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Du naturalisme

« Il s’en trouve beaucoup aujourd’hui pour appliquer à la société civile le principe impie et absurde du « naturalisme », comme ils l’appellent, et pour oser enseigner que « le meilleur régime politique et le progrès de la vie civile exigent absolument que la société humaine soit constituée et gouvernée sans plus tenir compte de la Religion que si elle n’existait pas, ou du moins sans faire aucune différence entre la vraie et les fausses religions. »

Pie X, encyclique “Quanta Cura”.

Notre époque est toute imprégnée d’une idéologie qui s’est imposé dans l’esprit de nos contemporains sans que ceux-ci en aient conscience. Cette idéologie a pour nom le naturalisme. En tant que philosophie, à distinguer du courant artistique du même nom, le naturalisme postule que tout que ce qui existe peut être expliqué par des causes ou des principes naturels, écartant ainsi toute forme de transcendance et rejetant l’existence d’un monde invisible inaccessible aux sens ou à la raison humaine. Dans le « Syllabus errorum » (1864), le pape Pie IX avait fermement condamné les propositions naturalistes suivantes :

« Erreur n°2 : On doit nier toute action de Dieu sur les hommes et sur le monde

Erreur n°3 : La raison humaine, considérée sans aucun rapport à Dieu, est l’unique arbitre du vrai et du faux, du bien et du mal : elle est à elle- même sa loi, elle suffit par ses forces naturelles à procurer le bien des hommes et des peuples »

Concrètement, le naturalisme rejette l’existence d’une âme éternelle présente en chaque homme, l’existence d’un Dieu transcendant et par extension, celle du diable, des anges et des démons. Selon la même logique, le naturalisme nie la capacité de la prière ou des rituels religieux d’exercer une quelconque influence sur le monde matériel. Pour le naturalisme, le monde se réduit à la matière, ce qui constitue une forme de monisme1, et, selon cette croyance, les sciences naturelles représentent le seul moyen d’accéder à une connaissance authentique.

Le naturalisme s’oppose donc frontalement au dualisme métaphysique chrétien et nie l’existence d’une vie surnaturelle ainsi que la possibilité d’une déchéance par rapport à cette dernière. Ce naturalisme se retrouve dès l’Antiquité chez les stoïciens ou les atomistes tels que Démocrite ou Épicure. Pour la période moderne, Spinoza, dans le sillage de Descartes, est considéré comme le premier des philosophes naturalistes modernes.

Pour le père Denis Fahey, le naturalisme trouve son expression et l’une de ses origines dans le rejet du Christ par le peuple juif. Selon lui, les juifs attendaient un messie naturel qui rétablirait la puissance et la gloire de l’état d’Israël en misant uniquement sur les qualités naturelles du peuple juif.

Comme l’écrit le père Fahey dans « La royauté du Christ et le naturalisme organisé » :

« L’idéal juif d’un âge messianique futur est opposé au Plan divin d’une deuxième manière. Les juifs rejettent le Messie surnaturel et Son Royaume supranational, tout en continuant d’attendre un autre Messie. Autrement dit, ils attendent un âge messianique condamné à être purement naturel. […] L’opposition entre le Messie surnaturel et le Messie naturel est dans la nature même des choses. Selon le Plan divin, ce n’est que par l’acception de Notre Seigneur Jésus-Christ que nous pouvons mener nos vies comme l’exige l’ordre objectif du monde. »

Cantonné durant des siècles au peuple juif ou à des cercles restreints de penseurs, la croyance naturaliste a connu en occidentune plus large diffusion à partir du XVIIIe siècle via l’action de la franc-maçonnerie.

En effet, comme l’a admirablement expliqué le pape Léon XIII dans son encyclique « Humanum Genus » (1884), l’un des premiers principes véhiculés par la franc-maçonnerie est le naturalisme :

« Or, le premier principe des naturalistes, c’est qu’en toutes choses, la nature ou la raison humaine doit être maîtresse et souveraine. Cela posé, il s’agit des devoirs envers Dieu, ou bien ils en font peu de cas, ou ils en altère l’essence par des opinions vagues et des sentiments erronés. Ils nient que Dieu soit l’auteur d’aucune révélation. Pour eux, en dehors de ce que peut comprendre la raison humaine, il n’y a ni dogme religieux, ni vérité, ni maître en la parole de qui, au nom de son mandat officiel d’enseignement, on doive avoir foi »

Avec une grande prescience, le pape Léon XIII avait vu les dangers du naturalisme et la pente sur laquelle il menaçait d’entraîner ses adeptes :

« Les naturalistes vont encore plus loin. Audacieusement engagés dans la voie de l’erreur sur les plus importantes questions, ils sont entraînés et comme précipités par la logique jusqu’aux conséquences les plus extrêmes de leurs principes, soit à cause de la faiblesse de la nature humaine, soit par le juste châtiment dont Dieu frappe leur orgueil. Il suit de là qu’ils ne gardent même plus dans leur intégrité et dans leur certitude, les vérités accessibles à la seule lumière de la raison naturelle, telles que sont assurément l’existence de Dieu, la spiritualité et l’immortalité de l’âme. »

[…]

« Mais les naturalistes et les francs-maçons n’ajoutent aucune foi à la Révélation que Nous tenons de Dieu, nient que le père du genre humain ait péché et, par conséquent, que les forces du libre arbitre soient d’une façon ” débilitées ou inclinées vers le mal “. Tout au contraire, ils exagèrent la puissance et l’excellence de la nature et, mettant uniquement en elle le principe et la règle de la justice, ils ne peuvent même pas concevoir la nécessité de faire de constants efforts et de déployer un très grand courage pour comprimer les révoltes de la nature et pour imposer silence à ses appétits. »

Loin d’être purement académiques ou théoriques, ces questions trouvent un écho direct dans les événements politiques de notre temps. Sans le naturalisme, impossible par exemple de comprendre des idéologies totalitaires comme le communisme ou le nazisme : si l’existence est limitée à la matière et que tout se joue dans le monde d’ici-bas, il est logique de chercher à réaliser le paradis sur terre, fusse t’il au prix de millions de morts. De la même manière, le projet transhumaniste d’augmentation des capacités de l’homme et de recherche de l’immortalité ne peut se comprendre que dans le cadre d’une pensée naturaliste qui limite l’existence de l’homme à la vie sur terre et donc au monde matériel.

En ce début de XXIe siècle, l’influence de la pensée naturaliste s’étend désormais à l’ensemble des sociétés occidentales, dépassant largement le cadre des cercles maçonniques ou des bureaux de la Silicon Valley et A l’heure où nous écrivons ces lignes, combien, négligeant l’avertissement de saint Paul, prennent grand soin de leurs corps sans se soucier un seul instant de la santé de leurs âmes2 ? Combien vivent leur vie sans envisager ce qui les attend après leur mort, c’est-à-dire le paradis, le purgatoire ou l’enfer ? Combien négligent la puissance de la prière et ignorent les nombreux miracles qui témoignent abondamment de la réalité du surnaturel et de l’action de Dieu dans le monde ? Combien, niant l’existence du diable et des démons, se retrouvent pris dans leurs filets et se privent du secours surnaturel que pourrait leur apporter les prêtres et l’Église ?

Loin de se limiter aux seuls francs-maçons, ce naturalisme a également gagné une partie des adeptes des « spiritualités alternatives », voire des membres de la résistance au projet mondialiste. Pour eux, les prières ne seraient rien de plus que des « égrégores » ; les démons, des « fréquences négatives »; le Christ « un grand maître ascensionné » et toutes les manifestations surnaturelles ne seraient que la manifestation de « forces énergétiques » produites par notre cerveau. Ce discours s’inscrit dans le cadre de cette pensée naturaliste et ceux qui le diffusent apportent souvent sans le savoir leur concours au plan du démon visant à nier la réalité du surnaturel, à couper les hommes de la grâce divine et à les empêcher de nouer une authentique relation avec Dieu. Cette vision naturaliste s’oppose au projet surnaturel que Dieu a pour nous, magnifiquement résumé par le père Fahey :

« Le surnaturalisme affirme que la vie de la Grâce, notamment la Vie de la Sainte Trinité, est infiniment plus élevée que la vie naturelle de la raison humaine et que l’unique Source de cette Vie dans l’Ordre existant n’est autre que Notre Seigneur Jésus Christ. […] Le surnaturalisme affirme, comme c’est logique, que c’est uniquement par le culte de notre adhésion au Corps Mystique de Notre Seigneur que nous pouvons être bons et vrais, ainsi que nous en avons le devoir. De son côté, le naturalisme affirme, tout aussi logiquement de son point de vue, qu’il est indifférent d’invoquer Notre Seigneur Jésus-Christ, Mahomet ou Bouddha, ou même aucun de trois. »

Pour sauver notre âme et échapper aux pièges tendus par notre époque, rejetons ce naturalisme, souvent empreint de monisme et de gnose. Rappelons-nous, comme nous le dit le Credo, que le Père tout-puissant est le créateur de l’univers visible et invisible, et, pour éviter de succomber aux tentations messianiques, gardons dans notre cœur cet enseignement du Christ selon lequel Son royaume n’est pas de ce monde (Jean 18:36).

Pour aller plus loin :

Encyclique Quanta Cura, Pie IX

Syllabus errorum, Pie IX

Encyclique Humanum Genus, Léon XIII

Le maître et son émissaire

La royauté du Christ et le naturalisme organisé, père Denis Fahey

1Le monisme postule l’unité fondamentale du cosmos et donc l’indissociabilité de l’esprit de la matière.Cette croyance s’oppose aux conceptions dualistes, dont le christianisme, qui distinguent le monde matériel du monde spirituel.

2« Exerce-toi à la piété. Car l’exercice corporel est utile à peu de chose, mais la piété est utile à tout » 1 Timothée 4, 7-8