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De la civilisation française

« La France, le plus beau royaume après celui du ciel »

Grotius

Développé en partie par Alexandre Douguine dans son livre « Théorie d’un monde multipolaire » et repris depuis aussi bien par des diplomates chinois que par le président Vladimir Poutine lui-même, le concept « d’État-civilisation » s’est peu à peu imposé dans les débats concernant la géopolitique et les relations internationales.

Construit en opposition au modèle européen d’État-nation ainsi qu’à celui de gouvernement mondial unifié, ce concept s’appliquerait à des États dépassant le cadre national pour représenter une aire civilisationnelle dans son ensemble. Comme l’écrit Douguine : « L’État-civilisation peut interagir avec le monde extérieur, mais il n’en devient jamais dépendant et conserve toujours son autosuffisance, son autonomie et son autarcie. L’État-civilisation est toujours plus qu’un simple État, tant sur le plan spatial que temporel (historique) ».

D’après Douguine, la Chine constituerait l’exemple le plus emblématique d’État-civilisation et la Russie serait en train d’évoluer vers un tel statut car « la Russie est plus qu’un État-nation (ce qu’est la Fédération de Russie). La Russie est un monde à part ». Quant à l’Occident, il serait, toujours selon Douguine, un État-civilisation, divisé en deux parties : l’Amérique du Nord et l’Europe.

Si le concept d’État-civilisation apparaît comme pertinent, il s’agit en revanche d’une grave erreur de parler de l’Europe comme d’une entité civilisationnelle en ignorant qu’il existe déjà un État-civilisation au sein du continent européen et que celui-ci s’appelle la France.  

En effet, comme nous allons le démontrer, la France possède toutes les caractéristiques lui permettant de prétendre au statut d’État-civilisation et de constituer une entité politique, sociale, économique et culturelle parfaitement autonome.

Tout d’abord, il existe un véritable « monde français ». Celui-ci se compose de la métropole, l’hexagone, ouvert sur la mer méditerranée et l’océan atlantique, territoire contenant à lui seul une incroyable diversité d’ensembles topographiques, de paysages naturels et de terroirs, des plateaux fertiles de la Beauce ou de la Brie aux voies de passage naturelles comme la vallée du Rhône en passant par les littoraux de la Côte d’Azur ou de la Bretagne. À cette richesse de la métropole vient s’ajouter celle des territoires ultra-marins qui permettent à la France d’être présente sur les cinq continents, sous tous les hémisphères et de posséder le deuxième domaine maritime au monde après les États-Unis soit une surface de plus de 10 millions de kilomètres carrés. À cette réalité territoriale et géographique vient s’ajouter une zone d’influence historique et culturelle caractérisée, entre autres, par l’usage du français recouvrant le Québec (Amérique du Nord), la Wallonie (Belgique) et la Suisse romande. À cette zone d’influence directe vient s’ajouter, de façon beaucoup plus lâche, la Francophonie dans son ensemble ainsi que les anciennes possessions impériales (la rive gauche du Rhin ainsi qu’une partie de l’Italie du Nord) et coloniales (Syrie, Liban, Maghreb, Afrique de l’Ouest, Indochine).

Sur le plan de l’économie et des ressources, bien que dépourvue de pétrole et de gaz, la France a pu longtemps compter sur l’existence de gisements de charbon dans le Nord et dans l’Est. Si ceux-ci sont aujourd’hui épuisés ou inexploitables, la France possède néanmoins une abondance de ressources naturelles telles que son important domaine forestier, quatrième en Europe, la fertilité de ses sols, le colossal domaine maritime que nous venons d’évoquer, sa richesse hydrographique (fleuves, sources, cours d’eau), atout crucial dans un monde où l’eau va devenir une ressource de plus en plus rare. La présence de zones montagneuses et d’importants dénivelés permet de surcroît une importante production hydroélectrique mais ouvre également la possibilité, aujourd’hui sous-exploitée, de recours à des stations de transfert d’énergie par pompage (STEP). Mais la ressource la plus précieuse de la France est sans aucun doute le génie créatif, artisanal et industriel du peuple français. Celui-ci permit à notre pays d’être pionnier dans de nombreux domaines (automobile, aviation, textile, agriculture, cinéma) et de posséder encore aujourd’hui des savoir-faire uniques au monde aussi bien dans le domaine de l’artisanat d’art que celui de la technologie de pointe. Sous réserve de pouvoir accéder à certaines matières premières et de mettre en place des mesures adaptées de soutien à l’activité productive, la France peut redevenir une grande puissance industrielle capable de tout produire par elle-même et pour elle-même tout en maintenant des relations commerciales avec le reste du monde lorsque les termes de l’échange lui sont favorables.

Si la France peut donc bien être considérée comme un État-civilisation par ses caractéristiques matérielles, elle l’est encore davantage par ses qualités immatérielles.

Comme nous l’avons expliqué dans notre livre, « Être Français : lettre à ma sœur », il existe en effet un génie français qui s’est exprimé de façon continue dans l’Histoire aussi bien à travers la vie quotidienne du peuple que les productions économiques, politiques et culturelles des élites. Sur ce point, force est de constater que la France a su donner au monde un nombre impressionnant de génies, de la science aux arts en passant par l’architecture, l’industrie et l’artisanat, sans oublier ces « génies de Dieu » que sont les saints et les bienheureux. Tous ces talents ont contribué à travers les siècles à forger une culture et un authentique style français admiré, envié et souvent imité par l’ensemble des peuples du monde.

Au-delà de ces grandes figures emblématiques, il existe chez le peuple une forme de génie simple et populaire, un « être au monde » spécifiquement français constitué, comme l’a démontré Geert Hofstede, de l’alliance unique de caractéristiques habituellement opposées : l’individualisme et le sens du collectif, la familiarité et le sens de la hiérarchie, la finesse et la robustesse, la légèreté et la profondeur. C’est à cet esprit français, à son rapport particulier au temps, aux hommes et à l’espace que l’on doit l’art de vivre, le sens de l’honneur et l’amour des terroirs. C’est à ce même esprit français que l’on doit le repas gastronomique, la révolte des gilets jaunes et le rejet de la mondialisation libérale. C’est enfin à cet esprit français que l’on doit cette douceur de vivre, cette bonté parfois un peu naïve et cet amour souvent excessif de tout ce qui est lointain ou étranger aux dépens de ce qui est proche et national.

Mais surtout, si la France peut prétendre au titre d’État -civilisation, c’est parce qu’elle est avant tout une puissance catholique dont l’acte fondateur reste le baptême du roi des Francs, Clovis, par l’évêque Saint Rémy à Reims, le jour de Noël 496. Par cette passation de pouvoir de la royauté davidique à la royauté française, le peuple français se voyait confier une mission divine, le roi de France devenant le  « lieutenant de Dieu sur Terre » et jurant « premièrement, de faire conserver en tout temps à l’Église de Dieu, la paix par le peuple chrétien ». Cette alliance entre la France et le catholicisme sera réactualisée le 21 juin 1429 lors de la triple donation de Sainte Jeanne d’Arc qui viendra réaffirmer la royauté du Christ sur la France et l’exercice, par le roi, du pouvoir en son nom.

En tant que « fille aînée de l’Église », la France a pour mission de défendre la foi catholique dans le monde, distincte sur ce point d’une Russie orthodoxe ou d’une Amérique protestante.  En tant que protectrice de la foi catholique et soutien de la Sainte Église, la France doit agir dans le monde selon sa vocation et intervenir, lorsque la situation l’exige, partout où la foi catholique se trouve menacée et les chrétiens en danger.

Si la réalité de la France comme État-civilisation semble aujourd’hui plus difficile à admettre ou à saisir, c’est parce que depuis plus de deux siècles, notre pays s’est détournée de sa vocation à travers le rationalisme des Lumières et son expression politique que fut la Révolution française. En décapitant Louis XVI, le peuple français a rompu le lien qui l’unissait avec Dieu et en chassant le catholicisme de la sphère publique, il a renié le sens même de son existence et de sa mission. Comme nous l’avons expliqué dans notre essai consacré au mondialisme et dans notre livre « La France Retrouvée », ces événements catastrophiques ont été le fait d’une minorité d’idéologues fanatiques qui ont trompé le peuple français et l’ont conduit à la ruine matérielle, spirituelle et morale.

L’empoisonnement des consciences françaises a été si profond que la plupart des Français, y compris nombre de  patriotes, persistent à croire qu’il serait possible de redresser la France sans la rétablir en tant que puissance catholique et sans retour massif du peuple, comme des élites, à la religion de leurs pères. Faute de comprendre la mission divine de la France et le lien intime qui unit la puissance française au catholicisme ainsi qu’à l’Église, un grand nombre de Français, pourtant attachés à la survie et à la défense de leur pays, continuent de professer l’athéisme, défendent les dogmes et les superstitions de la Modernité contre les vérités de la Tradition et poursuivent, en promouvant le paganisme ou en réduisant la France à une composante de la civilisation européenne, l’œuvre de destruction de notre pays.

Un tel aveuglement révèle de façon éclatante le principe satanique à l’œuvre depuis plus de deux siècles. Dans l’esprit du peuple comme dans celui de l’élite, la confusion règne. Des vérités pourtant simples et évidentes ne sont plus comprises. Le renoncement et la lâcheté sont préférés à l’épreuve et au combat. Au lieu d’être encouragés et soutenus, ceux qui croient encore en la France et rappellent sa mission divine sont ignorés ou marginalisés. Le peuple béni de Dieu, celui qui avait reçu tant de dons, de richesses et de talents, celui qui devait rayonner le plus pour rendre témoignage de Sa puissance et de Sa gloire, doute de lui-même, de sa mission et de son génie. Ce peuple donné au monde pour être une force d’équilibre, pour tempérer les excès des autres grandes puissances et incarner une alternative catholique fondée sur la foi, l’honneur et le bien commun à un monde anglo-saxon protestant, dominé par l’argent, l’individualisme et le contrat, n’ose plus assumer sa singularité et multiplie les marques de soumission à l’égard de puissances rivales.

Au lieu de tracer sa propre voie, le peuple français court derrière les autres, se compare, cherche à leur ressembler et à gagner leur approbation ; ce peuple qui devrait être un modèle pour les autres peuples, ce peuple qui « ne peut être lui-même qu’au premier rang » est devenu une petite chose rabougrie qui ne se croit plus capable de se tenir debout toute seule sans la béquille de l’Europe et qui ne comprend plus que lorsqu’elle est elle-même, la France est l’Europe.

En rompant avec le catholicisme et les réalités surnaturelles, les dogmes et les superstitions des Lumières ont fait perdre à la France son statut d’État-civilisation pour en faire une simple nation, une insignifiante « puissance moyenne ». Alors qu’elle se trouve aujourd’hui au bord de l’abîme, La France se trouve aujourd’hui confrontée à un choix : poursuivre dans l’erreur de la modernité et se fondre dans une « grande Europe » dominée par une Russie orthodoxe, qui, malgré le communisme, aura su rester fidèle aux vérités de la Tradition ; ou bien, guidée par une élite catholique et patriote, rompre avec la modernité qu’elle a contribué à diffuser dans le monde, retourner à la foi catholique de ses ancêtres et, après un long travail de rénovation matérielle et spirituelle, redevenir l’État-civilisation qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, puissance européenne d’un monde multipolaire, à l’égal de la Russie ou de la Chine. 

Dans une interview donnée en 2018, Vladimir Poutine affirmait : à quoi bon vivre dans un monde dans lequel la Russie n’existe plus ? Aux Français d’ajouter : à quoi bon vivre dans un monde où la France n’est plus la France ?

Pour aller plus loin:

Être Français: lettre à ma sœur

La France Retrouvée

Serment des rois de France

Pour qu’Il règne, Jean Ousset

Instructions de Bismarck au comte von Arnim, ambassadeur à Paris datées du 16 novembre 1871 et citées par Gaudin de Vilaine au Sénat, le 6 avril 1911 (Journal Officiel du 7 avril 1911)

Nous devons enfin désirer le maintien de la République en France pour une raison qui est majeure : la France monarchique était et sera toujours catholique ; sa politique lui donnait une grande influence en Europe, en Orient et jusqu’en Extrême-Orient. Un moyen de contrecarrer son influence au profit de la nôtre, c’est d’abaisser le catholicisme et la papauté qui en est la tête. Si nous pouvons atteindre ce but, la France est à jamais annihilée. La monarchie nous entraverait dans ces tentatives. la République nous aidera… J’entreprends contre l’Église catholique une guerre qui sera longue, et peut-être terrible! On m’accusera de persécution et j’y serai peut-être conduit, mais il le faut pour achever d’abaisser la France et établir notre suprématie religieuse et diplomatique, comme notre suprématie militaire. Eh bien, je le répète : ici encore les républicains m’aideront ; ils joueront notre jeu ; ce que j’attaque par politique, ils l’attaquent par formalisme anti-religieux. Leur concours est assuré. Entretenez dans les feuilles radicales française à notre dévotion la peur de l’épouvantail clérical, en faisant propager les calomnies ou les préjugés qui font naître cette peur… Faites aussi parler dans ces feuilles des dangers de la réaction, des crimes de l’absolutisme, des empiètements du clergé. Ces balivernes ne manquent jamais leur effet sur la masse ignorante. Oui, mettez tous vos soins à entretenir cet échange de services mutuels entre les républicains et la Prusse ! C’est la France qui paiera les frais!