De la science économique

Keynes disait qu’un économiste devait être un mathématicien, un historien un homme d’état et un philosophe. A partir des années 70,  cette approche globale fut supplantée par un recours massif à la statistique et à la mathématisation. Aujourd’hui, l’attribution du prix « Nobel » d’économie à Esther Duflo pour son utilisation des random controlled trials (RCT) dans le cadre de programmes de lutte contre la pauvreté confirme que désormais pour être salué comme économiste, il faut  savoir coder et mener des RCT.

Dans le cadre de la démarche scientifique, la seule question valable devrait toujours être : les outils et les concepts utilisés permettent-ils de décrire précisément le réel et d’identifier les grandes lois qui régissent, dans le cas de l’économie, les comportements et les systèmes économiques humains.

Le problème avec ces modèles micro et macroéconomiques reposant sur l’approche classique et néo-classique, c’est qu’aussi élégants et sérieux qu’ils puissent sembler, ils ne décrivent pas comment les agents économiques se comportent dans le monde réel.

Même si les mathématiques et les statistiques sont des outils très utiles, la place centrale qu’ils occupent empêche les économistes d’étudier et de maîtriser des concepts fondamentaux nécessaires à la compréhension du fonctionnement réel de l’économie.

Pour étudier et modéliser un système économique, il est en effet nécessaire maîtriser :

-La physique et plus particulièrement la thermodynamique. En effet, toute activité économique est une activité de transformation de la matière et ce processus demande de l’énergie. Dire que l’activité économique provient du capital et du travail, c’est construire la science économique sur des notions purement verbales qui n’ont aucune réalité physique. Les trois grandes lois de la thermodynamique, le concept d’entropie et d’EROI devraient être maîtrisés par tous les économistes. La production économique, mesurée par le PIB, devrait être au premier ordre une fonction linéaire de la quantité d’énergie consommée.

-l’anthropologie : toute activité économique s’inscrit dans un contexte culturel fait de rituels, de valeurs et de croyances. A titre d’exemple, Max Weber a montré comment l’éthique protestante a influencé le capitalisme et Geert Hofstede  a détaillé comment l’éthique confucéenne explique en grande partie le décollage des pays du Sud-est asiatique et de la Chine. Dans son travail sur la pauvreté, Esther Duflo prend-elle en compte l’anthropologie et la façon dont les systèmes culturels et les représentations peuvent freiner le développement économique dans les pays pauvres ?

-la psychologie : les agents économiques sont  avant tout des êtres humains et leurs décisions économiques reposent en grande partie sur leur psychologie, elle-même influencée par leur anthropologie. En économie, la psychologie reste le plus souvent abordée par le biais de la rationalité des agents mais cette approche ne prend pas compte comment certains comportements perçus par l’économie classique comme « irrationnels » possèdent en réalité  une véritable rationalité comme l’a brillamment expliqué Nicholas Taleb.

En matière de psychologie, il est également important de s’intéresser aux biais cognitifs, à la neurobiologie et à la différence entre la psychologie de l’individu et celle des foules. L’éthologie et la psychologie évolutive apportent un éclairage important sur ce point.

-l’histoire : l’étude historique permet d’avoir une vue d’ensemble sur l’histoire économique, ses cycles ainsi que l’évolution des idées et des techniques. Par exemple, il est impossible de comprendre la réalité économique dans laquelle nous vivons sans comprendre l’histoire de la pensée occidentale ou celle de la révolution industrielle. De la même manière, pour comprendre l’économie japonaise et ses conglomérats, il faut remonter à l’histoire de la féodalité japonaise.

Une approche complète de l’économie fait  donc appel aussi bien à la physique et à ses modélisations mathématiques qu’à la biologie et aux sciences du vivant sans oublier bien sûr les sciences humaines et comportementales.  Malheureusement, il est aujourd’hui quasiment impossible  d’enseigner l’économie de cette façon. L’approche classique domine le monde universitaire et les futurs économistes, comme leurs professeurs, sont recrutés et sélectionnés en premier lieu  sur leurs compétences statistiques et mathématiques. Comme en psychologie et en sciences politiques, la solution réside dans l’émergence d’un système d’enseignement supérieur alternatif, solution qui pose néanmoins la question de la reconnaissance, de l’employabilité et du financement.

Aujourd’hui, la plupart économistes ressemblent à ces médecins du XVIIème siècle  moqués par Molière qui parlent en latin et prescrivent de savants remèdes sans comprendre les lois fondamentales de la médecine ou de l’anatomie humaine. Cette situation est d’autant plus ridicule que tous les concepts et les connaissances nécessaires à une compréhension réelle de l’économie sont là. Encore faut-il qu’ils puissent être expliqués et transmis.

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