De la spécialisation

La spécialisation est l’exigence de l’époque.

Si vous voulez faire carrière dans le monde universitaire ou l’enseignement, il faut absolument que vous vous ultra-spécialisiez dans un domaine de la connaissance.  Si vous voulez intervenir dans les médias, il faut que vous puissiez être identifié comme un « spécialiste » susceptible de faire bénéficier le public de son « expertise » sur un sujet. Et si vous voulez vraiment parler du tout plutôt que de la partie ou simplement proposer une explication faisant appel à plusieurs champs du savoir, vous devez impérativement vous présenter comme un « philosophe ».

Cette obsession de la spécialisation et de la classification se retrouve partout à l’œuvre dans le monde occidental où elle est en train de détruire toute pensée originale et toute forme de vie intellectuelle.

Dans ses célèbres « Lectures on physics », le génial physicien et pédagogue Richard Feynman prenait soin de rappeler à ses étudiants que les différents domaines de la science, physique, chimie, biologie, reposent en réalité  sur des classifications arbitraires : la nature est un tout  qui se fiche pas mal des distinctions effectuées par les hommes.

Rappelons que cet état d’esprit était justement  celui de la plupart des chercheurs et des savants avant l’avènement de la période moderne. Nos ancêtres  considéraient qu’une bonne éducation était celle qui reposait à la fois sur des connaissances propres à des domaines considérés désormais comme « scientifiques » (logique, arithmétique,  géométrie, architecture)  mais également, et à part égales, sur des disciplines considérées aujourd’hui comme « littéraires » ou « artistiques » (histoire, musique, rhétorique, grammaire). Au Moyen-Age, la comptabilité, le commerce, l’agronomie et la stratégie furent ajoutées au cursus achevant de compléter la formation intellectuelle de ce qui s’appellera plus tard l’ “honnête homme”.

Cet enseignement s’appuyait sur une conception dite holiste enracinée dans l’idée que la Création formait un tout crée par Dieu . Une bonne éducation devait permettre la compréhension de ce tout. Or à partir du XIXème siècle, la pensée moderne rompit avec cette logique et se mit à suivre le conseil de Descartes qui invitait dans son « Discours de la Méthode » à découper les problèmes en parties pour mieux les soumettre à l’analyse. L’ultra-spécialisation de notre époque n’est rien d’autre que cette logique poussée jusqu’à son terme.

La nécessité de se spécialiser se trouve le plus souvent justifiée par l’argument suivant : contrairement à l’Antiquité, à la Renaissance ou même aux Lumières, il y aurait aujourd’hui tellement de connaissances qu’il serait devenu impossible pour un seul cerveau  de toutes les maîtriser. 

Le problème, c’est que cet argument ne tient absolument pas la route.

Commençons par rappeler que si le travail de recherche a augmenté en quantité, il n’a pas nécessairement gagné en qualité. Les chercheurs sont les premiers à reconnaître qu’un grand nombre de travaux de recherche sont en réalité d’une importance mineure et que leur publication doit beaucoup à l’impérieuse logique du « publier ou périr » en vigueur dans le monde universitaire. En réalité, ce qui a augmenté, ce n’est pas le volume des connaissances mais celui du « bruit de fond » (noise) et les vraies grandes découvertes qui remettent en cause notre vision du monde ou nous font progresser dans la compréhension de ce dernier sont toujours aussi rares que par le passé. Comme je l’ai déjà expliqué, ce n’est jamais  la quantité de l’information qui est importante mais sa densité informationnelle.

Rappelons ensuite que la compréhension du monde passe avant tout par la compréhension des lois générales qui le régissent. Ces dernières sont en réalité assez simples et au final, peu nombreuses. Une fois ces dernières identifiées et maîtrisées, il suffit, sur un sujet donné, de les appliquer aux détails, lesquels procèdent le plus souvent de cette loi générale. Il est d’autant plus important de garder ce principe en tête que la connaissance se trouve  également soumise à la loi des rendements marginaux décroissants. Dans la plupart des cas, il est bien plus utile de consacrer son temps à l’étude d’un  tout autre domaine plutôt que de réduire son champ d’analyse en se concentrant sur un domaine où l’acquisition d’une quantité supplémentaire de savoir exige un investissement de plus en plus coûteux pour un résultat de plus en plus faible.

Enfin, dans un monde, qui, comme aiment le répéter les « experts », n’a jamais été aussi interconnecté, il n’a jamais été aussi important d’être capable de mobiliser des connaissances issues de domaines divers pour en comprendre la complexité.  Allons même plus loin : il existe aujourd’hui tellement de spécialistes dans tant de domaines que le travail intellectuel le plus utile consiste  non pas à faire émerger des connaissances nouvelles mais plutôt à identifier celles qui sont véritablement critiques et à proposer  de nouvelles descriptions du fonctionnement de la nature  en utilisant des concepts et des données issus d’un champ du savoir pour les appliquer dans un autre.  

Aujourd’hui, celui qui se spécialise trop se place dans l’incapacité de comprendre le monde, tel un médecin qui se concentrerait sur le fonctionnement d’un seul organe plutôt que de s’intéresser à celui de l’ensemble du corps humain et des interactions de ce dernier avec son environnement.

Prenons l’exemple de  la science économique.

Comme je l’ai déjà expliqué, pour comprendre l’économie, il est indispensable de comprendre le fonctionnement du monde physique, à commencer par les lois de la thermodynamique. Dans un deuxième temps, une compréhension de l’écologie, c’est-à-dire le fonctionnement des systèmes vivants, circulaires et interconnectés  est également essentielle. Ensuite, il est nécessaire de maîtriser l’anthropologie culturelle et de s’intéresser au rôle crucial des systèmes familiaux (Todd) ou de celui des systèmes culturels sur les organisations (Hofstede). De solides notions de psychologie et une bonne compréhension de la rationalité et de ses limites, notamment les biais cognitifs, sont essentielles pour comprendre les comportements des agents économiques. Enfin, il est tout aussi indispensable de lire des philosophes comme Marx pour comprendre les questions politiques soulevées par les rapports de production ou un penseur comme Jacques Ellul pour appréhender l’impact de la technique sur l’organisation économique et sa pensée.

Pour être un bon économiste, il faut  donc être physicien biologiste, démographe, historien, philosophe, psychologue et anthropologue, ce qui correspond à peu de choses  près à la célèbre description faite par John M. Keynes. A l’inverse, si vous perdez votre temps, comme le font tant d’étudiants et de professeurs d’économie, à étudier pendant des années et des années, des modèles classiques ou néo-classiques parlant de concurrence pure et parfaite ou d’autres abstractions du même tonneau  qui n’existent que dans la tête de ces pseudo-économistes et non dans le monde réel, vous n’aurez absolument aucune chance de comprendre quoi que ce soit à l’économie.

En réalité, le problème n’est pas la spécialisation mais la mauvaise spécialisation dans un champ de compétence trop étroit. Pour être un professionnel compétent, il faut en réalité être expert dans cinq ou six domaines différents. Tout comme l’économiste, un bon médecin doit connaître l’anatomie, la biologie, l’épidémiologie mais aussi la statistique, la psychologie, l’anthropologie et la philosophie.  

A force d’avoir poussé jusqu’à son terme, sa rationalité réductrice et spécialisée, notre époque se retrouve condamnée à observer le monde qui l’entoure par le  petit bout de la lorgnette ainsi qu’à être désormais incapable de réellement comprendre, résoudre ou expliquer quoi que ce soit.

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