiait que désormais chaque « communauté » allait pouvoir continuer à vivre en France en conservant ses mœurs, ses coutumes et son appartenance affective, culturelle  et parfois même juridique à son pays d’origine.  En théorie, la République et ses lois devaient être le ciment chargé de rendre cette cohabitation possible et faire de ses communautés disparates une nation. En pratique, il y eut une explosion du communautarisme et une perte du sentiment d’appartenance collective dans un pays qui, contrairement aux Etats-Unis, ne s’était jamais construit sur un tel modèle.

L’intégration, c’est en réalité la destruction de la nation et l’affaiblissement de la France.

Quant à l’assimilation, il est désormais trop tard et ceux qui la prônent sont des « cervelles de colibri » qui n’ont toujours rien compris au film. Quarante ans d’intégration ratée ont conduit des pans entiers du territoire et des populations qui se comptent en millions à faire sécession. Aujourd’hui, le véritable enjeu consiste à reprendre ses territoires perdus par la République et à expulser hors de la communauté nationale tous ceux qui s’en sont volontairement détachés.

Malheureusement, ceux qui dirigent la France n’ont pas encore compris l’absurdité complète de « chercher à intégrer » ou de mettre en œuvre des « politiques d’intégration ».  En effet, l’adhésion à un projet politique et l’assimilation  à un peuple ne peuvent être que des démarches volontaires.

Vouloir intégrer, c’est comme chercher à marier de force deux êtres qu’aucun élan du cœur n’attire l’un à l’autre et c’est surtout entretenir la logique communautariste qui contribue à la destruction de la France ainsi qu’à son archipélisation.

Certains français d’origine étrangère, peu nombreux, ont fait volontairement le choix de s’assimiler à la France. Ils ont compris sa grandeur, apprécié son génie et vu l’intérêt qu’ils avaient à associer leur destin à celui d’un si grand peuple. Ceux-là sont en chemin pour devenir de vrais français et la France doit leur réserver le meilleur accueil possible.

En revanche, tous ceux qu’il faut  sans cesse chercher à intégrer avec une débauche de dépenses aussi coûteuses qu’inutiles et qui de toute évidence n’aiment ni la France, ni son peuple  doivent être, expulsés de la communauté nationale, quand bien même la citoyenneté française leur eut elle été indument octroyée. La France leur a offert une chance extraordinaire, ils n’ont pas su la saisir.

Tant pis pour eux.

De l’économie

Un des meilleures définitions de l’économie est « la science qui étudie l’allocation optimale des ressources rares. »

Ceci étant posé quelles sont les deux ressources les plus rares ?

L’énergie et le temps.

Dans un précédent article, j’ai expliqué comment les modèles économiques classiques commettent une immense erreur méthodologique en ne considérant pas  la consommation énergétique comme le socle sur lequel reposent tous les systèmes productifs.  Plus généralement, tout arbitrage économique devrait être considéré comme  un arbitrage sur l’emploi de stocks de ressources finies pour une politique donnée, l’argent n’étant en dernière analyse qu’un intermédiaire dans ce calcul.

En ce qui concerne la gestion du temps, il s’agit en partie d’énergie, via la notion d’entropie, mais aussi de la façon dont nous « informons la matière », ce que j’ai appelé, la « densité informationnelle ». La gestion optimale du temps et de l’information suppose l’utilisation et la transmission de mèmes adaptés au milieu, phénomène qui trouve sa traduction concrète dans les cultures comme dans les formes d’organisation.

L’anthropologie, l’éthologie,  la psychologie, la sociologie et les sciences de l’évolution constituent la voie royale pour étudier et comprendre cette branche  particulière de l’économie qu’est l’utilisation optimale du temps via la transmission de mèmes à forte densité informationnelle.

Reste la question de l’allocation optimale des ressources .

Comment l’évaluer ?

Cette évolution dépend d’un choix politique qui dépend en partie des mèmes retenues  et en partie du rapport de forces entre les groupes au sein d’une société donnée. Tel groupe considérera comme positive une allocation de ressources qui favorise ses intérêts alors que tel autre pensera le contraire.

La recherche du bien commun, c’est-à-dire la maximisation du bien-être et de la puissance d’un groupe donné, toutes hiérarchies confondues, constitue un cadre pertinent pour évaluer la pertinence des stratégies d’allocation de ressources.

Cette mesure suppose de définir de façon précise le groupe de référence.

S’agit-il de la famille, de la tribu, du royaume, de la nation ?

Par rapport aux autres formes, la nation possède l’avantage de permettre l’agglomération de différents sous-ensembles au sein d’un ensemble plus vaste et d’offrir une taille critique permettant de soutenir l’agression et la concurrence des autres ensembles nationaux. Néanmoins, l’équilibre économique au sein d’une nation est toujours précaire.  Au cours de l’histoire, de nombreuses sociétés se sont effondrées à cause d’un déséquilibre causées par l’accaparement excessif des ressources par un groupe au détriment d’un autre.  Pour éviter ce phénomène, chaque nation doit disposer d’un groupe qui, en échange de certains privilèges, est chargé de protéger l’intérêt général et de remettre à leur place les groupes tentés de rompre l’équilibre au profit d’intérêts particuliers.

Historiquement, ce rôle fut joué en France  par l’institution royale  jusqu’à ses ce que ces excès et ses insuffisances conduisent à son renversement par la bourgeoisie. Au sortir de la seconde guerre mondiale, la démocratie chrétienne joua brièvement ce rôle en permettant l’éclosion d’une importante classe moyenne.

Aujourd’hui, avec une accélération depuis les années 70,  la nouvelle bourgeoisie financière s’est émancipée de toutes les tutelles et menace de façon critique l’intérêt général. Dans le même temps, en Occident, la mondialisation économique et financière s’est accouplée à l’universalisme européen pour accoucher d’une idéologie qui prône l’abolition des frontières et la fin de la discrimination fondatrice entre les étrangers et les nationaux.

Dans un tel contexte où il n’existe plus de groupe de référence, l’allocation des ressources n’est plus optimale car le groupe national utilise ses ressources pour soutenir l’existence de populations étrangères. Le mème « universaliste » et « antinational » diffusé par le système éducatif, médiatique et politique conduit  par conséquent à l’emploi  sous-optimal des ressources économiques des peuples européens et conduit ces derniers à leur ruine.

A ce sujet, rappelons  tous les raisonnements économiques qui justifient l’importation de populations étrangères pour soutenir la consommation intérieure ou les régimes de sécurité sociale sont bancals car ils ne prennent pas en compte la longue cohorte d’externalités négatives mortelles  générées par ce phénomène, externalités dues, entre autres facteurs, à la « préférence ethnique » démontrée par Tatu Vanhanen

A l’origine, l’économie, ökonomia, désignait la science de la gestion du foyer.

Il serait grand temps pour les nations européennes de revenir à cette conception originale.

De l’Intellectuel-mais-Idiot (IMI)

Traduction de l’article publié en anglais par Nassim Nicholas Taleb sur Medium en 2016. Quelques libertés ont été prises par rapport à l’article original pour adapter son contenu et ses exemple à un public français. L’esprit du texte a été rigoureusement respecté.

Extrait du livre « Jouer sa peau » (Les Belles Lettres) – « Skin in the Game » (Random House)

“De l’Inde à l’Angleterre en passant par les Etats-Unis, nous sommes les témoins à l’échelle mondiale d’une révolte contre la cabale des « experts » et des journalistes du système sans « skin in the game », cette classe de semi-intellectuels paternalistes diplômés de l’ENA, d’HEC, de Sciences-Po ou d’établissements similaires aux diplômes prestigieux qui s’arrogent le droit de nous dire  1) ce que nous devons faire 2) ce que nous devons manger 3) comment parler 4) comment penser et… 5) pour qui voter.

Le problème, c’est que les borgnes suivent les aveugles : ces membres auto-proclamés de l’intelligentsia seraient incapable de trouver leur derrière avec leurs deux mains, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas assez intelligents pour définir ce qu’être intelligent veut dire et que par conséquent, ils restent prisonnier de raisonnements circulaires, leur principale compétence étant au final de passer des examens conçus par des gens comme eux.

Quand les résultats d’articles de recherche en psychologie peuvent être répliqués dans seulement 40% des cas, quand les conseils diététiques changent du tout au tout après 30 ans de diabolisation de la matière grasse, quand l’analyse macro-économique est moins fiable que l’astrologie, quand vous avez Bernanke nommé à la FED (réserve fédérale américaine) alors qu’il est complètement à la ramasse sur les risques pesant sur le système financier et que vous avez des tests pharmaceutiques dont les résultats ne peuvent être répliqués qu’une fois sur trois, vous avez tout à fait le droit de vous en remettre à votre instinct ancestral ou d’écouter vos grand-mères (ou Montaigne et tout autre savoir classique éprouvé par le temps) car ces bonnes vieilles recettes offrent de meilleurs résultats que tous ces pseudo-experts en costume.

Il n’est pas difficile de constater que ces bureaucrates universitaires qui s’arrogent le droit de gérer nos vies ne sont même pas rigoureux en matière de statistiques médicales ou de politiques publiques. Ils ne savent pas faire la différence entre la science et le scientisme. Pour leurs esprits obsédés par l’image, le scientisme a l’air plus scientifique que la véritable science (par exemple, il est trivial de montrer que tous ceux qui à l’instar de Cass Sunstein ou de Richard Thaler cherchent à nous « nudger » vers certains comportements, qu’ils classifieraient comme « rationnels » ou « irrationnels » (ou tout autre catégorie indiquant une déviation d’un protocole désiré ou prescrit)  ne comprennent la théorie des probabilités et utilisent les modèles de premier ordre de façon cosmétique). Ils sont également enclins à confondre l’ensemble avec l’agrégation linéaire de ses composants, comme nous l’avons vu dans le chapitre consacré à l’extension de la règle minoritaire.

***

L’Intellectuel-mais-Idiot est une production de la modernité qui a connu une accélération à partir de la moitié du vingtième siècle pour atteindre aujourd’hui son apogée, accompagné par une cohorte de gens sans skin in the game qui ont envahi de nombreux pans de la société.  Pourquoi ? Tout simplement parce que dans la plupart des pays, le poids du gouvernement est entre cinq et dix fois plus important que ce qu’il était il y a encore un siècle (exprimé en pourcentage du PIB). L’IMI semble être désormais à tous les coins de rue mais représente encore une toute petit minorité. On le retrouve rarement hors de certaines institutions spécialisées : think-tanks, medias et universités car la plupart des gens ont des vrais métiers et il n’y a pas beaucoup de postes vacants pour les IMI.

Méfiez-vous du semi-érudit qui pense qu’il est un érudit.

Il est incapable de détecter naturellement le sophisme.

L’IMI psychiatrise les autres lorsqu’ils font des choses qu’il ne comprend pas sans se rendre compte qu’en l’occurrence,  c’est sa compréhension qui est limitée. Il pense que les gens devraient agir dans leur intérêt et lui seul sait comment agir en ce sens, surtout s’il s’agit de ploucs ou d’habitants de la France profonde qui votent pour le FN ou pour le « Non » au référendum de 2005.

Quand les plébéiens font quelque chose qui a du sens pour eux mais non pour lui, l’IMI emploie le terme « non-éduqué ». Ce que nous appelons généralement la participation au processus démocratique, l’IMI le désigne par « démocratie » quand cela lui convient et par « populisme » quand la plèbe ose voter d’une façon qui va à l’encontre de ses préférences.

Alors que les riches prônent le « un euro, une voix », les plus humanistes le « un homme, une voix, » Monsanto le  « un lobbyiste, une voix, », l’IMI prône le « un diplômé de l’ENA, une voix » ou équivalent pour toute autre établissement d’ « élite » faisant partie du club.

Socialement, l’IMI est abonné au Monde ou au Nouvel Obs. Il n’est jamais grossier sur Twitter. Il parle de l’ « égalité des races » et d’ « égalité économique » mais n’a jamais été boire un verre avec un conducteur de taxi issu d’une minorité ethnique (une fois de plus, pas de skin in the game car le concept est étranger à l’IMI). Les IMI du Royaume-Uni ont été embobinés par Tony Blair. L’IMI moderne a assisté à plus d’un Ted talks en personne et en a regardé plus de deux sur Youtube.

Non seulement il a voté pour Hillary-Monsanto-Malmaison parce qu’elle était la mieux placée, et autre raisonnement circulaire du même acabit mais en plus il considère tous ceux qui n’ont pas fait de même comme mentalement perturbés.

L’IMI possède un exemplaire du « Cygne Noir » (livre de Taleb) dans sa bibliothèque mais confond l’absence de preuve avec la preuve d’absence. Il croit que les OGM sont de la « science » et que cette « technologie » ne diffère en rien des méthodes de reproduction traditionnelles du fait de sa capacité à confondre la science avec le scientisme.

Typiquement, l’IMI ne se trompe pas sur la logique de premier ordre mais les effets de second ordre ou les externalités lui échappent complètement le rendant totalement incompétent dans les domaines complexes. Du confort de son appartement de Saint-Germain-des-Prés, il était partisan de la « neutralisation » de Kadhafi parce qu’il était un « dictateur », sans réaliser que les neutralisations ont des conséquences (n’oubliez pas que parce qu’il n’a pas de skin in the game, il ne paie pas le prix de ses erreurs).

Sur le stalinisme, le maoïsme, les OGM, l’Irak, la Syrie, les lobotomies, l’aménagement urbain, les régimes, le fitness, la psychologie comportementale, les acides gras insaturés,  le freudisme, les stratégies de diversification, la régression linéaire, la gaussienne, le salafisme, l’équilibre dynamique stochastique, les ghettos urbains, le gène égoïste, les prédictions électorales, Bernie Madoff (avant sa chute) et les valeurs p-, l’IMI a toujours été du mauvais côté de l’Histoire mais cela ne l’empêche pas de penser que sa position actuelle est la bonne.

L’IMI fait partie d’un club pour bénéficier de réductions sur ses voyages. S’il travaille dans les sciences sociales, il utilise des statistiques sans savoir comment elles sont dérivées (comme Steven Pinker et autres psychocharlatans). Quand il va en France, il assiste à des conférences organisées par le Monde ou Courrier International ; il boit du vin rouge avec ses steaks (jamais du blanc) ; il pensait que le gras était mauvais maintenant il pense le contraire ; il prend des statines parce que son docteur lui a dit d’en prendre ; il ne comprend pas le concept d’ergodicité  et quand on lui explique, il l’oublie aussitôt ; il n’utilise pas des mots de yiddish pour parler business ; il étudie la grammaire avant de parler une langue ; il a cousin qui travaille dans un cabinet ministériel, il n’a jamais lu Frédéric Dard, Libanius Antiochus, Michael Oakeshot, John Gray, Amianus Marcellinus, Ibn Battuta, Saadiah Gaon, or Joseph De Maistre ; il ne s’est jamais bourré la gueule avec des Russes ; il n’a jamais bu jusqu’au point où l’on commence à casser des verres ou mieux encore, des chaises ; il ne sait pas faire la différence entre Hécate et Hécube (ou comme on dit par chez moi, il ne sait pas faire la différence entre la merde et l’andouillette) ; il ne sait pas qu’il n’y a aucune différence entre le pseudo-intellectuel et l’intellectuel quand il n’y a pas de skin in the game ; il a mentionné la mécanique quantique au moins deux fois au cours des cinq dernières années dans des conversations qui n’avaient  rien à voir avec la physique.

Il sait exactement à tout instant l’impact de ses actes et de ses paroles sur sa réputation.

Mais il y a un critère encore plus facile pour le détecter : il ne soulève pas de la fonte.

***

Les aveugles et les très aveugles

Arrêtons un instant d’être satirique.

Les IMI ne savent pas faire la différence entre la lettre et l’esprit.

Ils sont tellement aveuglés par des notions verbales telles que la science, l’éducation, la démocratie, le racisme, l’égalité, la preuve, la rationalité et autres termes à la mode qu’il est très facile de les embobiner. Par conséquent, ils peuvent créer des iatrogéniques (des dégâts causés par le médecin) monstrueuses sans aucun sentiment de culpabilité parce qu’ils sont convaincus qu’ils voulaient bien faire, ce qui leur permet d’ignorer l’effet de leurs actions sur le monde réel.

Tout le monde se rirait du docteur qui manquerait de tuer son patient mais qui se défendrait en affirmant qu’il a réussi à diminuer son taux de cholestérol, sans comprendre qu’une mesure corrélée à la santé n’est pas la santé – la médecine a eu besoin de plusieurs siècles pour comprendre qu’il fallait qu’elle s’intéresse à la santé et non à l’exercice de ce qu’elle considérait comme une « science » et que par conséquent, ne rien faire était souvent préférable (via negativa). Et pourtant, dans un autre domaine, disons la politique étrangère, un néo-conservateur qui n’a pas conscience de cette déficience mentale ne ressentira aucune culpabilité après avoir détruit un pays comme la Lybie, l’Irak ou la Syrie au nom de la « démocratie ». J’ai essayé d’expliquer la via negativa à un néo-conservateur, ce fut comme essayer d’expliquer ce qu’est la couleur à un aveugle de naissance.

Les IMI seront satisfaits parce qu’ils ont donné de l’argent à un groupe ayant pour objectif de « sauver les enfants » et qui passera son temps à faire des powerpoints et à organiser des conférences sur comment sauver les enfants, sans jamais voir le problème.

De la même manière, les IMI sont régulièrement incapables de faire la différence entre une institution (par exemple le milieu universitaire et les diplômes) et le but véritable (la connaissance, la rigueur dans le raisonnement), j’ai même vu un universitaire français dénigrer un grand mathématicien ayant contribué utilement à son domaine parce que celui-ci n’était pas allé à la “bonne école”  quand il avait dix-huit ans.

La propension à cette déficience mentale est sans doute partagée par tous les humains, c’est peut-être une tare consubstantielle,  mais elle a tendance à disparaître avec du skin in the game.

Post-Scriptum :

L’élection de Donald Trump fut tellement absurde pour les IMI et tellement incompatible avec leur vision du monde qu’ils se révélèrent incapables de trouver les instructions sur la façon de réagir dans leurs manuels. C’était exactement comme un épisode de « Caméra Cachée » : le visage de quelqu’un à qui on vient de jouer un sacré tour et qui ne sait absolument pas comment réagir. Ou pour dire les choses autrement, l’expression de quelqu’un qui, se croyant heureux en ménage, rentre chez lui à l’improviste et trouve sa femme au lit avec un déménageur.

Tout ce que les experts, les sondeurs, les superprévisionnistes, les politologues, les psychologues, les intellectuels, les consultants, les spécialistes du Big Data, pensaient savoir se révéla totalement bidon. Ainsi, mon rêve de mettre un rat sous la chemise de quelqu’un (comme je l’ai exprimé dans le Cygne Noir) devint soudain réalité.”

Note du traducteur :

Bien avant Nassim Nicholas Taleb, le Général De Gaulle avait déjà identifié les IMI qu’il appelait les « cervelles de colibri ».

Extrait de « C’était de Gaulle » d’Alain Peyrefitte :

« Ceux qui prônent l’intégration ont une cervelle de colibri, même s’ils sont très savants. Essayez d’intégrer de l’huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d’un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante ? Si nous faisions l’intégration, si tous les Arabes et les Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherez-vous de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées… »

De l’IA et du Big Data

La guerre du Vietnam fut la première guerre conçue et menée par des technologies et des méthodes issues du monde de la grande entreprise. Président du constructeur automobile Ford, le secrétaire d’état à la défense, Robert McNamara mit un point d’honneur à « moderniser » et à « rationaliser » le Pentagone et la conduite de la guerre.

La légende raconte que McNamara fit entrer dans un supercalculateur toutes les données du conflit : hommes, matériel, forces ennemies, munitions, litres de carburant, pertes civiles puis il demanda à l’ordinateur de calculer l’issue de la guerre. Pendant plusieurs semaines, l’ordinateur moulina les données et un soir, un militaire informa McNamara que l’ordinateur était prêt à donner sa réponse.

«Alors, quel est le résultat » ?, demanda le secrétaire d’Etat à la défense.

« Selon mes calculs, vous avez gagné la guerre il y a deux ans », répondit l’ordinateur…

Aujourd’hui, les entreprises et les gouvernements ne jurent plus que par l’IA et le Big Data.

Pour eux, ces technologies sont les clés de la future suprématie économique, technologie et militaire.

Passons sur le fait que personne n’explique  jamais comment, dans un contexte d’épuisement des terres rares nécessaires à la construction de leurs composants  électroniques, ces technologies peuvent être pérennes. Au-delà des limites physiques qui finiront par ramener tout le monde à la raison,  il faut rappeler que cette croyance en la panacée technologique procède du même aveuglement qui conduisit les Etats-Unis à la défaite au Vietnam en dépit d’une suprématie technologique et militaire écrasante.

En effet, tout système d’information, d’aide à la décision ou de collecte de données repose toujours sur les limites suivantes :

1-Aussi perfectionné soit-il, un système informatique ne sait pour l’instant que répondre aux questions qui lui ont été posées et traiter les données  qui lui ont été communiquées. Si les questions sont mal posées ou les data sets de qualité médiocre ou incomplets, les résultats ne seront jamais pertinents. Dans de nombreux cas, ceux qui utilisent de tels systèmes, dans le monde de l’entreprise ou en politique,  possèdent une connaissance très insuffisante, voire inexistante des systèmes d’information, de la statistique  et de l’exploitation de données.

2- Comme je l’ai expliqué dans un précédent article, la variable clé n’est pas la quantité de données mais la qualité et la pertinence de ces dernières, ce que j’ai appelé la « densité informationnelle ».  Avec le Big data, il existe un grand risque de noyer l’information critique au milieu d’un océan de données parasites, conduisant  le plus souvent à créer une couche supplémentaire  de systèmes d’information  pour faire le tri.  De plus, l’accès rapide  à une telle masse de donnée peut conduire à de l’arrogance et à une baisse de vigilance, l’utilisateur pensant avoir toutes les cartes en main alors qu’il lui manque en réalité l’information critique.

3- Le Big data et l’IA demeurent avant tout des outils d’aide à la prise de décision. Si les êtres humains en bout de chaîne ne sont pas formés pour exploiter l’information recueillie  ou si les organisations auxquels ils appartiennent ne peuvent pas agir sur les résultats de l’analyse pour des raisons politiques ou autres, toute cette collecte sophistiquée d’information se trouve réalisée en pure perte.

La lutte contre le terrorisme islamique offre un parfait exemple des limites du Big Data. Il est indéniable, qu’au-delà des questions politiques sur la protection de la vie privée et le pouvoir donné au gouvernement, ces technologies ont permis d’éviter des attentats et d’arrêter des criminels. Ceci étant dit, malgré la débauche de moyens déployés, il faudra aux Etats-Unis plus d’une dizaine d’années pour mettre la main sur Ben-Laden et sa localisation sera due à une information donnée par une source humaine et à l’opiniâtreté d’un agent de la CIA. Récemment, en France, l’attentat de la préfecture de Paris a mis en évidence des dysfonctionnements, comble du comble, au sein d’un service de renseignement : non-traités par la hiérarchie, les signaux d’alerte n’avaient pas été entrés dans le système. De la même manière, le mouvement des Gilets Jaunes de 2018 prit totalement de court les services de renseignement français en dépit de signes avant-coureurs identifiés de longue date par des journalistes, des écrivains ou des sociologues. 

En réalité, il serait beaucoup plus sain de développer un profond scepticisme à l’égard du Big Data et de l’IA. Au lieu d’être des accélérateurs de connaissance, ces technologies contribuent souvent à la baisse de la qualité de la prise de décision et du niveau de compétences. Elles permettent en effet de dissimuler le faible niveau de décideurs derrière le paravent de la technologie et de camoufler les limites de ces outils  sous un vernis mathématique et statistique censé être le garant de leur scientificité.

Plutôt que d’investir dans la technologie, il est en réalité toujours plus payant d’investir dans l’humain et dans sa formation car au final, c’est toujours lui qui se trouve en bout de chaîne.

Au lieu de décupler les capacités des hommes, la technologie rend souvent ces derniers paresseux et diminue leurs seuils d’exigence ainsi que leurs compétences pratiques. Plutôt qu’apprendre  à lire une carte, de mémoriser le nom des rues ou de planifier  un itinéraire, on s’en remet à un GPS. Plutôt que de mémoriser des informations importantes, on s’en remet à Wikipédia ou à une base de données. Et quand l’outil n’est plus disponible ou dysfonctionne, c’est la catastrophe car les connaissances et les compétences ne se trouvent plus dans le cerveau humain, elles ont été externalisées chez la machine.

Notre époque a oublié que le cerveau humain est le plus puissant supercalculateur jamais inventé et que ces capacités ont été affinées et perfectionnées par de milliards d’années d’évolution, le plus éprouvant et rigoureux  stress test qui soit. Quand il est bien entraîné, le cerveau humain sait établir des connexions, détecter des patterns, faire le tri entre différents sources et niveaux d’information, bien plus rapidement que n’importe quelle machine. Ce qu’il perd en capacité brute de traitement, il le rattrape largement avec ses heuristiques, ces raccourcis mentaux qui nous frappent parfois comme des fulgurances. De plus, les systèmes d’information sont souvent rigides et ce d’autant plus quand ils se trouvent intégrés dans des organisations hiérarchiques. Dans de telles structures, l’accès rapide à l’information n’est pas toujours possible où se retrouve bloqué par les niveaux d’accès, les procédures et les rivalités internes.

De  plus, ces systèmes d’information,  très coûteux à mettre en place et dont la question de la vulnérabilité se trouve toujours posée, peuvent être difficilement modifiés ou adaptés selon les circonstances et les besoins. Plutôt que rendre une organisation agile, souvent ils la figent et génèrent ce que les économistes appellent des externalités négatives dont les coûts sont rarement évalués et intégrés au calcul d’ensemble. Il ne s’agit pas de rejeter l’IA et le Big Data mais de les considérer non pas comme la pierre angulaire des systèmes d’information modernes mais plutôt comme des outils annexes devant être utilisés de façon limitée et ponctuelle.

Malheureusement, faute de formation et de compréhension des limites de l’outil, il est aujourd’hui toujours plus porteur d’affirmer que l’on prépare l’avenir en investissant X milliards dans l’IA et le Big data plutôt que d’annoncer que l’on va recruter des hommes et les former correctement.  Récemment, une connaissance me raconta comment dans les années 80, un ami à lui, passant le concours pour devenir douanier, fut interpellé par deux officiers des RG à la sortie de l’épreuve sportive. Ces derniers lui montrèrent des polaroids pris dix ans plus tôt lors d’une manifestation  de soutien au président chilien Allende. François Mitterrand étant au pouvoir, les agents indiquèrent au candidat qu’il ne serait pas inquiété. Mais le message était passé.

Avec  les moyens de l’époque, les RG parvinrent à identifier un homme sur la base de polaroids pris dans une manifestation comptant des dizaines de milliers de personnes et faire le lien avec un candidat passant le concours des douanes plus de dix ans plus tard. Aujourd’hui, malgré les technologies à leur disposition, les services de renseignement ont du mal à suivre les djihadistes potentiels faute d’effectifs, de contacts sur le terrain et surtout de décisions politiques permettant d’en réduire la masse.

En 2008, le président Nicolas Sarkozy supprima de fait les renseignements généraux pour les faire fusionner avec la DST donnant ainsi naissance à la  DCRI. Selon un grand nombre de spécialistes, cette réforme conduisit à une perte d’information, de capacité d’action et de savoir-faire au sein du renseignement français que la France paie encore aujourd’hui.

En 2016, la DGSI fit appel à la société américaine « Palantir », spécialisée dans le Big data, confiant ainsi l’accès aux données les plus sensibles du renseignement français  à une entreprise américaine proche de la CIA et des services américains.

En réalité, le Big data et l’IA, au-delà des opportunités qu’elles offrent à certaines organisations, constituent une réponse technologique à un problème économique et social. Dans un contexte de raréfaction énergétique et de contraction économique, les entreprises et les organisations cherchent à réduire la masse des travailleurs humains au maximum et à remplacer les travailleurs les moins qualifiés par des machines. Cette tendance qui concernait dans un premier temps les moins qualifiés est en train d’affecter peu à peu les emplois intermédiaires ainsi que certaines professions spécialisées. Quel avenir  et quel projet politique pour des sociétés  où le travail et la richesse risquent de finir  concentrées entre les mains d’une ultra-qualifiée assistée par de plus en plus nombreuses machines ? A coup sûr, certains suggéreront de se tourner vers l’ IA pour obtenir une réponse à cette épineuse question.