De la gnose

« Car c’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. » Éphésiens 2:8

Dans son encyclique « Humanum Genus » (1884), le pape Léon XIII écrivait que le genre humain « s’est partagé en deux camps ennemis, lesquels ne cessent pas de combattre, l’un pour la vérité et la vertu, l’autre pour tout ce qui est contraire à la vertu et à la vérité. » Dans cette encyclique, le pape Léon dénonçait tout particulièrement la franc-maçonnerie mais son propos peut s’étendre à la gnose dans son ensemble dont la franc-maçonnerie ne constitue que l’une des formes d’expression.

La gnose est traditionnellement définie comme une doctrine philosophico-religieuse selon laquelle une connaissance directe de vérités cachées concernant l’humanité, le monde et la divinité serait accessible par un enseignement ou une révélation, le plus souvent ésotériques, et un parcours, le plus souvent initiatique.

Dès les premiers temps du christianisme, des apôtres comme saint Paul et des Pères de l’Église comme Irénée de Lyon ont combattu cette gnose, en particulier la gnose dualiste qui postule l’existence d’un Dieu du Bien et d’un Dieu du Mal, et qui considère le corps et la vie terrestre comme des prisons dont l’homme doit se libérer pour pouvoir être sauvé. Les théologiens des premiers temps de l’Église ont également combattu la gnose « chrétienne » qui affirme que tout homme est capable de percevoir Dieu en lui, de recevoir sa lumière et d’obtenir la vie éternelle.

S’il est nécessaire de dénoncer à nouveau la gnose, c’est parce que cette dernière a fait son grand retour en Occident sous la forme de la franc-maçonnerie, qui promet à ses adeptes de découvrir des secrets et des mystères qui demeurent cachés aux « profanes », mais aussi sous celle du « New-Age » qui ne fait que reprendre, sous des formes plus actuelles, les anciennes hérésies des gnoses chrétiennes et dualistes.

En France, Étienne Couvert a consacré une œuvre colossale à l’étude cette gnose qui depuis des millénaires cherche à détourner les hommes de la parole de Dieu et de l’enseignement de l’Église.

Selon Étienne Couvert :

« La gnose est née en milieu judéo-chrétien, elle s’est nourrie d’une pensée spécifiquement juive, empruntée à tout un bagage littéraire tiré de l’Ancien Testament,, même si elle a pris son vocabulaire au grec et des formules d’apparence philosophique à l’Égypte et à l’Iran. […] La gnose n’est pas une philosophie : elle ne prétend pas démontrer à l’aide de la raison des vérités universelles accessibles à tous les hommes de réflexion. […] La gnose est une secte d’initiés, prétendant avoir reçu une révélation plus parfaite que celle de Jésus, réservée à des esprits d’élite qui vont être détournés de l’enseignement ordinaire de l’Église. »

Dès les premiers temps de l’Église, les gnostiques vont infiltrer les premières communautés chrétiennes où ils vont induire les fidèles en erreur, « en énonçant la foi commune par des formules équivoques » (Tertullien). Dès l’origine, l’identification des gnostiques est rendue difficile par le fait qu’ils ne signent pas leurs écrits et qu’ils poussent la tromperie jusqu’à s’attribuer des auteurs de l’Antiquité, récupérer tous les « grands initiés » du paganisme comme Orphée, Pythagore, Hermès, Zoroastre, ou de se donner de faux noms de saints via la diffusion d’écrits tels que « Le Livre secret de Jean », « la Sophia de Jésus », ou encore « l’Évangile de Thomas ». Ce dernier cas est représentatif de la grande subtilité de la manipulation des gnostiques. En effet, « l’évangile de Thomas » contient au trois quart des paroles de Jésus similaires aux Évangiles canoniques mais se distingue par un certain nombre de formules équivoques telles que « Connaissez-vous vous-même et ce qui est caché vous sera révélé », « Le royaume est au-dedans de vous. » ou encore « Lorsque vous ferez que les deux soient un, vous deviendrez fils de l’Homme »…

Dans « De la gnose à l’œcuménisme », Étienne Couvert a détaillé les principales croyances des gnostiques :

1) Le Dieu de l’Ancien Testament n’est pas le vrai Dieu, c’est une divinité inférieure avec au-dessus de Lui un être suprême qui est le principe unique de tout

Les gnostiques vont donc totalement inverser le récit de la Genèse en faisant de Yahvé, le Dieu Créateur, un dieu mauvais, le Démiurge, source de tous nos maux.

2) La matière, en soi, s’oppose à Dieu

Selon les gnostiques, la matière une création du démiurge qui s’oppose à la perfection de la puissance divine. Ainsi, la chute ne provient plus du péché d’Adam mais de celle du « mauvais dieu », Yahvé

3) Dieu se se déploie et se révèle graduellement par des puissances célestes et par des êtres divins

Selon cette doctrine de l’émanation, le monde serait un dieu-être-suprême en perpétuelle croissance. Tous les êtres engendrés par Dieu ne seraient que des parcelles de lui-même. Le travail des « grands initiés » sera alors de rappeler aux hommes qu’ils sont « prisonniers de la matière ».

Cette conception, purement moniste, s’oppose totalement au dualisme chrétien qui distingue un Créateur du monde créé. Notons au passage que cette conception gnostique d’un être divin en perpétuelle expansion correspond étrangement à la conception « scientifique » actuelle de l’univers…

4) La matière contient des étincelles divines et ces étincelles vont sortir de leur prison matérielle grâce au Christ par le biais de rituels magiques

Selon les gnostiques, le Christ est le plus grand des initiés. C’est lui qui va apprendre aux hommes à découvrir leur propre divinité. Dans cette conception, nul besoin de tendre vers la sainteté pour ressembler le plus possible à Dieu puisque nous le sommes déjà ! Ce n’est pas la grâce qui va nous sauver mais le fait de redécouvrir, par la connaissance, cette divinité intérieure. Cette croyance permet de mieux comprendre pourquoi le Christ nous dit que ce ne sont pas tous ceux qui disent « Seigneur, Seigneur » qui rentreront dans le Royaume des Cieux (Matthieu 7:21). Car de quel Christ parlent les gnostiques « chrétiens » ? Du Christ « grand initié » ou du Christ, fils du Père et tête de Son corps mystique qui est l’Église ?

5) L’action du Christ fut réelle mais son humanité n’est qu’une apparence : la passion et la résurrection ne sont que des symboles

Le Christ étant pour les gnostiques un envoyé divin, il n’a pas pu subir la dégradation d’un corps matériel. De même, il n’avait pas à mourir pour racheter le péché des hommes car le seul péché est celui de Yahvé, le « dieu mauvais ». De même, le Christ n’est pas venu pour montrer le chemin qui conduit à la sainteté mais pour révéler aux hommes qu’ils étaient Dieu depuis toujours !

6) L’âme humaine est une part du divin enchaîné dans la matière. Elle reste pure et n’est pas responsable des péchés commis par la chair

Pour les gnostiques, le corps est une prison et le chair ne peut produire que des actes mauvais. Ils vont donc décomposer l’homme en trois parties : le corps matériel , le soma ; un principe d’animation purement physiologique, la psyché, et l’âme spirituelle d’essence divine, le pneuma. Cette division ternaire va se retrouver dans l’occultisme et a pour conséquence d’ôter à l’homme la responsabilité de ses actes ! Comme le souligne Étienne Couvert, ne retrouve-t’on pas là tout le protestantisme de Luther qui affirme que l’homme est incapable de réaliser des actes bons, que les œuvres sont inutiles et que l’on est sauvé que par la foi ?

7) Les lois écrites et les lois naturelles ont été conçues par des dieux inférieurs et non par le vrai dieu

Les gnostiques refusent toute loi car l’être divin est lui-même sa propre fin. Selon eux, la loi naturelles est, une fois de plus, la création arbitraire et malveillante de ce  « mauvais dieu » que serait Yahvé. Inutile d’insister sur les dérives auxquelles ce mode de pensée peut rapidement conduire…

8) L’adoration du serpent

Les gnostiques adorent le serpent car selon eux, il a transmis à l’homme et à la femme la complète connaissance des mystères d’en-haut. Cette célébration du serpent constitue une fois encore une inversion du récit de la Genèse qui montre le serpent comme le tentateur entraînant la Chute d’Adam et Eve. A noter que cette figure du serpent, détenteur d’un savoir caché et « libérateur » de l’homme, peut se retrouver dans d’autres mythes comme celui de Prométhée.

Comme nous venons de le voir, sous des apparences chrétiennes, la gnose va totalement subvertir la métaphysique et la révélation chrétienne dont elle constitue une sorte de reflet inversé. Une réfutation de la gnose dépasserait le cadre de cet article aussi nous allons nous limiter à montrer en quelques points les principales erreurs et incohérences de la pensée gnostique.

D’abord, comme n’ont pas manqué de le souligner les pères de l’Église, la position des gnostiques concernant la matière est aussi absurde qu’ incohérente. Les gnostiques placent en effet la matière et la création hors de Dieu. Or, Dieu ne peut exister qu’à la condition d’être infini et tout puissant. Si le monde a été formé par des anges ou par un mauvais démiurge, soit ces derniers ont agi contre la volonté du Dieu suprême, soit d’après son commandement. Dans le premier cas, cela signifie que Dieu est impuissant ; dans le second, cela renvoie à la notion de chrétienne d’anges simples instruments de la volonté divine. Pour résoudre ce problème, les gnostiques vont inventer un dieu vide de tout pouvoir, le Plérôme, grand Tout indicible, inconnaissable, inconscient et non personnel. La création du monde matériel ne serait qu’une catastrophe maladroite d’une divinité inférieur, en l’occurrence Yahvé, qui aurait voulu manifester son indépendance. On voit ici sans trop de difficultés toute l’absurdité de la chose.

Ensuite, l’autre incohérence doctrine chez les gnostiques concerne le problème du mal. Selon eux, notre âme, notre « pneuma » serait pure car étincelle divine. Mais dans ce cas pourquoi le créateur a t’il voulu cette chute des âme dans la matière ? Les explications données par les gnostiques, nous dit Étienne Couvert, sont bien hésitantes : « maladresse, accident, catastrophe…et ne peuvent donc satisfaire un esprit quelque peu cohérent. »

Pour finir, les gnostiques affirment posséder la clé du salut. Dans ce cas, pourquoi un tel secret ? Pourquoi ne pas partager une connaissance aussi importante avec l’humanité entière ? Pourquoi la garder pour eux ? Le christianisme et l’Église sont convaincus de détenir la bonne nouvelle, l’Évangile, et en font leur devoir de le diffuser à la terre entière. Cette contradiction gnostique n’a pas échappé à l’humoriste Dieudonné qui la brocarde dans son célèbre sketch consacré à la franc-maçonnerie.

« La franc-maçonnerie est une association qui encourage ses membres à œuvrer pour le progrès de l’humanité. Formidable ! On touche à rien ! Mais dans ce cas, pourquoi cela doit-il rester secret ? »

La vraie raison de ce secret ne tient-elle pas plutôt dans le fait que les adeptes savent que leur doctrine serait rejetée par la plupart des hommes si elle présentait ouvertement son vrai visage ? De nombreux adeptes de la franc-maçonnerie ne se détournent-ils pas de cette secte quand ils découvrent que le « Grand Architecte de l’Univers » n’est nul autre que Lucifer ? Ne la quittent-ils pas quand ils découvrent la teneur de certains rituels nécessaires pour atteindre les grades supérieurs ? Y seraient-ils entrés s’ils l’avaient su dès le départ ?

Historiquement, la franc-maçonnerie a permis à la gnose de sortir des petits cercles d’initiés pour devenir un « parti de masse », la « congrégation militante de la gnose » pour reprendre l’excellente expression d’Étienne Couvert.

Dans « Morale et dogmes », le grand maître franc-maçon Albert Pike écrit :

« La franc-maçonnerie enseigne et a conservé dans toute sa pureté les principes fondamentaux de la vieille foi primitive qui sont les bases sur lesquelles s’appuie toute religion. » Dieu nous dit Albert Pike, est «  l’âme vivante, pensante, intelligente de l’Univers, le Permanent, l’Immuable de Simon le Magicien,, l’Un qui est de Platon etc. » Un peu plus loin, il ajoute : « Tandis que l’Indien nous dit que Parabrahama, Brahm et Paratma composaient la première Trinité, que l’Egyptien adore Amon-Ra, Neith et Phta (Thot ou Hermès) et que le pieux chrétien croit que le Verbe habita dans le corps mortel de Jésus le Nazaréen…la maçonnerie inculque sa vieille doctrine et rien de plus. »

Cette « vieille doctrine » n’est rien d’autre que la gnose et alors que celle-ci a la prétention de surplomber les autres croyances et de les englober, elle est en réalité marquée par son incohérence, ses dérives et son opposition frontale à la révélation et à la métaphysiques chrétiennes.

Si ces questions peuvent sembler abstraites à certains de nos lecteurs, soulignons que les idées et les croyances ont des conséquences dans leur monde réel par l’influence qu’elles exercent sur les psychologies individuelles et collectives.

L’idée que la matière est mauvaise conduisit par exemple la secte gnostique des cathares à condamner la sexualité reproductive car il n’était pas question de piéger de nouvelles pauvres âmes dans la matière. De la même manière, si la chair est mauvaise, si l’homme n’est pas responsable du péché et s’il contient en lui une « étincelle divine », ce qui le libère de tout respect de la loi naturelle, cela n’ouvre t’il pas la porte à toutes les dérives ? Le célèbre occultiste et pédocriminel Aleister Crowley avait fait sienne la devise de l’abbaye de Thélème de l’initié Rabelais : « Que fais ce que tu voudras soit toute la loi ».

Selon la même logique, la conviction de posséder des secrets inaccessibles au commun des mortels, voire de faire partie des « grands initiés » possédant en eux une parcelle de divinité, ne fait-elle pas courir le risque de développer une pensée suprémaciste accompagnée d’un mépris, voir d’un racisme pour les ignorants et les « profanes » ? Enfin, comme l’ont montré Sylvain Durain et Alain Pascal, à la suite de l’anthropologue René Girard, le monisme de la gnose, sa confusion de l’être de Dieu avec celui du monde, ne vient-il pas justifier les sacrifices rituels sanglants permettant de féconder une Nature représentant le corps de Dieu ?

Si la gnose est une inversion du christianisme et que son enseignement vise à saper tous les principaux points de la doctrine chrétienne, à commencer par le dualisme métaphysique, et l’existence du péché originel, n’est-il pas logique de conclure que cette doctrine vient du diable ? Dans l’épître de Jean, l’apôtre nous dit « qui est menteur, sinon celui qui nie que Jésus est le Christ? Celui-là est l’antéchrist, qui nie le Père et le Fils. » ( 1 Jean 2:22). Or, les gnostiques, en considérant « Yahvé/Dieu le Père » comme le « mauvais démiurge », ne rejettent-ils pas le Père et le Fils ? La Gnose ne serait-elle pas l’instrument de choix de ces faux Christ et de ces faux prophètes qui, nous dit l’Évangile, séduiront « mêmes les élus » ? (Matthieu 24:24) ?

Dès lors, il faut s’inquiéter de la diffusion de la pensée gnostique, sous couvert de « spiritualités New-Age », au sein des populations occidentales déchristianisées dont beaucoup d’adeptes ne font que reprendre à leur compte des hérésies gnostiques vieilles de plus de 2000 ans et réfutées de longue date par l’Église. Plus inquiétant encore est l’omniprésence de ce fond gnostique au sein d’une partie du clergé catholique et parmi certaines membres de la « résistance » au mondialisme. Comme nous l’écrivions dans le Volume IV de nos Essais, comment peut-on sérieusement combattre un ennemi dont on partage en réalité les croyances religieuses ainsi que toute la métaphysique ?

Pour éviter d’être détournés de la voie étroite qui mène au salut, fions-nous plutôt à l’enseignement des Pères de l’Église et rappelons que ce n’est ni l’intelligence, ni la connaissance qui sauvent mais bien la foi :

« Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. »

Pour aller plus loin :

Étienne Couvert, De la Gnose à l’œcuménisme

Étienne Couvert, la Gnose contre la foi

Alain Pascal, La trahison des Initiés

Alain Pascal, Les sources occultes de la philosophie moderne

De l’imposture guénonienne

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