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De l’esprit des Lumières

Article publié le 2 février 2026 par Vox Day sous le titre original « The Failure of the Enlightened Mind and the Path Toward Veriscendance ». Traduit de l’anglais par Stanislas Berton

I. Introduction : Le délitement

Le XXIᵉ siècle n’a pas été clément envers les Lumières. Un à un, les concepts fondateurs qui ont façonné le monde moderne ont été confrontés à la réalité au fil du temps et se sont révélés insuffisants. Le contrat social, la main invisible, le marché des idées, l’arc du progrès, la démocratie, la séparation des pouvoirs, la liberté d’expression et les droits de l’Homme : chacune de ces idées a été jugée à l’aune des siècles récents et s’est révélée être, au mieux, une vérité partielle promue bien au-delà de son rang légitime, et au pire, une illusion trompeuse ayant alimenté trois siècles de souffrances humaines inutiles.

Il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau, bien que son rythme se soit récemment accéléré. La Révolution française, première grande expérience appliquée des idéaux des Lumières, a dévoré ses propres enfants en moins d’une décennie après la prise de la Bastille. Les utilitaristes ont promis d’arriver à produire le bonheur par calcul et n’ont pourtant jamais réussi à en produire une seule unité. Les économistes classiques nous ont assuré que le libre-échange enrichirait toutes les nations, tandis que les pays qui les ont crus et appliqué leurs conseils ont vu leurs industries se vider de leur substance et leurs salaires stagner. Les théoriciens de la démocratie ont proclamé que le gouvernement représentatif exprimerait la volonté du peuple, alors même que celui-ci constate de plus en plus que sa volonté n’est jamais consultée sur les questions essentielles et qu’elle est activement contournée de toutes parts, tandis que le droit de vote ne cesse d’être élargi.

Ce à quoi nous assistons n’est ni la corruption des idéaux des Lumières par des personnes mal intentionnées, ni leur trahison par un manque d’engagement. Nous sommes témoins de quelque chose de plus fondamental : les conséquences inévitables de prémisses fausses, défectueuses dès l’origine. Les Lumières n’échouent pas parce que leurs ennemis leur ont résisté. Les Lumières ont échoué parce que leurs contradictions internes, longtemps dissimulées par un capital culturel hérité et par les réussites technologiques, sont finalement devenues impossibles à ignorer.

Pour comprendre pourquoi cet effondrement était inévitable, il faut d’abord comprendre ce que sont réellement les Lumières, non pas comme une période historique, mais comme un projet philosophique doté de prémisses identifiables et de caractéristiques intrinsèques.

II. Les prémisses fondamentales de l’esprit des Lumières

Les Lumières n’ont jamais constitué une doctrine unifiée, et leurs figures majeures divergeaient sur de nombreux points. Locke et Hobbes ont proposé des théories incompatibles de l’autorité politique. Hume et Kant défendaient des conceptions irréconciliables des fondements de la connaissance. Les philosophes français et les moralistes écossais s’opposaient sur les questions de sentiment et de raison. Pourtant, sous ces désaccords se trouvait un ensemble de présupposés communs qui définissaient le projet dans son ensemble et le distinguaient de ce qui l’avait précédé.

Le premier, et le plus fondamental de ces présupposés, était l’autonomie de la raison. La philosophie médiévale et antique concevait la raison comme une faculté participant à un ordre plus vaste — un ordre à la fois cosmique, divin et naturel. Cet ordre naturel n’était pas créé par la raison, et il ne se situait pas seulement au-delà d’elle : il n’était pas un ordre que la raison puisse pleinement comprendre. La raison était considérée comme un outil essentiel pour appréhender la vérité, mais non comme la source de la vérité elle-même. Les Lumières ont inversé ce rapport. Elles ont défini la raison comme auto-fondatrice, ne répondant à aucune autorité extérieure à elle-même, et pleinement capable d’établir ses propres fondements et de valider ses propres conclusions. La révélation, la tradition et la sagesse héritée ont ainsi été reléguées du rang de sources fondamentales de la connaissance à celui d’objets suspects et défaillants, n’étant acceptées que dans la mesure où elles pouvaient se justifier devant le tribunal de la raison.

Le deuxième présupposé découlait du premier : la souveraineté du sujet connaissant individuel. Si la raison est autonome, alors le sujet pensant devient le point de départ de toute enquête. Le cogito ergo sum de Descartes en est le concept emblématique : le philosophe, ayant douté de tout ce qui peut être mis en doute, ne trouve de certitude que dans le fait même de sa pensée. À partir de cet atome de certitude, tout le savoir doit être reconstruit. L’esprit individuel — et non la communauté, ni la tradition, ni l’Église — devient le fondement sur lequel tout le reste doit être édifié.

Le troisième présupposé fut la mathématisation de la nature. Le succès spectaculaire des applications de la physique newtonienne a fait naître l’idée que l’univers était un vaste mécanisme, fonctionnant selon des lois invariantes exprimables sous forme mathématique. Ce qui avait été compris comme un cosmos — un tout ordonné, imprégné de finalité et de sens — fut transformé en une machine inerte et dénuée de but : complexe, prévisible et privée de toute signification intrinsèque. Cette conception mécaniste promettait une capacité d’explication totale : à condition de disposer d’une connaissance suffisante des conditions initiales et des lois gouvernantes, chaque aspect de la réalité pourrait, en principe, être prédit et expliqué. Il ne restait aucun résidu, aucun mystère, aucun domaine intrinsèquement soustrait à l’investigation humaine potentielle.

Le quatrième présupposé fut la distinction entre le fait et la valeur. Si la nature est un mécanisme, elle ne contient ni finalités, ni obligations, ni « devoir-être ». Les faits sont une chose, les valeurs en sont une autre. La science nous dit ce qui est ; elle ne peut nous dire ce qui doit être. Cette division du travail parut d’abord modeste et raisonnable. Mais elle a en réalité creusé un abîme qui n’a jamais été comblé, malgré les efforts les plus soutenus des philosophes et des scientifiques. Si les faits et les valeurs sont fondamentalement distincts, alors les valeurs ne peuvent jamais être dérivées des faits, et l’éthique se trouve réduite à des expressions de sentiment, à des conventions sociales ou à des actes arbitraires de la volonté individuelle. Les Lumières ont légué à la modernité une représentation du monde dans laquelle la connaissance et la morale n’ont absolument plus rien à voir l’une avec l’autre.

Le cinquième présupposé, et peut-être le plus séduisant, fut la doctrine du progrès inévitable. L’histoire n’était plus conçue comme un cycle, ni comme une dégénérescence, mais comme une ascension continue vers une forme de divinité matérielle. Le savoir s’accumule, la technologie progresse, la société s’améliore, et l’humanité mûrit jusqu’à sa transformation ultime en un état d’être supérieur. L’époque médiévale, foisonnante et colorée, fut redéfinie comme des « Âges obscurs » précisément parce qu’elle précédait l’aube nouvelle de la Raison, désormais censée illuminer l’humanité — dans une inversion complète de l’image classique de la Lumière du monde perçant les ténèbres païennes. Anno Domini devint l’Ère commune. L’avenir serait meilleur que le passé — mieux encore, il était certain de l’être — car la raison, une fois libérée, résoudrait tous les problèmes que la superstition et l’ignorance du passé avaient été incapables d’affronter. Cette foi dans le progrès fondait la confiance des Lumières et justifiait à la fois leur iconoclasme et leur réécriture de l’histoire.

L’histoire devait recommencer à l’An Zéro. À quoi bon, dès lors, pour l’Homme, préserver ce que son avenir laisserait à jamais derrière lui ?

Ces cinq prémisses — la raison autonome, l’individualité souveraine, la nature mécanisée, la distinction fait-valeur et le progrès inévitable — ne sont pas des traits accidentels de la pensée des Lumières. Elles en constituent l’architecture même : les murs porteurs de sa philosophie, dont dépend tout le reste. Et ce sont précisément ces prémisses que l’expérience des trois siècles suivants a systématiquement sapées.

Pour aller plus loin :

Du Moyen-Age

De la religion de l’Homme

La Renaissance, cette imposture (Alain Pascal)